PORTRAIT | La ministre de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances possède une fibre entrepreneuriale plus prononcée que sa prédécesseure, Marlène Schiappa. Et pour cause, Elisabeth Moreno a accompli une déjà longue carrière dans le privé. Retour sur un itinéraire qui illustre à merveille la fameuse « méritocratie républicaine ».

 

Succéder à Marlène Schiappa au ministère en charge de l’Égalité femmes-hommes en aurait inquiété plus d’une. La jeune femme a littéralement habité son sujet pendant les années où elle a occupé cette délicate fonction, faisant feu de tout bois dans les médias, ne reculant jamais devant les polémiques. Pourtant, quand Élisabeth Moreno a été contactée pour prendre sa suite, elle n’a pas hésité une seule seconde. « J’étais alors directrice de Hewlett-Packard sur l’Afrique, se souvient-elle. Je reçois d’abord un appel de Nicolas Revel [directeur de cabinet du Premier ministre] un samedi soir vers 23 h 30, pour tâter le terrain. Je suis surprise mais sensible à l’intérêt de mon gouvernement. Puis Jean Castex lui-même me contacte le lendemain matin et me demande si je suis intéressée par le poste de ministre en charge de l’Égalité femmes-hommes, la Diversité et l’Égalité des chances. Tous les sujets qui m’ont toujours passionnée ! Je réponds oui. Dans l’après-midi même, j’ai dû faire mes valises et sauter dans un avion pour être opérationnelle le lundi ! » Aux dires de la ministre, c’est cette précipitation qui lui a le plus coûté car elle n’a pas eu le temps de prévenir ses équipes avant de partir.

Cela étant, pourquoi autant d’enthousiasme quand on doit abandonner un job qu’on aime, confortablement rémunéré, et que l’on exerce comme une mission ? Car en effet, quand Élisabeth Moreno l’avait pris, elle se réjouissait de pouvoir aider le continent qui l’a vue naître à rattraper son retard technologique. Pour comprendre cette manager dans l’âme de 53 ans, sans doute faut-il remonter à l’enfance.

 

Élisabeth Moreno

 

Élisabeth voit le jour au Cap-Vert, dans une famille modeste. Papa travaille sur les chantiers, maman est femme de ménage, tous deux sont illettrés. Sa sœur Marie est gravement brûlée dans un accident domestique. Pour soigner la petite dans les meilleures conditions, la famille part soudainement en France et s’installe dans l’Essonne, à Athis-Mons. Élisabeth, aînée de la fratrie, épaule sa mère dans les tâches ménagères et l’éducation de ses frères et sœurs sans délaisser pour autant l’école. En 3e, elle demande un rendez-vous à la conseillère d’orientation pour lui demander comment devenir avocate. Douche froide. « Ça n’est pas pour toi, lui dit la conseillère. Tu n’es pas suffisamment entourée, tu n’as pas de réseaux, tu n’y arriveras pas. » Et de lui proposer un Certificat d’aptitude professionnelle (CAP)… En rentrant chez elle, Élisabeth, ulcérée, raconte l’histoire à son père… qui éclate de rire ! « Toi, avocate, pas possible ?! ». Meurtrie par la réaction paternelle, l’adolescente ne se décourage pas et emprunte la filière littéraire. Le bac en poche, fidèle à son rêve, elle entre en fac de droit. En maîtrise, elle rejoint un cabinet d’avocats pour un stage qui lui ouvre les yeux sur la réalité du métier. « Il faut défendre la veuve et l’orphelin mais aussi des coupables potentiels, découvre-t-elle. Moi, je ne voulais pas. » Finalement, elle dira le droit puisqu’elle finira juge après un détour par le privé.

