La cybersécurité s’est construite par strates successives. Au contrôle du « traitement » des données (1978) a succédé la protection des « systèmes » de traitement automatisé de données (1988), puis celle des « données », replacées au centre de l’écosystème numérique (2018). Par Watin-Augouard. 
 
Les données à caractère personnel ont toujours fait l’objet d’une vigilance particulière, mais jamais leur sensibilité n’a été autant mise en exergue, du fait de la croissance exponentielle des plateformes, des applications, des systèmes connectés qui « reformatent » notre société avec une vitesse souvent imperceptible par nos propres sens. Plus que jamais, ces données nous caractérisent, dévoilent notre intimité, pénètrent la sphère du secret de notre vie privée sans laquelle il n’y a pas de liberté.
 
 
Souvent délaissé, l’aspect humain doit être revalorisé
 
Profilé par des algorithmes, l’humain n’est plus tout à fait le maître et tend à devenir sujet, au risque de finir esclave. Pourtant, rien n’est perdu, car la maîtrise de la transformation numérique appelle avant tout une mobilisation des compétences, une acculturation partagée aux enjeux du nouveau monde. Trop souvent abandonnée aux spécialistes, aux experts, la cybersécurité doit être en vérité le fruit d’une posture individuelle et collective qui résulte d’une formation largement diffusée dès le plus jeune âge.
 
Trop souvent identifiée comme une filière réservée aux hommes, la cybersécurité doit aussi être portée par des femmes qui ne représentent aujourd’hui que 10% des emplois correspondants, alors qu’elles constituent plus de la moitié de la population. Sans doute faut-il envisager le recours aux technologies, comme l’intelligence artificielle, pour sécuriser nos réseaux, nos échanges, nos données. Mais il importe surtout de repositionner – de repositiver – l’humain comme acteur de la cybersécurité, alors qu’il est essentiellement regardé aujourd’hui comme victime ou comme auteur, volontaire ou involontaire, des cyberincidents ou des cybermalveillances.  
 
Dans notre quête de la cybersécurité, nous sommes trop souvent en attente de la réponse à la question « comment ? », en laissant aux technologies le soin d’y répondre ; nous avons ainsi négligé la question « pourquoi ? » en exigeant des finalités conformes à notre conception de l’humain. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » écrivait Rabelais dans Pantagruel. Cette invitation à conjuguer les sciences « dures » et les sciences humaines est plus que jamais d’actualité. La cybersécurité a besoin de juristes, de sociologues, de philosophes, d’historiens, etc. pour garantir une sécurité de tous au service de la liberté de chacun. Il est temps de replacer l’humain au cœur du discours et de l’action.
 
 
Adopter une vision européenne commune
 
Nous savons que, sans une vision européenne partagée, nous aurons demain le choix entre une « liberté surveillée » et une « sécurité surveillée », selon que nous serons « colonisés » par l’ouest ou par l’est. A l’Europe d’avoir enfin un vrai projet politique qui ait pour objectif d’assurer une « liberté sécurisée », garante des valeurs partagées par les 27 Etats membres. C’est l’occasion de donner du souffle à une transformation numérique par trop matérialiste. C’est le socle minimal pour offrir au reste du monde une alternative à l’imperium croissant des deux géants du numérique. Nous avons perdu la bataille du hardware, du software et des plateformes. Nous pouvons gagner celle de l’humain. Nombre d’internautes, en Europe, « de l’Atlantique à l’Oural » et en Afrique n’attendent que cela.
 
 
 
Par le Général d’armée (2S) Watin-Augouard, Fondateur du Forum International de la Cybersécurité