L’année dernière, dans une boîte de nuit d’Orlando aux Etats-Unis, alors que la police et les médias tentaient de mesurer ce qui allait devenir la tuerie de masse la plus sanglante du pays, de nombreuses personnes étaient déjà en train de développer leur propre interprétation des faits.

“La fusillade d’Orlando était un canular,” clamait un tweet. Un autre s’en faisait l’écho : “Ce qui s’est passé à Orlando est un canular, la preuve en est que les acteurs sont les mêmes que lors de la fusillade de l’école primaire Sandy Hook et du faux attentat du marathon de Boston – tout un plan pour empêcher le port d’arme.” Avant même la fin de la matinée, nombreux étaient ceux qui avait déjà élaboré leur propre version de la fusillade d’Orlando, sans souci d’un lien avec la réalité des faits.


Les théories du complot n’ont rien de nouveau, bien sûr, mais la vitesse de Twitter et d’autres réseaux sociaux constitue une base fertile pour le développement d’interprétations subjectives des faits exposés par les médias, en particulier dans le cas d’événements violents. Dans le réseau fiévreux des complotistes, la fusillade de l’école primaire Sandy Hook ne s’est jamais produite, la fusillade de la boîte de nuit d’Orlando faisant partie d’un plan orchestré pour retirer aux Américains leur droit au port d’arme, ou un complot de la CIA ; et l’attentat du marathon de Boston était un “complot sioniste”. Twitter est une plateforme où les complotistes peuvent promouvoir leur vision des faits d’actualité, obtenant ainsi reconnaissance.

Kate Starbird, professeure à l’Université de Washington, étudie la façon dont les théories du complot se propagent en ligne. Son dernier travail se concentre sur Twitter et sur l’émergence de théories du complot après des fusillades. Elle en est venue au constat que le réseau social est “un écosystème de l’information subjective” : un réseau complexe d’individus et de domaines qui créent, orchestrent et promeuvent des théories du complot qui altèrent la confiance en l’information des lecteurs en ligne.

Les théories du complot ont émergé de l’imagination de l’Homme il y a déjà des siècles. Twitter est la plateforme où les interprétations subjectives de la réalité s’expriment ouvertement. Kate Starbird, qui a présenté le résultat de ses recherches lors d’une conférence en juin, a tenté de comprendre les phénomènes qui favorisent la popularité de théories du complot insensées en ligne. Le but de la conférence était d’offrir un cadre de discussion aux chercheurs œuvrant pour le bien public.

Parce que les standards communément établis pour la compréhension de l’actualité sont sur le déclin, rendant de plus en plus difficile de déterminer la crédibilité de l’information, Internet est devenu un outil particulièrement propice à la prolifération de la désinformation. Les théories du complot sont nées d’une suspicion grandissante à l’encontre des gouvernements et des médias, ce qui a pour résultat des “affirmations selon lesquelles les faits ne se sont pas produits comme on le croit”, explique la professeure.

Kate Starbird soupçonne que les utilisateurs de Twitter, qui se tiennent à distance des événements tragiques, sont plus enclins à corroborer des théories infondées. “Il peut être difficile de déclarer que la fusillade survenue en bas de la rue n’a pas eu lieu. En revanche, il est peut-être plus simple de nier la fusillade de Sandy Hook.”

L’élaboration de théories du complot prenant de l’ampleur, ces interprétations subjectives de la réalité ont également commencé à influencer les élus. Prenons l’exemple du “Pizzagate” (une théorie conspirationniste d’après laquelle il existerait un réseau de pédophilie autour de John Podesta, ancien directeur de campagne d’Hillary Clinton), une histoire discréditée qui, de manière erronée, a associé des membres du Parti démocrate et différents restaurants américains à un réseau de pédophilie. Cette histoire a vu le jour sur le compte Twitter d’un suprémaciste blanc, s’est répandue sur les réseaux sociaux puis a été relayée par une figure américaine célèbre de l’extrême droite, Alex Jones. Cette théorie a été désignée par un homme comme la raison pour laquelle il aurait tiré des coups de feu dans un restaurant de la Caroline du Nord. Même après la fusillade, Michael Flynn Jr., le fils de Michael T. Flynn (alors tous deux membres de l’équipe de transition du président Trump) a continué à soutenir le mythe du “Pizzagate” sur Twitter.

Accorder du crédit à une telle théorie du complot “montre que ces idées se propagent dans les hautes sphères du pouvoir politique, ce qui est inquiétant,” constate Starbird.
Et il existe d’autres façons dont ces théories impactent la politique. Une exposition à de telles idées peut réduire l’engagement politique, d’où l’importance des recherches de Kate Starbird pour l’appréhension du monde en ligne, car des personnes mal intentionnées peuvent promouvoir ces histoires dans le seul but de rendre populaire un point de vue qui les avantage.

Ce qui est curieux, c’est que les complotistes de Twitter sont de plus en plus difficiles à catégoriser au moyen de la différenciation politique binaire traditionnelle gauche-droite. Ils tendent à tomber dans un sentiment “alter-mondialiste” qui traverse bon nombre de champs politiques. La pensée alter-mondialiste est souvent anti-corporation, anti-Europe et également contre le gouvernement du pays où elle s’exprime. Mais ce n’est pas tout :
“De manière assez perturbante, une bonne partie du contenu alter-mondialiste de ces amateurs de l’information alternative est également antisémite, faisant ainsi écho aux vieilles théories du complot d’après lesquelles le peuple juif est au commande du monde,” explique Kate Starbird. Ses recherches ont finalement classé les tendances politiques des réseaux complotistes en six grandes catégories : la droite alternative américaine, la gauche alternative américaine, l’altermondialisme international, le nationalisme blanc et/ou antisémite, la propagande russe et enfin, la défense musulmane, que l’étude a déterminée comme comprenant “les théories dominantes des attaques terroristes par les musulmans.”