 

Beaucoup d’audace et un peu de chance

Jeune épouse et maman, elle va devoir gagner sa vie rapidement. Elle et son mari créent une boîte de BTP spécialisée dans l’isolation thermique, lui sur le terrain, elle dans les bureaux. « Nous étions très complémentaires, dit-elle. Lui connaissait bien la partie technique et moi, l’administratif. J’ai commencé aussi à m’investir dans la partie commerciale, les négos, les contrats, et ça s’est bien passé puisque nous avons dû, au fill du temps, recruter une trentaine de salariés. » Mais après quelques années, son couple bat de l’aile, Élisabeth Moreno divorce et quitte l’entreprise familiale. Pour la première fois de sa vie, la trentaine révolue, elle doit chercher du travail. France Télécom cherche des jeunes managers. Elle postule et « rentre par la petite porte. J’ai rejoint Paris-Sud pour m’occuper des PME/TPE du secteur ». Tout s’y passe mieux que bien. Elle récolte un prix interne, ce qui l’incite à aller voir son supérieur hiérarchique. « Je veux évoluer » lui lance-t-elle. « Ça ne se passe pas comme cela à France Télécom, lui rétorque son chef. Il y a des process, il faut tenir compte de l’ancienneté, etc. » Mais quelques jours après cette fin de non- recevoir, il la rappelle dans son bureau pour un entretien très confidentiel. « Écoute, je vais faire quelque chose que je n’ai jamais fait. On m’a proposé un poste que je compte refuser car je n’ai pas envie de quitter FT contrairement à toi. J’ai envie de te recommander. C’est chez Dell. Qu’en penses-tu ? » « Ben, je ne connais rien à l’informatique et je parle très mal anglais. C’est un peu gênant pour rejoindre une entreprise américaine du secteur technologique… » « Pas grave, conclut son bienfaiteur. Tu vas vite apprendre. »

Élisabeth Moreno rencontre le chasseur de têtes puis les dirigeants de Dell en France. Elle fait forte impression et décroche un poste de sales manager. L’aventure Dell durera douze ans, au cours desquels elle gravira les échelons et marquera l’entreprise. « Je compensais mes lacunes par mes qualités humaines », estime-t-elle. Une intuition confirmée par le ressenti de ses anciens collègues. Florence Ropion, aujourd’hui vice- présidente de Dell France, se souvient qu’Élisabeth incarnait « la joie de vivre et la simplicité. Elle possédait une aura particulière car elle était très compétente et en même temps, très à l’écoute. Elle cumulait soft skills et hard skills ». Christophe Burckart, DG d’IWG France, qui a aussi bien connu Élisabeth Moreno chez Dell où il officiait en qualité de directeur marketing, formule une idée voisine. « Elle alliait dynamisme et qualité humaine, affirme-t-il. Un jour, elle est venue me voir pour obtenir une subvention de notre département mécénat en faveur d’une association qui soutenait des entrepreneurs capverdiens. Je n’ai pas pu lui résister. » Christophe Burckart a joué un rôle important dans la carrière d’Élisabeth Moreno en la coachant pendant un an et demi à la demande de la future ministre. « On lui a proposé de partir au Maroc pour y construire une business unit. Elle hésitait. “Qu’est-ce que je vais faire là-bas ?” m’a-t-elle demandé. “Qu’est-ce que tu vas faire si tu n’y vas pas ?” lui ai-je répondu. Elle est partie et ne l’a pas regretté. Elle avait besoin de bouger. »

Dès lors, son itinéraire ne va cesser de la projeter vers de nouveaux défis. À son retour à Paris, elle est promue à une direction Europe/ Afrique/Moyen-Orient, où elle dirige avec succès 150 personnes. Se présente à elle l’âge de tous les tournants : 40 ans. « Soit je restais toute ma vie chez Dell, soit je changeais. » Elle est chassée par le concurrent chinois Lenovo qu’elle rejoint pour piloter l’Europe du Sud. « Une expérience très enrichissante de travailler pour une entreprise chinoise, s’emballe-t-elle. J’avais une équipe formidable grâce à laquelle nous avons obtenu d’excellents résultats. » Elle gagne de nouveaux grands comptes réputés « impossibles » dans le groupe qui la nomme PDG de Lenovo France. Les secrets de son ascension ? « D’abord, énumère-t- elle, constituer la meilleure équipe. Ensuite, savoir déléguer, faire confiance. Enfin, ne jamais perdre le contact avec le terrain, rester proche des clients. »

