Nous sommes nombreux à nous demander si nous sommes accros à la technologie : les recherches pour « addiction au téléphone » ont augmenté en continu ces cinq dernières années, d’après Google Trends, et « addiction aux réseaux sociaux » n’est pas loin derrière. Évidemment, l’addiction au téléphone et celle aux réseaux sociaux sont étroitement mêlées, en particulier chez les jeunes, qui ne jouent pas vraiment aux échecs sur leurs smartphones, et ne discutent même pas dessus ; non, ils sont sur les réseaux sociaux. Et d’après de plus en plus d’études, ce passe-temps serait addictif. Ce qui est plus inquiétant encore, c’est que cette addiction serait liée à de sérieux risques pour la santé mentale.

Le mois dernier, le magazine Sloan Management Review, du MIT, a publié les résultats d’une expérience intéressante : des enseignants dans deux écoles de commerce en Italie et en France ont obligé leurs étudiants à se passer de leur téléphone pour une journée. La plupart d’entre eux, qui pouvaient prévoir quel jour ils allaient abandonner leur précieux smartphone, ont ressenti un peu d’anxiété. Ils ne savaient pas quoi faire de ce temps libre supplémentaire, de leur petit déjeuner à leur temps dans les transports en commun. Ils ont aussi remarqué à quel point les gens autour d’eux regardaient souvent leur téléphone (l’un des étudiants a expliqué que son ami avait sorti le sien 4 fois en 10 minutes), et que c’était probablement ce à quoi eux-mêmes ressemblaient lors d’une journée normale.

Une étude plus ancienne aux États-Unis, dans laquelle des jeunes devaient également se passer de téléphone, a montré qu’ils étaient moins efficaces lors de tâches mentales quand ils étaient en « sevrage », et éprouvaient des symptômes physiologiques, comme un plus grand rythme cardiaque et une tension plus élevée. Ils ressentaient également une sensation de perte ou d’amoindrissement de leur extension d’eux-mêmes, à savoir leur téléphone.

Mais la réalité est bien que l’usage du téléphone, l’usage très fréquent en particulier, et spécialement chez les jeunes, n’est pas si inoffensif que cela. Une étude du mois dernier a observé l’augmentation des suicides et des dépressions chez les adolescents ces dernières années. Le CDC, l’autorité de santé américaine, avait remarqué ces augmentations de 2010 à 2015, et avait découvert que les jeunes filles étaient particulièrement concernées. Leur taux de suicide a augmenté de 65 % sur ces cinq années, et elles sont 58 % de plus à souffrir de dépression sévère.

Les auteurs de cette nouvelle étude voulaient déterminer les causes de cette tendance inquiétante. Bien que ce ne soit qu’une corrélation à ce stade, et pas une cause avérée, l’équipe de chercheurs a découvert une étroite relation entre les problèmes de santé mentale et l’augmentation des « activités sur les nouveaux écrans ». Environ 48 % de celles et ceux qui passaient 5 h ou plus par jour sur leur téléphone (ce qui en soi est beaucoup) avaient déjà pensé à se suicider ou l’avaient prévu, contre 28 % chez celles et ceux qui ne consacraient qu’une heure par jour à leur smartphone. Aucune autre variable (finances du ménage, devoirs, pression de l’école, etc.) ne permettait d’expliquer cette augmentation des problèmes de santé mentale sur cette période.

« Même si l’on ne peut pas catégoriquement affirmer que l’augmentation de l’usage des smartphones a provoqué cette hausse des problèmes de santé mentale, c’était de loin le changement le plus important dans la vie des adolescents entre 2010 et 2015 », a déclaré Jean Twenge, auteure de cette étude. Elle a aussi écrit iGen: Why Today’s Super-Connected Kids Are Growing Up Less Rebellious, More Tolerant, Less Happy–and Completely Unprepared for Adulthood–and What That Means for the Rest of Us (non traduit, sur les conséquences des écrans sur la croissance des enfants). Elle étudie ce sujet depuis des années.

