Né en 1967 dans le cadre du plan Calcul lancé sous la présidence du Général de Gaulle, l’INRIA (Institut de recherche en sciences et techniques du numérique) est un pilier de l’innovation hexagonale. L’INRIA travaille depuis ses débuts en partenariat avec des entreprises afin de créer des débouchés pour ses travaux. 160 start-up sont nées de l’institut. Entretien avec son directeur, Bruno Sportisse. 

À VivaTech cette année, neuf start-up étaient issues d’un programme de l’INRIA. Plus de 160 jeunes pousses sont sorties des murs de l’institut depuis sa création. Comment fonctionne ce transfert de technologies entre public et privé ?


BRUNO SPORTISSE : D’abord, il faut souligner que l’INRIA est un institut de recherche de très haut niveau. Nous venons d’être évalués par le Haut Conseil d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur, une agence indépendante, qui a reconnu au printemps dernier l’excellence de nos travaux. Nous avons également une soixantaine de chercheurs qui ont reçu des bourses du Conseil européen de la recherche, les plus prestigieuses d’Europe. Ce qui nous place au premier rang européen de la recherche dans le numérique. L’excellence de la recherche est le point de départ. Et en même temps, nous avons une tradition de partenariats industriels, une volonté d’avoir un impact économique, et la connaissance du monde de l’innovation. Cela passe par la mise en place de laboratoires communs à l’institut et à des entreprises. Quasiment chacune de nos 200 équipes de chercheurs a des partenariats industriels. Nous avons entre autres un laboratoire commun avec Nokia qui mobilise entre dix et quinze de nos équipes sur les enjeux de couches logicielles de réseaux et de télécoms (quand nous parlons de numérique, ce sont les aspects algorithmiques et de programmation, nous ne produisons pas de microélectronique, par exemple) ; un autre avec PSA sur le développement de véhicules autonomes. Nous travaillons également avec des PME. Et donc, dans un troisième temps, il y a la création de start-up. L’INRIA a commencé à en créer il y a trente-cinq ans. Et ça s’est accéléré depuis vingt ans. En tout, il y a plus de 160 entreprises technologiques qui sont issues de nos équipes de recherche. L’institut a aussi été l’un des premiers à investir dans des fonds de capital-risque pour l’innovation, il y a une vingtaine d’années, ce qui nous donne des compétences clés pour la création et la croissance de jeunes structures technologiques.

Vous venez également de créer un start-up studio, en lien avec la loi sur l’innovation et la recherche, qui permet aux chercheurs et chercheuses du secteur public de créer une entreprise à partir de leurs travaux…

B.S. : Il y a une vingtaine d’années, l’INRIA avait créé un premier incubateur (nous n’utilisions pas ces mots-là encore à l’époque), qui s’appelait INRIA transfert, pour accompagner les démarches entrepreneuriales des chercheurs. Dans le domaine de la recherche, un des sujets clés, c’est la capacité à accompagner les gens dans la concrétisation de leurs projets entrepreneuriaux. Notre nouveau start-up studio repose sur cette idée fondamentale : comment monter cet accompagnement, qui est un véritable goulet d’étranglement dans le développement des start-up âgées de deux à trois ans. Et c’est d’autant plus important que dans notre domaine, c’est un excellent vecteur de transfert de compétence et de technologie. Y compris si la jeune pousse ne fait pas des levées de fonds successives, mais est récupérée par un acteur industriel existant. Le projet de start-up permet de sortir du laboratoire et de découvrir d’autres voies d’exploration pour créer de la valeur : trouver un usager, un client, envisager une démarche marketing, trouver un financement…

Sur ces dizaines de jeunes pousses nées de l’INRIA, combien ont survécu ?

B.S. : La survie n’est pas un bon critère si je puis me permettre. La start-up, c’est un essai. Ce qui compte, c’est qu’elles aient été de bons essais. Google, c’était le 21e moteur de recherche de la Silicon Valley. En l’occurrence, les deux tiers des start-up sorties de l’INRIA existent encore. Mais la bonne manière de voir, c’est combien parmi elles ont eu un destin mondial. Et pour ça, il faut de la masse. Nous avons eu de très beaux devenirs, mais avec des acquisitions industrielles derrière. Par exemple, Ilog, un des plus beaux succès de l’institut [éditeur de logiciels de gestion fondé en 1987, ndlr], a été acquise par IBM alors qu’elle avait déjà 800 employés.

N’est-ce pas un problème que la recherche financée par des fonds publics soit ensuite livrée au privé ?

B.S. : Ce n’est pas une question d’être « livrée au privé », il s’agit d’irriguer des acteurs. Notre préoccupation, c’est d’avoir de l’impact économique et de faire du transfert de technologie. C’est dans notre ADN. Et un moyen de faire du transfert et d’avoir de l’impact, c’est la start-up. Mais ce n’est pas le seul. Il y a une centaine de brevets de logiciels qui sont déposés par des chercheurs de l’INRIA chaque année. Certains sont des logiciels libres, ce qui est une forme de transfert car cela met à disposition des algorithmes directement au plus grand nombre. Par exemple, nous avons développé une boîte à outils pour l’intelligence artificielle, Scikit-learn, qui est développée depuis une dizaine d’années et qui a plus de 500 000 utilisateurs dans le monde, ce qui la classe au même rang que des outils similaires développés par de grands acteurs de la tech américaine. De plus, les partenaires industriels nous permettent d’aller nous confronter à de nouvelles problématiques. Prenons l’intelligence artificielle, par exemple : cela consiste à prendre de la donnée disponible et la traiter avec des algorithmes pour créer de la valeur. Nos chercheurs maîtrisent les algorithmes. Mais il nous faut de la donnée, qui peut en l’occurrence nous être fournie par des partenaires industriels. La récupération par le privé n’est pas un gros mot. Le secteur privé joue son rôle quand une technologie, qui marche en recherche sur un cas bien déterminé, trouve des applications à grande échelle et des clients pour pérenniser l’impact grâce à ses partenaires. Il y a aussi une question de prise de risque : s’il faut 1 euro pour la recherche, il en faut 10 pour développer le concept et il en faut 100 pour le déploiement commercial. Et ça, c’est le rôle du privé. 

On utilise beaucoup le terme de « tech » dans le monde des start-up, avec des entreprises qui existent depuis deux ans. Vous, vous travaillez sur des projets de recherche qui se chiffrent en dizaines d’années. Vous ne trouvez pas le terme de « tech » galvaudé ?

B.S. : En vérité, nous ne parlons pas de « tech », mais de « deep tech ». Les start-up qui sortent de chez nous ont une très forte composante scientifique et technologique. Mais c’est normal, on capitalise dessus depuis des décennies. Les jeunes pousses « tech » dont vous parlez sont souvent créées par des gens qui ont d’abord une vision de marché. Notre enjeu est inversé : dans nos laboratoires de recherche, nous avons des stocks de technologies et nous cherchons ensuite lesquelles ont un potentiel pour monter un projet d’entreprise. Ce n’est pas plus compliqué. On ne parle pas de « deep tech » pour jargonner mais pour rappeler qu’on n’est pas sur le même créneau. 

# EN CHIFFRES

200 équipes d’ingénieurs qui travaillent sur des projets pendant quatre ans

3500 scientifiques

1400 doctorants

160 start-up créées

8 centres de recherche dans toute la France (Bordeaux, Rennes, Grenoble, Sophia Antipolis, Lille, Paris et Saclay).

236 millions d’euros de budget en 2018

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