Les moteurs de recherche “alternatifs” pourfendent depuis plusieurs années la position dominante de Google sur leur marché. Cinq d’entre eux ont demandé à la Commission européenne la tenue d’une réunion tripartite, pur notamment améliorer le menu de préférence d’Android. Entretien avec Sophie Dembinski, responsable des relations publiques d’Ecosia.

 

Forbes France : Il y a sur Android, un système d’enchères qui intervient dans le processus de choix d’un moteur de recherche des usagers : pouvez-vous expliquer en quoi il consiste exactement ?

Sophie Dembinski : En 2018, la Commission européenne a infligé à Google une amende de 4,34 milliards d’euros pour ses pratiques anticoncurrentielles, à savoir l’utilisation de sa position dominante sur le marché pour pousser son propre moteur de recherche vers les utilisateurs d’Android. Celles-ci ont désavantagé les autres moteurs de recherche. En réponse, Google a mis au point une enchère par marché pour les concurrents, appelée “l’écran de choix.” Cela signifie que lors de la configuration de leur nouvel appareil Android, les utilisateurs devront sélectionner leur moteur de recherche par défaut. Cependant, pour être inclus dans cet écran, les moteurs de recherche doivent payer, une démarche qu’Ecosia et d’autres concurrents ont publiquement critiquée comme étant préjudiciable à la concurrence.

En quoi ce système d’enchères vous apparait-il injuste ?

S. D. : La vente aux enchères payantes est contraire à l’esprit de la décision de la Commission européenne de juillet 2018, pour plusieurs raisons. Premièrement, les consommateurs méritent de pouvoir choisir librement le moteur de recherche qu’ils utilisent et cette vente aux enchères va à l’encontre de ce droit à un internet libre et ouvert. Deuxièmement, Ecosia a désormais participé à deux enchères et, comme nous le craignions, nous constatons que les moteurs de recherche alternatifs et ceux qui ont un but social, comme Ecosia, qui ré-investissent leurs revenus dans des causes environnementales ou sociales, ont été gravement touchés par le modèle d’enchères “pay-to-play” de Google et sont évincés, financièrement, des principaux marchés européens.

Y a-t-il d’autres procédés du genre qui valorisent les « gros » moteurs de recherche et défavorise les plus petits, comme le vôtre ?

S. D. : Ces dernières années, il y a eu de nombreux exemples de pratiques déloyales qui entravent les concurrents sur le marché européen des moteurs de recherche. Avec une part de marché de 87 % dans le domaine des moteurs de recherche, Google domine clairement le marché européen, mais il possède également le navigateur le plus populaire au monde, le système d’exploitation Android, le deuxième moteur de recherche au monde (YouTube) et le plus grand service de messagerie électronique au monde (Gmail). Cela garantit que les internautes restent dans l’écosystème de Google et empêche tout rival, sans parler des moteurs de recherche alternatifs engagés comme Ecosia, d’entrer en concurrence avec leurs services.

C’est pourquoi nous saluons les efforts de la Commission européenne visant à remédier à un certain nombre de ces problèmes par le biais de la loi sur les marchés numériques. Le temps est venu d’adopter une réglementation à l’échelle de l’UE, qui garantisse à tous les acteurs une visibilité égale sur tous les navigateurs et systèmes d’exploitation. Cela permettra à tous les acteurs d’y accéder et aux utilisateurs d’opter pour le moteur de recherche qu’ils préfèrent.

Ce que vous pourfendez au-delà de ces pratiques, c’est le monopole anti-concurrentiel de Google ?

S. D. : Nous nous battons pour l’équité sur le marché des moteurs de recherche. Ce qui est vraiment important ici, c’est que les utilisateurs doivent avoir le choix en premier lieu. En raison de son omniprésence, nous oublions parfois que Google n’est pas l’internet, c’est juste un des nombreux moteurs de recherche. Une saine concurrence devrait exister sur tous les marchés, y compris celui des moteurs de recherche.

En va-t-il de la survie des petits moteurs de recherche ?

S. D. : Absolument. Nous l’avons vu lorsque Cliqz a fermé en avril de cette année. Également basé en Allemagne, Cliqz était l’un des derniers moteurs de recherche européens en ligne, et possédait son propre algorithme totalement indépendant. Cliqz a déclaré que les raisons de sa fermeture étaient dues à la poursuite du comportement anticoncurrentiel de Google. Des pratiques comme les enchères payantes rendent la survie et la prospérité des petites entreprises de plus en plus difficiles.

Quel problème cela pose, en particulier pour les usagers des téléphones Android ?

S. D. : Avec les enchères, les options par défaut que l’utilisateur voit sont basées sur la personne qui paie le plus pour le privilège d’apparaître (un fait que l’utilisateur peut même ne pas connaître). Cela signifie que l’utilisateur peut ne pas voir les options qui le concernent, par exemple les alternatives populaires et à forte croissance comme Ecosia. 

Que faudrait-il faire selon vous ?

S. D. : Ces options ne doivent pas être un système “pay-to-play”, mais doivent être basées sur la pertinence pour les utilisateurs. Cela signifierait alors qu’Ecosia apparaîtrait là où nous sommes populaires, reflétant la préférence des utilisateurs. Nous nous développons sur un certain nombre de marchés dans le monde entier, en particulier à la lumière de la prise de conscience croissante de la crise climatique. Nos utilisateurs apprécient que nous soyons une entreprise sociale qui plante des arbres, que nous soyons transparents et que nous respections la vie privée.

Vous avez interpellé une commissaire européenne sur le sujet : que demandez-vous ? Que vous-a-t-elle répondu ?

S. D. : Nous saluons tous les efforts de la Commission européenne visant à rétablir une concurrence loyale sur les marchés européens de la recherche et avons formulé un certain nombre de demandes invitant la Commission à prendre des mesures audacieuses à cet effet. Nous attendons avec intérêt de futures discussions constructives à cet égard.

<<< A lire également : Mozilla dévoile sept astuces pour réduire son empreinte carbone numérique >>>