Dans la catégorie de “l’altermondialisme international”, “tous les domaines internet présentaient du contenu venant supporter les actions récentes de la Russie en Syrie, et s’opposant à l’idée des actions supposées de la Russie afin d’influencer les élections américaines, indique le rapport. “Ces théories pro-Russie étaient aussi largement répandues dans les domaines internet de la droite alternative américaine, mais elles étaient prévalentes sur les sites de l’altermondialisme international.”
Ceux qui lisent et propagent les théories du complot sur internet présentent une “diversité de domaines internet” élevée, ce qui signifie qu’ils se fient à de multiples sites internet, ces sites pouvant aller des médias prédominants aux sources en marge, pour monter la structure de leurs pensées alternatives, créant ce que Kate Starbird désigne comme la “triangulation erronée.”

“Ces personnes se rendent sur différents sites internet pensant qu’elles reçoivent différentes informations, alors que la même information est en fait présentée sur différents sites,” remarque Starbird. Quand les consommateurs d’informations en ligne peuvent penser qu’ils trouvent de multiples sources supportant leurs visions, la réalité est qu’ils lisent souvent différents supports, médias et auteurs rapportant la même information, reprenant souvent différents points déjà exposés par l’un ou par l’autre.”

“Beaucoup de ces sites rassemblent l’information, les mêmes articles apparaissant donc dans divers domaines. Par exemple, dans nos données, nous avons 147 tweets renvoyant à l’article sur la fusillade d’Orlando du domaine VeteransToday.com. Cent autres tweets renvoient au même article – texte et auteur identiques – hébergé sur différents domaines. Dans d’autres cas, les articles hébergés sur un domaine synthétisent le contenu provenant de sources extérieures, avec souvent de longs passages tirés de ces sources. Quelqu’un peut donc citer un article originellement posté par un site, qui synthétise le contenu d’un retweet par le biais d’un tweet renvoyant à un autre site.”

Les bots (un bot informatique est un agent logiciel qui interagit avec des serveurs informatiques) sont un autre outil utilisé dans le monde de l’information alternative. Certains sites profitent de comptes Twitter probablement gérés par des programmes informatiques plutôt que par des êtres humains. Ces comptes Twitter tendent à utiliser des photos volées en ligne, et gardent des descriptions de profils similaires, tous ces comptes servant le même “botnet.” Il a été observé que ces botnets tweetent parfois à des moments coordonnés. Leur nombre impressionnant fini par attirer des comptes véritables dans des réseaux faisant la promotion de contenu complotiste.

Il existe encore une autre façon dont les réseaux complotistes encouragent les théories alternatives. Suggérer une théorie du complot à des personnes ayant déjà adhéré à d’autres idées du même type maximise les chances de voir la théorie accréditée par la croyance de la personne en question. Ainsi, les personnes malveillantes qui disséminent les théories du complot afin d’obscurcir la compréhension de la vérité par le public peuvent facilement profiter de sphères d’activité sur Twitter qui promeuvent déjà une pensée complotiste.

“Les gens qui font l’expérience d’une théorie du complot ont plus de chances d’en croire une autre,’ affirme Kate Starbird. Ces histoires, bien que divergentes dans l’intrigue, reposent souvent sur les même schémas généraux. D’après une étude, ceux qui croient en des théories du complot sont si enclins à en supporter d’autres qu’ils pourraient même croire à des théories différentes qui se contredisent directement l’une l’autre. Ce qui unifie ces croyances souvent incohérentes c’est un septicisme sous-jacent vis-à-vis des institutions dominantes, telles que les gouvernements et les médias traditionnels.”

Les domaines internet populaires dans l’écosystème de l’information alternative assimilent également le langage du combat livré à la “fausse information” et même à la pensée critique, espérant maintenir leurs lecteurs dans un état de circonspection vis-à-vis des médias. “La conversation autour de la “fausse information” finit souvent par des déclarations sur le fait d’enseigner aux gens comment devenir de meilleurs consommateurs d’information, à remettre en question ce qu’ils entendent alors qu’ils s’éduquent au fur et à mesure de leurs découvertes sur les médias en ligne. Les sites de l’information alternative se sont appropriés ce discours et l’utilisent pour supporter la propagation de leurs idées et d’autres théories du complot,” explique Kate Starbird dans une publication.

Que faire, donc, dans la lutte contre les théories du complot, pour que les gens puissent efficacement s’informer par eux-mêmes ? “Je n’ai pas de solutions pour l’instant,” répond Kate Starbird. “Je pense que c’est un problème à prendre au sérieux. Il est bien plus facile de perturber le système et de provoquer le chaos.”

Selon elle, il faudrait que la recherche médiatique rattrape son retard. “Il y a trois ans, notre laboratoire de recherche a décidé que ces théories du complot étaient trop marginales pour faire l’objet de notre recherche. Nous pensions presque que ce sujet n’était pas suffisamment digne de nous pour que nous y prêtions attention. C’était une terrible erreur. Il me semble que nous n’avons pas été les seuls à la commettre. Il est plus que temps que nous nous y attelions. J’espère qu’il n’est pas trop tard.”