Nous vous proposons pendant 3 semaines la série d’articles écrits par Bruno Martinaud (Directeur du Master Innovation Technologique & Entrepreneuriat de l’Ecole Polytechnique) sur le thème : Comment produire plus de licornes en Europe que dans la Silicon Valley :  quelles pistes ? Episode 1 sur 3 : Financement et Marches Fragmentés… Vraiment ?


Sorare, Mirakl : 1 milliard d’euros levés en une journée. Puis avant, Content square, Dataiku,, ManoMano Shift. La French Tech bat tous les records. Comment ne pas s’en réjouir ! Mais derrière ces financements galactiques se cache une réalité française ou européenne un peu différente. Cette réalité qui était déjà décrite dans une étude de McKinsey publiée en 2019, soulignait que l’Europe créé 36% des start-up financées par le Capital Risque mais seulement 14% des licornes. Par comparaison les Etats-Unis produisent 45% des start-up et 50% des licornes. Certes on a beaucoup progressé en 2021, mais le reste du monde également, et l’écart se maintient !

Pourtant on trouve en Europe 36% des start-up, soit une présence cohérente avec son poids économique. Les motivations et les projets sont donc là mais ils se convertissent, semble-t-il, insuffisamment en résultat, alors que, toujours selon l’étude McKinsey, l’Asie (essentiellement la Chine) de son côté avec « seulement » 17% de start-up obtient – elle – 33% des licornes.

Est-ce la bonne métrique, pourrait-on observer ? Qu’est-ce qu’une licorne si ce n’est la reconnaissance d’un espoir : devenir un leader global dans son domaine. Ce n’est donc qu’une étape dans la construction d’un succès.

Soit, regardons dès lors plus loin… parmi ceux qui ont confirmé cet espoir.

Hervé Lebret (INRIA) tient depuis ses années à l’EPFL dans son blog un tableau comparatif des grands succès dans l’informatique entre les US et l’Europe. Entre 2010 et 2021, il montre ainsi que, de manière constante, les grands succès US sont en moyenne 10 fois plus grands en CA, taille et capitalisation boursière. Pis, le fossé tend à se creuser avec le temps. Le même exercice dans les Biotech donne un rapport de 8 !

D’où vient donc un tel écart ?

Les 2 facteurs explicatifs communément mis en avant sont la fragmentation des marchés et l’insuffisance des financements.

Sans remettre en question leur pertinence, nous pensons que là ne se situe pas l’essentiel de l’explication. Certes les marchés européens sont fragmentés et l’entrepreneur européen qui se lance accède à un marché natif qui ne lui permet pas d’atteindre une taille critique avant de se lancer dans la compétition internationale. Néanmoins, force est de reconnaître tout d’abord que certains y arrivent très bien, et ensuite que la globalisation des marchés dilue l’importance du marché local en ce que l’entrepreneur doit se lancer là où son projet l’entraîne, soit souvent loin de son lieu de naissance. D’ailleurs, les « petits pays », (Suisse, Pays nordiques, Israël bien sûr) ont une productivité relative en licornes très supérieure aux grands pays européens (à l’exception du Royaume Uni), peut-être précisément parce que leur marché natif est limité…

Même observation pour le financement. En 2019, 32B€ ont été investis en Europe, contre 140B$ aux US. L’écosystème y est moins développé, mais on observe une très forte croissance des grands tours qui suggère que les projets à fort potentiel ont, de plus en plus, accès à des capitaux significatifs pour leur expansion.

Les vraies raisons nous semblent ailleurs. Nous en proposons deux…

La sortie, tout d’abord ! Car elle est au cœur de l’émergence de grands leaders en jouant un double-rôle :

  • de catalyseur dans le processus de concentration et de consolidation des acteurs afin d’accélérer la croissance et l’atteinte d’une taille critique, sans parler du contrôle de technologies clé. Les grands acteurs de la Silicon Valley en ont fait, depuis longtemps un axe stratégique de leur domination, Google a acquis 120 sociétés entre 2000 et 2010, Apple et Microsoft sont à peu près sur le même rythme.
  • de mécanisme clé dans la construction du TRI pour les VC qui assurent la disponibilité du capital. Or le TRI est LA métrique de performance d’un VC pour attirer des capitaux. Moins de sorties ou à des valorisations moindres c’est donc un TRI dévalué, un fonds moins attractif

Une étude Crunchbase recensait en 2018, 1045 sorties en Europe pour une valeur globale de 57B$, contre 1264 sorties dans la SV pour une valorisation de 118B$. 20% de sorties en moins avec une valorisation moyenne 2 fois moindre !

Donc oui, il y a un problème de sortie. Développer cette culture de l’acquisition comme l’un des mécanismes clés pour construire un leader est un enjeu fondamental tant chez les grands groupes européens qui sont encore très loin du sujet et chez les entrepreneurs qui rêvent de conquérir le monde !

Développer une culture et surtout des motivations entrepreneuriales fortes chez les chercheurs est clairement un enjeu majeur pour avoir, in fine, plus de licornes…

Un second facteur clé se situe dans la valorisation de la recherche. Nicolas Taleb dans son ouvrage « The Black Swan » nous rappelle combien le succès entrepreneurial est inégalement distribué. Quelques succès vont créer plus de valeur combinée que la masse des autres. Ainsi derrière les 36% de start-up européennes se situe une question peut-être plus centrale : quelles sont celles qui présentent le potentiel pour devenir des licornes et plus tard des leaders globaux ?

Et cette interrogation nous ramène directement vers la science. Les grandes vagues d’innovations actuelles passent par ou partent de la science. Le rôle de la recherche est donc fondamental pour faire émerger des technologies disruptives qui seront le socle de ces grandes mutations. Le rôle des chercheurs l’est peut-être encore plus, car personne n’est mieux placé que celui-ci pour exploiter des avancées et les convertir en une innovation entrepreneuriale. Encore faut-il qu’il le veuille !

En Europe, là également nous sommes loin du compte. S’il est naturel aux US pour un chercheur de s’engager dans une start-up issue de ses travaux, la part des chercheurs-entrepreneurs en France et en Europe est infime. La plupart ne s’y intéressent pas, et ceux qui regardent n’en comprennent souvent pas bien les enjeux ; ils n’y voient qu’un habillage « cosmétique » d’un projet scientifique. Packager le produit, recruter une force commerciale et lever des fonds. Cette incompréhension profonde est source de désillusion, car le socle scientifique d’une start-up Deep Tech quel que soit son potentiel disruptif n’est « que » le point de départ d’une aventure entrepreneuriale qui va mobiliser de nombreuses compétences loin de la science et tout aussi importante dans le succès final.

Développer une culture et surtout des motivations entrepreneuriales fortes chez les chercheurs est clairement un enjeu majeur pour avoir, in fine, plus de licornes…

A ce titre l’initiative, BLAST dans le domaine Aéronautique-Aérospatial-Défense, regroupant Starburst, l’Onéra la SATT Paris Saclay et l’Ecole polytechnique constitue une tentative originale de faire entrer l’entrepreneuriat dans les grands laboratoires publics, et d’ouvrir ces derniers aux start-up innovantes, et amener – enfin – l’entrepreneuriat dans les laboratoires.



Par Bruno Martinaud est le Directeur du Master Innovation Technologique & Entrepreneuriat de l’Ecole Polytechnique

 

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