Il est intéressant de noter que les adolescents qui passaient plus de temps à faire du sport, leurs devoirs, à socialiser avec leurs amis dans la vraie vie et à aller à l’église avaient moins de chances d’être atteints de dépression ou de se suicider.

Malheureusement, les ados passent de plus en plus de temps accrochés à leurs téléphones, non pas à parler comme c’était le cas il y quelques dizaines d’années, mais à naviguer sur Instagram et sur Snapchat. Ces passe-temps sont dangereux parce qu’ils ont beau avoir toutes les apparences des interactions sociales, ils ne pourraient pas davantage s’en éloigner. La comparaison est toujours implicite quand on regarde la vie des autres sur en ligne, et elles sont souvent très soignées, mises en scène (et trompeuses) : c’est ce qui rendrait les réseaux sociaux si déprimants. « Cette augmentation des problèmes de santé mentale chez les adolescents et très alarmantes, avertit Mme Twenge. Les ados nous disent qu’ils ont des difficultés, et nous devons prendre cela au sérieux. »

Une autre étude de moins d’un mois, présentée à la conférence de la Société de Radiologie d’Amérique du Nord (Radiological Society of North America), a observé les cerveaux d’adolescents souffrant d’addiction au téléphone ou à internet. Les chercheurs ont alors trouvé quelques différences au niveau des circuits de récompense du cerveau, en particulier dans la proportion du neurotransmetteur GABA par rapport aux autres neurotransmetteurs. Mieux encore, quand ces adolescents suivent une thérapie cognitivo-comportementale (TCC) pour vaincre leur addiction, leur chimie cérébrale change et retourne plus ou moins à un état normal.

De précédentes études s’étaient aussi intéressées à l’activité des circuits cérébraux liés à l’addiction chez les adolescents pendant leurs interactions avec les réseaux sociaux. Elles ont révélé que les cellules dans l’une des zones liées à l’addiction, les noyaux accumbens, étaient activées quand les sujets voyaient des photos Instagram avec plus de « likes ».

Enfin, l’un des signes révélateurs que quelque chose ne va pas est bien la récente prise de paroles de plusieurs anciens développeurs des réseaux sociaux, qui ont commencé à s’exprimer sur ces risques d’addiction. Certaines caractéristiques, comme le fait d’afficher les notifications en rouge plutôt qu’en bleu, ont été intentionnellement installées pour attirer l’attention des utilisateurs, et les faire revenir. Loren Brichter est à l’origine du mécanisme sur les smartphones qui fait que l’on rafraîchit la page en tirant vers le bas, que Twitter a finalement utilisé. « Les smartphones sont des outils très utiles, a-t-il récemment expliqué à The Guardian. Mais ils sont addictifs. Ce mécanisme est addictif. Twitter est addictif. Ce n’est pas bien. Quand je travaillais dessus, je n’étais pas assez mûr pour réfléchir à cela. Je ne dis pas que je suis mûr, maintenant, mais je le suis un peu plus qu’avant, et je regrette ces revers de médailles ».

Une partie du problème vient du fait qu’en « utilisant » les réseaux sociaux, on pense qu’ils vont nous donner de l’énergie, nous faire aller mieux mais ce n’est pas le cas : ils nous font nous sentir mal. C’est une « erreur de prévision » qui fait que l’on y retourne sans cesse, même si cela a souvent un effet négatif sur notre santé mentale. Et ce genre de cercle vicieux ressemble à s’y méprendre à de l’addiction classique.

Il sera intéressant de voir comment nos interactions avec nos smartphones changent au fil du temps. Peut-être la vapeur va-t-elle se renverser à mesure que les portables et les réseaux sociaux perdent de leur effet « nouveauté ». Mais pour les jeunes générations, qui ont grandi avec les deux, cela n’a rien de nouveau, ça fait partie de leurs vies. Les aider à voir à quel point les smartphones peuvent être addictifs, et dangereux pour leur santé mentale, demandera plus d’efforts.