 

Élisabeth Moreno

Nouveau rebond. À l’été 2018, elle est approchée par HP où l’on est impressionné par ce bulldozer au sourire ravageur. Contactée par les responsables de la filiale française, elle décline. « Je suis très bien chez Lenovo. » « On vous propose l’Afrique. » Grâce à cette offre inattendue, HP a su toucher un point sensible chez la quadra : les origines. « Je crois beaucoup au rôle de la diaspora dans l’essor du continent, martèle-t-elle. Et travailler sur la terre de mes ancêtres représentait beaucoup pour moi. » Elle accepte la mission qu’elle débute à Paris avant de s’exiler en Afrique du Sud d’où elle supervisera plus efficacement son immense terrain de jeux. « Il y a tant à faire dans les domaines de l’éducation, de la santé, via les outils technologiques qui étaient les nôtres chez HP », dit-elle. Ainsi que dans le domaine de l’émancipation économique des femmes qu’elle défend de toutes ses forces depuis sa période Dell où elle avait créé le réseau féminin avec Florence Ropion.

 

Quête de sens

Pour mener à bien ses projets, elle collabore avec ONU-Femmes et l’ambassade de France en Afrique du Sud. Le jeune ambassadeur en poste en 2019 à Pretoria est séduit par l’énergie et l’humanité d’Élisabeth Moreno. À l’insu de cette dernière, il souffle son nom à Emmanuel Macron qui cherche de nouvelles têtes dans le cadre d’un remaniement à venir. C’est ainsi que, à peine un an après son installation en Afrique du Sud, la dirigeante de HP va revenir dare-dare à Paris pour faire son entrée au gouvernement. Avec le regret d’avoir abandonné un poste qui lui allait comme un gant et des perspectives de progression conséquentes dans la sphère privée ? « Non, pas du tout, assure la ministre. Ce ministère est celui de toute ma vie. Pour quelqu’un comme moi, pur produit de la méritocratie républicaine, œuvrer en faveur de l’inclusion, de l’épanouissement des femmes, de la diversité représente une chance. Ça fait sens par rapport à ce que je suis, à mes engagements dans le monde de l’entreprise. » Certes, mais s’engager dans un gouvernement signifie aussi soutenir le président qui l’a formé. Pas de problème, « j’ai voté Macron en 2017 parce qu’il avait le programme le plus inclusif de tous les candidats. Il n’est pas dans l’idéologie ni dans le dogmatisme mais dans le pragmatisme et cela me convient très bien ». Son amie Florence Ropion n’a pas vraiment été surprise par sa nomination. « Même si elle ne faisait pas de politique, explique-t-elle, je ne suis pas étonnée qu’on l’ait remarquée. Elle est d’ailleurs en train de démontrer qu’elle a beaucoup de cordes à son arc. Et en plus, elle n’a pas pris la grosse tête ! »

Pour autant, Élisabeth Moreno ne ferme pas la porte à un retour dans le privé après cette expérience passionnante et après avoir apporté sa contribution à la réélection d’Emmanuel Macron en 2022. Car en toute franchise, elle confesse que la vie de ministre est bien plus éprouvante que celle de patronne ! « Il faut parfois se lever à 4 h du matin, bosser le week-end, c’est exténuant » avoue-t-elle. « Elle pourrait aussi devenir ministre des PME, par exemple, elle connait très bien l’économie et l’entreprise » envisage au contraire la vice-présidente de Dell. Affaire à suivre donc…

 

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