Lorsque Mark Zuckerberg annonçait le 18 juin dernier le lancement de Calibra, société nouvelle destinée à gérer et produire le portefeuille numérique de la nouvelle cryptomonnaie Libra, le monde de la finance a fait gloups !

Ni JPMorgan Chase, ni Goldman Sachs n’avaient supposé qu’il oserait, tandis que les régulateurs bancaires le redoutaient.

Offrir une monnaie numérique stabilisée sur le cours des 5 premières devises mondiales a de quoi rassurer. Se savoir à la portée de 2,5 milliards de clients immédiats qui détiennent déjà la technologie pour l’exploiter conforte davantage.

Mais permettre à ces mêmes clients de s’affranchir de la contrainte monétaire mondiale et du système de change universel c’est-à-dire sans frais, sans taxe, sans compte et sans guichet bouleverse sans commune mesure le marché monétaire jusqu’à remettre en cause la géopolitique actuelle.

Le Dollar à l’agonie

Si le dollar reste le patron de la devise, malgré la petite tension sino-américaine sur le Yuan, Libra s’affranchit du seul et unique système qui permet à chacun de faire commerce, la monnaie conventionnelle.

Envoyer de l’argent de Paris à Casablanca sans payer un centime de taxe ni perdre la moindre valeur de change est une révolution. Mais pouvoir acheter sa baguette avec cette même monnaie à Paris ou San Francisco sans devoir ouvrir un compte bancaire et détenir une carte de paiement provoque une rupture avec les premières monnaies dont le Shekel d’argent qui régira l’économie mésopotamienne, puis le monde jusqu’à s’appeler dollar ! 4 000 ans plus tard, et après l’apparition de la Blockchain telle qu’on la connait au travers de l’image sulfureuse du Bitcoin,  la cryptomonnaie pourrait devenir stable, car régie sur une pondération du cours officiel d’un panier de valeur. Elle permettrait alors aux commerçants d’y adhérer en confiance et sans prise de risque de change.

La banque monétaire, outil devenu obsolète ?

En tuant la contrainte bancaire dans l’usage des changes monétaires, Libra génère spontanément un Nouveau Monde d’échange et de commerce. La notion de distance monétaire disparaît comme l’avion aura faiblement bouleversé les relations commerciales. Cette monnaie télé transportable, à valeur unique, universelle et accessible à tous et sans condition va tout simplement dessiner un Nouveau Monde d’échange à commencer par la suppression pure et simple des leaders cambistes (agent de change) tels que Western Union ou Moneygram.

Si l’Euro, le Dollar, le Yen, la Livre sterling et sans doute le franc suisse doivent protéger et stabiliser la valeur de la cryptomonnaie sur le marché des changes grâce à une pondération de balancier et une réserve de change détenue par l’association à hauteur de 1 milliard de dollars minimum, alors, les banques souveraines ne pourront plus souffler le chaud et le froid sur le PIB d’une nation. Ce bras armé de l’instrumentalisation politique change de mains et c’est le consortium Libra en cours de montage qui définira demain les échanges futurs compte tenu du volume de client presque établi. Le commerce international en est bouleversé et pour preuve eBay n’aura pas attendu les autres pour s’inscrire dans le programme Libra.

La Suisse, sauf-conduit de l’intégrité.

Libra sera construite dans un cadre associatif protégée par le droit de la Confédération Helvète. Particulièrement encadré, ce statut n’a rien d’un placebo marketing. La Suisse est le pays qui encadre le plus strictement les fondations et les associations, tant dans le montage de l’entité que par son contrôle externe, particulièrement indépendant et drastique. C’est un axe gagnant-gagnant pour la suisse fragilisée par l’abandon du secret bancaire que l’on doit justement aux Américains ! Histoire de l’arroseur arrosé, en se basant en Suisse, Libra s’affranchit de la réglementation américaine et jouit d’une liberté d’action particulièrement attractive en ce qui concerne les cryptomonnaies. Ce choix est aussi engagé par la stabilité constitutionnelle et législative du pays au regard de la protection des données et de la vie privée qui est régie par des textes particulièrement forts. Voilà pour la partie confiance numérique qu’il fallait à tout prix rétablir compte tenu des infidélités dénoncées dernièrement contre Facebook et l’exploitation des données personnelles de ses membres.

Mais le coup de génie ne s’arrête pas là. En nommant le patron de PayPal à la tête de la monnaie, l’association se garantit de pouvoir faire adhérer les leaders du commerce et du paiement à commencer par MasterCard, Visa et PayU. Le porte-parole de Facebook, Dante Disparte, confirmait qu’un important flot d’entreprises souhaitait rejoindre l’association qui compte désormais Uber, Spotify, eBay, Facebook bien sûr, mais aussi le français Iliad (Free), Vodaphone, quelques fondations, dont la prestigieuse Women’s World Banking, Kiva, des sociétés de financements comme Ribbit Capital, Andreessen Horowitz, et quelques acteurs essentiels de la blockchain comme Anchorage et Coinbase. Cela n’est pas assez pour lancer Libra, mais suffisant pour empêcher un autre acteur de penser un modèle similaire, car Libra bénéficiera du soutien de Facebook et ses 2,5 milliards de clients. De quoi promouvoir un certain volume suffisant pour asseoir la position de leader.

