Au petit matin, ce lundi 18 novembre, au Chili, deux astronomes regardaient à travers leur télescope télécommandé, dans l’attente d’apercevoir de lointaines étoiles et galaxies. À la place, ils ont aperçu un train de satellites SPaceX traversant le ciel nocturne. Témoignage inquiétant pour l’avenir de l’astronomie !

« Nous sommes restés là et avons passé l’autre moitié de la nuit à observer et nous n’avons pu voir, en quelques sortes, que ces traces», explique Cliff Johnson, l’un des deux astronomes de la Northwestern University à Chicago. « Nous avons fait le rapprochement et nous avons compris qu’il s’agissait d’un convoi de tous les satellites Starlink.» Starlink est la prochaine méga-constellation de SpaceX, réunissant 42 000 satellites et qui prévoit de diffuser l’internet haut débit dans le monde entier. SpaceX, au même titre que ses concurrents, tels que OneWeb et Amazon, a venté les mérites de l’accès à internet pour tous, y compris les trois milliards de personnes estimées vivre sans accès à internet.


Cependant, aujourd’hui, avec seulement 3 000 orbites actives autour de la Terre, de nombreux astronomes craignent que cette augmentation spectaculaire ne crée beaucoup plus de lumière artificielle dans la nuit étoilée. Pour la science qui repose sur le ciel étoilé, constamment observer plusieurs satellites pourrait s’avérer être un réel problème.

La semaine dernière, SpaceX a lancé sa deuxième série de 60 satellites, après un lancement inaugural en mai. Les satellites ont été déployés en masse à une altitude de 280 kilomètres, visibles même à l’œil nu, mais sont actuellement en train de s’élever à leur altitude opérationnelle de 550 kilomètres, où ils seront visibles cette fois-ci, aux jumelles ou au télescope.

« Lorsqu’ils sont éclairés par le soleil, ces objets sont suffisamment volumineux pour briller et ainsi être visibles aux jumelles ou plus gros encore », explique Cees Bassa, de l’institut néerlandais de radioastronomie. Elle a calculé que jusqu’à 140 satellites de la méga-constellation pourraient être visibles simultanément, si tous les satellites prévus sont lancés.

Sattellite
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Mr. Johnson fait partie d’une équipe d’astronomes qui étudient les galaxies dominées par la matière noire. Le télescope Blanco, long de quatre mètres, de l’observatoire interaméricain Cerro Tololo (CTIO) au Chili, est doté de la Dark Energy Camera (DECam), conçue dans le cadre d’un relevé optique et proche-infrarouge. À l’aide de ce dernier, l’équipe mène une étude triennale appelée DECam Local Exploration (DELVE) dans le but d’observer les galaxies proches.

Cette nuit, ils ont pris environ 40 vues du ciel, en observant, vers les petits et grands nuages de Magellan, deux galaxies naines de la Voie lactée. Mais lors d’une de leurs séquences d’observation nocturne, 90 minutes avant le lever du soleil, le train de satellites Starlink de SpaceX est apparu, scintillant sous le soleil levant, et restant cinq minutes dans la ligne de mire du télescope.

« La quantité impressionnante de satellites Starlink a traversée notre ciel ce soir (au CTIO) », a écrit Clarae Martínez-Vázquez, la co-astronome de Mr. Johnson, sur Twitter. « Notre visibilité avec la DECam a extrêmement été affectée par 19 d’entre eux ! Le train de satellites Starlink a duré plus de 5 minutes ! Plutôt déprimant… Ce n’est pas cool du tout ! »

Au cœur de la nuit, les satellites Starlink ne sont pas visibles puisqu’ils sont enveloppés dans l’ombre de la Terre. Mais à cette heure-ci du matin, heure encore propice pour l’astronomie, les satellites étaient clairement visibles en orbite, capturés non seulement dans le champ de vision du télescope mais aussi par une webcam à l’observatoire.

 

« Cela s’est déroulé juste avant le crépuscule astronomique », explique Mr. Johnson. « Selon presque toutes les normes d’observation, c’était encore le cœur de la nuit, le moment précis où vous souhaitez collecter des données. Et particulièrement lorsque vous souhaitez profiter de chaque minute d’observation passée derrière le télescope et autres installations. »

Il n’est pas rare que les satellites traversent la ligne de mire des télescopes. Des outils de traitement d’image peuvent être utilisés pour supprimer les traces, bien que s’ils traversent les pixels d’une étoile ou d’une galaxie, l’histoire se complique. Cependant, ce qui nous préoccupe réellement, c’est la quantité considérable de satellites. » « C’était assez choquant pour moi, d’observer 19 satellites les uns derrière les autres », affirme Mr. Johnson. « Je n’avais jamais vu de tel phénomène auparavant. Je pense que ce record va le rester pour un bon moment. »

Jusqu’à présent, SpaceX n’a lancé que 0,14% de sa constellation Starlink totale prévue. Mais son objectif est d’en lancer, tous les quinze jours afin d’augmenter le nombre de satellites Starlink en orbite, autour de 1500 d’ici à fin 2020. Avec bien évidemment, le risque que des effets comme ceux constatés cette nuit au Chili, deviennent omniprésents. »

De son côté, SpaceX affirme prendre des mesures pour remédier aux inquiétudes de la communauté de l’astronomie. Il annonce peindre en noir les futurs satellites Starlink, afin de réduire leur réflexivité, (bien qu’il soit peu probable que cela ait été fait pour le dernier groupe de satellites), alors que le reflet des grands panneaux solaires pose encore problème sur chaque satellite.

 

L’entreprise a également affirmé qu’elle pourrait manœuvrer sa constellation dans le but de créer des écarts entre les satellites et donc trouver un terrain d’entente avec les astronomes, pour qu’ils soient moins gênés lors de leurs observations attentives. «  Sur le papier, “l’idée” est bonne, mais tant que les satellites ne sont pas lancés, je pense que personne ne peut encore se réjouir. », déclare Mr. Johnson.

Les observations de la nuit dernière, pour l’enquête DELVE, ne sont pas irrémédiablement endommagées et avec un peu de chance, la visibilité ne sera plus atteinte ou du moins, pas autant. Mais les éventuelles conséquences sont nombreuses. Sans loi, ni règlement pour protéger l’astronomie, beaucoup s’inquiètent de ce que l’avenir lui réserve. 

« Ce n’est pas si grave de perdre cinq minutes », affirme Mr. Johnson. « Mais si à l’avenir nous sommes amenés à perdre une demi-heure, voire une heure, cela amputerait considérablement notre temps d’observation durant la nuit. »

« Chaque minute compte. »

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