GAME CHANGE | La chaîne de distribution de jeux vidéo et articles électroniques GameStop se retrouve depuis quelques jours malgré elle au centre d’une folie boursière qui semble difficilement contrôlable. Cette affaire boursière invite à porter une interrogation politico-juridique sur cette action et sur la place des réseaux sociaux dans l’économie.

Les faits de l’affaire :

Il y a quelques mois encore l’action du géant du jeux vidéo GameStop ne valait que 100 millions de dollars. Aujourd’hui, elle est évaluée à plus de 30 milliards de dollars. Une telle croissance résulte d’une double compagne spéculative menée par, d’un côté, les investisseurs institutionnels et, de l’autre, les utilisateurs du site internet Reddit.

L’origine de l’affolement boursier vient d’un gros fonds d’investissement américain qui a tenté une stratégie spéculative à l’égard de l’entreprise GameStop, cotée à la bourse de New York. Ce dernier a mis en œuvre une stratégie dénommée le « short selling » et visant à emprunter des actions d’une sociétés, à les revendre à prix fort avant de les racheter à prix diminué pour les restituer aux prêteurs initiaux. Cette pratique implique donc que le cours de l’action visée diminue faute de quoi aucun profit ne serait envisageable. Face à cette opération spéculative, plusieurs internautes se sont réunis sur les réseaux sociaux (notamment Reddit, Discord, Twitter ou Facebook) pour faire grimper les cours de l’entreprise et semer la panique parmi les investisseurs. La conséquence en a été simple : plusieurs hedge funds, dont MelvinCapital, se sont retrouvés pris au piège et ont perdu plusieurs milliards de dollars. 

Ces investisseurs amateurs revendiquent une motivation politique à leurs actes, l’idée étant de prendre Wall Street à son propre jeu. Telle est d’ailleurs l’analyse formée par Alexandria Ocasio-Cortes, élue démocrate au Congrès qui affirme que « c’est quelque chose de voir les gens de Wall Street ayant longtemps traité notre économie comme un casino se plaindre qu’un forum de discussion sur Internet traite également le marché comme un casino ». Selon certains analystes politiques, il ne s’agit pas là d’un épiphénomène mais bien d’une nouvelle forme de révolte contre la finance spéculative dérégulée. Cette forme de « Occupy Wall Street 2.0 » est, par ailleurs, accentuée par un accès facilité à l’investissement pour les amateurs.

Cependant, cette affaire amène à se poser deux questions majeures :

D’abord, cette pratique est-elle légale ?

Le droit américain prohibe la manipulation boursière, qui est vu comme un délit pénal, susceptible d’une peine d’amende et d’emprisonnement. Les faits relatés s’inscrivent-ils dans cette infraction ? C’est la question délicate qui a été posée et à laquelle aucune réponse précise ne peut être apportée pour l’heure. En effet, si le régulateur boursier américain, Securities and Exchanges Commission a affirmé s’intéresser de près à cette affaire, la qualification de l’infraction peut s’avérer complexe et dépend du degré d’implication des investisseurs amateurs. Si l’on considère que les traders amateurs se sont simplement encouragés dans l’acquisition de titres, cette activité ne présente pas de caractère illégal. En revanche, la qualification de fraude peut être retenue lorsque les internautes vont au-delà de la simple incitation et s’échangent des informations de nature à avoir une influence sur le marché. Cette pratique relève de ce que l’on nomme la manipulation par la communication qui consiste à pratiquer une politique de désinformation ou, à l’inverse, de déverser des informations ayant un impact non négligeable sur les cours. En réalité, la difficulté de l’affaire réside dans l’utilisation massive des réseaux sociaux. En effet, les faits observés dans cette affaire correspondent à une nouvelle forme de courtage en ligne, qui n’est pour l’heure pas encore réglementée car trop récente.

Ensuite, quelle est l’influence des réseaux sociaux ?

L’affaire invite donc à s’interroger sur la part croissante des réseaux sociaux au sein de notre société. Par la capacité à soulever massivement les foules, ces derniers peuvent apparaitre comme un danger pour les institutions établies. Les émeutes du 6 janvier au Capitole, la radicalisation religieuse, les campagnes de harcèlement en ligne, les pratiques de social bashing constituent autant de faits qui suscitent l’interrogation quant à l’utilisation des réseaux. L’absence de réglementation et l’utilisation de pseudonymes suscitent un sentiment d’invulnérabilité chez les utilisateurs. Si, à l’inverse, on doit aux réseaux sociaux quelques mobilisations fructueuses, notamment la libération de la parole des femmes via le hastag Metoo, la place des réseaux sociaux dans ces débats questionne. Ces problématiques sociales, économiques et politiques ont-elles vraiment à être traitées sur internet ? Tolérer ces comportements n’est-ce pas discréditer et mettre en danger les institutions étatiques ? Il devient impératif de se pencher sur une possible réglementation des réseaux sociaux faute de quoi le risque est de voir la politique, l’économie et la justice se jouer sur internet.

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