4 conditions pour voir le jour.

Si l’association réussit à prendre forme avec un directoire universel et ses 100 premiers membres, alors les grands majors absents pour le moment comme Amazon, Apple, Microsoft et Alibaba n’hésiteront pas à participer à la construction de ce Nouveau Monde qui s’ouvre et ainsi apporter la caution financière et commercial nécessaire au lancement de la cryptomonnaie. Cet apport constitue l’un des quatre piliers de la future monnaie pour garantir la solvabilité de valeur faciale et la rendre ainsi moins volatile. C’est ce qui a tué, historiquement, le développement de toutes les autres cryptomonnaies jusqu’alors. Le second pilier est le modèle de blockchain développé en open source avec un processus d’anonymisation limité afin de ne pas voir cette idée brillante en gigantesque blanchisseuse d’argent, mais aussi permettre une transaction instantanée et quasiment gratuite. La monnaie intraçable a été tuée dans l’œuf par les États en raison du marché gris que permettait le Bitcoin pour citer le plus connu. C’est pour cela que PayPal, Visa et MasterCard n’ont pas hésité à rejoindre l’association vu les garanties de traçabilités proposées. Le troisième pilier c’est l’apport de 2,5 milliards d’utilisateurs potentiels, dont 1,7 milliard de citoyens privés d’un accès au système bancaire et enfin, le quatrième pilier, c’est sa simplicité d’utilisation. Une transaction sera opérable en seulement deux clics depuis une application comme WhatsApp, Messenger ou Facebook.

Libra sera à la finance ce que l’iPhone fut pour l’internet.

Le petit monde de la finance qui détient le droit souverain de diffuser des monnaies et de les gérer se voit démuni d’un marché qui passe entre les mains d’acteurs privés et d’utilisateurs libres, comme vous et moi. Pour les pays qui n’exposent pas leur devise sur le marché des changes comme l’Algérie, le système monétaire intérieur va être totalement bouleversé en supprimant la contrainte de change entre celui du taux officiel et du marché noir. Ces pays devront légiférer dès l’année prochaine pour définir les règles d’usages de la Libra sur leur territoire, quand bien même ils espèrent pouvoir l’empêcher. Ou alors, ils devront ouvrir leur devise sur le marché monétaire ce qui pourrait engendrer dans certains cas des risques d’inflations catastrophiques.

Une autre conséquence à prendre en compte est la fiscalité de la monnaie. N’étant régie par aucun régulateur souverain, elle échappe à toutes lois et réglementation technique du système bancaire. Cela signifie que vous pourriez faire commerce dans cette monnaie et en vivre sans jamais déclarer à votre autorité fiscale la détention de la valeur et donc sans jamais payer d’impôts sur le capital ou le bénéfice. C’est sans compter sur la taxe à valeur ajoutée qui échappera à la fiscalité des échanges. Et pour un pays comme la France où la TVA est le premier contributeur fiscal ce ne sera pas sans conséquence, même si cette fraude devait rester marginale. C’est pourquoi le Livre blanc de Libra prévoit un minimum de transparence et de garantie aux États en étant en mesure de générer un historique des transactions quand celles-ci sembleraient douteuses.

Le Capitalisme 4.0

C’est pourquoi David Marcus, ex-fondateur de PayPal en charge du lancement de Libra est particulièrement sollicité, pour ne pas dire harcelé, par l’establishment financier mondial à commencer par la banque fédérale américaine en premier. En effet, les actifs futurs pourront être produits et vendus en Libra et seront de facto exclus du calcul du PIB d’un pays selon les règles de calculs établis. Il faudra tout revoir et notamment repenser le mode de calcul de la richesse d’un pays en tenant compte d’une cryptomonnaie qui échappe au contrôle d’émission des valeurs. Certains veulent en faire partie, conscients que c’est le temps de la transition dans l’histoire de la monnaie telle PayPal qui a été le premier à adhérer au concept, mais aussi les 2 plus grands émetteurs de carte bancaire de la planète, quand d’autres supplient le législateur pour empêcher par tout moyen la naissance de cet enfant, potentiel acteur essentiel de la gouvernance du monde futur.

À n’en pas douter, Libra sera ou ne sera pas, mais lui tourner le dos signifierait ignorer l’opportunité sans limites que le monde digital apporte une nouvelle fois aux usages du quotidien, à commencer par notre consommation et le modèle connu de notre économie qu’il faut désormais repenser. La société mondiale sera transformée et le capitalisme libéral pourra ainsi se déclarer en version 4.0, peut-être la version NO LIMIT ?