Pour un scientifique, être sous le flash des photographes n’est pas monnaie courante. Sauf pour Daphne Koller, une habituée des séances photo. Interrogée à ce propos, elle explique : « Cela arrive presque systématiquement à un événement de tech. C’est un peu étrange. Je n’ai pas l’impression de le mériter ».

Les demandes de selfies ne sont qu’un des signes apparents de la popularité de Daphne Koller, qui est devenue célèbre grâce à 20 ans de travail en informatique, en biologie et dans l’éducation. En cours de route, elle a amassé de nombreuses récompenses : elle obtient un master à l’université hébraïque de Jérusalem à 18 ans, devient professeur en machine learning à Stanford à 26 ans puis remporte, presque dix ans plus tard, la « genius grant » (bourse des génies), décernée par la fondation MacArthur pour ses recherches sur l’intelligence artificielle et la génomique. Elle a par ailleurs cofondé Coursera, une plateforme évaluée à 1 milliard de dollars qui permet d’avoir accès à des cours universitaires gratuitement dans le monde entier.


La prochaine étape pour cette innovatrice hors pair de 51 ans ? Insitro, une société basée au sud de San Francisco qui vise à trouver de nouveaux médicaments grâce à l’informatique, en triant de grandes quantités de données. Si le projet aboutit, il bouleversera le processus de découverte des médicaments.

Les biologistes médicaux se concentrent en général sur quelques protéines spécifiques que le médicament doit cibler. Si cette méthode échoue, des data scientist suggèrent alors d’autres options à tester. Au contraire, Insitro a pour objectif de réunir le plus de données possible avant que les biologistes ne commencent leur travail. La société envisage de tirer parti des avancées en génie biologique (comme la modification localisée de séquence génomique grâce à la technologie CRISPR) et des logiciels qui permettront aux ordinateurs de capter des choses qui échappent à l’œil humain.

Daphne Koller explique avoir connu un effet eurêka : « Le machine learning fait aujourd’hui des choses incroyables si vous lui fournissez suffisamment de données. Nous avons enfin l’opportunité de créer des bases de données biologiques à grande échelle ».

Les experts en informatiques et les biologistes d’Insitro collaborent afin de créer des expériences en laboratoire visant à produire des jeux de données massifs sur mesure. Les modèles du machine learning trouvent ensuite des schémas permettant de suggérer de nouveaux tests et des traitements potentiels. La robotique, et notamment les systèmes de pipettage automatisés, permet de réduire la marge d’erreur humaine. Grâce à cela, Insitro peut faire des « expériences en l’espace de quelques semaines au lieu de plusieurs années », explique Daphne Koller.

Sa formation en biologie et en intelligence artificielle était selon elle un « mariage idéal » pour les investisseurs. En à peine six mois, Daphne Koller parvient à lever 100 millions de dollars de RCH Ventures, Andreessen Horowitz, Foresite Capital, GV (le fonds de placement de Google) et Third Rock. Jeff Bezos rejoindra le projet plus tard avec d’autres investisseurs. Au mois d’avril, elle conclut un accord avec le laboratoire Gilead Sciences qui fait don de 15 millions de dollars à Insitro, avec 1 milliard supplémentaire à suivre si la société parvient à trouver un traitement pour la stéatohépatite non alcoolique, une maladie létale du foie. En effet, cette pathologie devrait bientôt devenir la première cause des greffes du foie.

Mani Subramanian, qui dirige le centre de recherche clinique des pathologies hépatiques chez Gilead Sciences, explique : « Très peu de personnes peuvent comprendre les deux faces de ce problème : la biologie, mais aussi le deep learning ».

Les prochains financements de Gilead Sciences dépendront donc de la capacité d’Insitro à identifier cinq protéines qui pourraient être ciblées par les médicaments. Insitro doit également déterminer si le fait de les cibler pourrait mener à des traitements des pathologies hépatiques approuvés. L’apport conditionnel, qui inclut le partage du chiffre d’affaires issu des potentiels médicaments à succès, a permis à la société de Daphne Koller de se faire une place dans le premier classement Forbes des 50 entreprises d’intelligence artificielle les plus prometteuses.

Plus de 20 autres start-ups courent après la découverte plus rapide et plus abordable de nouveaux médicaments grâce à l’intelligence artificielle. Parmi elles, on retrouve Notable Labs, avec 55 millions de dollars en capital risque, et Verge Genomics, avec 36 millions de dollars. Novartis, un groupe pharmaceutique suisse, a annoncé une collaboration en intelligence artificielle d’une durée de cinq ans avec Microsoft, tandis que Merck et GlaxoSmithKline ont également conclu des partenariats avec des start-ups.

Mais avant qu’Insitro obtienne des résultats concrets, des centaines de milliers de tests en laboratoire doivent encore être effectués. Et Daphne Koller ne se démonte pas : elle passe d’un bureau à l’autre sans cesse toute la journée et a même donné sa chaise de bureau à l’un de ses 53 employés, parce qu’elle ne l’utilise jamais.

L’objectif final de Daphne Koller, c’est que les gens qui lui demandent des photos soient en meilleure santé grâce à Insitro. Elle espère qu’on puisse un jour venir lui dire : « Je suis en vie grâce à vous ».