OPINION // L’affaire Sonko, qui a perturbé un temps le logiciel du fonctionnement de la démocratie au Sénégal, n’a pas été un simple mouvement d’humeur de la jeunesse du pays, mais davantage l’étincelle qui a servi à allumer la mèche afin de rejoindre le détonateur en place depuis des années. Il y a belle lurette que les jeunes de Dakar, Kaolack, Saint-louis et même Ziguinchor ont pris l’habitude de descendre dans la rue et, fiers et audacieux, d’exiger des comptes au gouvernement. Un sens de la protestation et de la contestation qui leur attire une admiration non déguisée dans d’autres pays de la sous-région. En juin 2011, avec une mise en scène orchestrée comme une cérémonie mortuaire, ils manifestaient à la nuit tombée, dans un silence de plomb, contre les coupures de courant récurrentes, défilant par grappes avec des bougies allumées à la main. Une manière de fustiger l’obscurité dans laquelle la Senelec (Société nationale d’électricité) plongeait le pays. Un happening unique dans la sous-région.

 

En mars dernier, point de mutisme cette fois-ci mais un vacarme rarement atteint dans la ville paisible qui a fait de la téranga (sens de l’accueil) son mantra. Les yeux des Dakarois ont cligné d’effroi devant un tel degré de violence quand ils ont vu des magasins pillés, des heurts, des voitures incendiées, une volonté d’en découdre. Tous les signes d’une guérilla urbaine, avec un arrière-goût en plus musclé d’images anciennes, ravivant ce constat navrant : entre le pouvoir et les jeunes, le mur de l’incompréhension est toujours aussi grand. 

Le déclencheur involontaire de cette révolte politique, Ousmane Sonko. Président du parti Les Patriotes du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), arrivé troisième à l’élection présidentielle de 2019, le quadragénaire a été officiellement arrêté le 8 mars pour trouble à l’ordre public alors qu’il se rendait en cortège au tribunal, pour y répondre des accusations de viol assénées contre lui par une employée d’un salon de beauté qu’il fréquentait. 

Coordonnateur de mouvement citoyen  « Y’en a marre », Aliou Séné, a confié récemment dans une interview à Jeune Afrique, que « cette jeunesse qui se soulève, c’est celle qui a porté Macky Sall au pouvoir en 2012. Ce sont ces mêmes jeunes qui voyaient dans le fait d’élire un président jeune, né après les indépendances, une opportunité de rupture profonde dans la gouvernance du pays, la gestion des ressources publiques, et de réelles réformes des institutions ».

Devant la fronde urbaine et face aux attentes de la jeunesse pour davantage de démocratie et des perspectives professionnelles plus importantes, le gouvernement a répondu, en partie, en mettant les moyens. Le plan pour la jeunesse, pour une meilleure insertion dans la société, adopté ce 30 avril, aligne des chiffres qui parlent d’eux-mêmes : recrutement de 5 000 enseignants, création de 15 000 emplois dans le privé. Un effort considérable dans un pays où le chômage des jeunes est endémique et les pousse à choisir l’exil, parfois mortel, vers un supposé eldorado européen. 

Depuis plusieurs années, le gouvernement ne ménage pas sa peine pour créer des outils et des conditions d’un développement économique harmonieux et profitable pour tous. Il en est ainsi du PSE (le Plan Sénégal Émergent), véritable credo du pouvoir actuel, plus connu du FMI que de la population, qui est une stratégie décennale sur la période courant jusqu’en 2023, adossée à une vision d’un Sénégal émergent justement selon les critères économiques internationaux à l’horizon 2035. Un plan qui vise près de 9 % de croissance dans les années à venir.

De quoi donner un cap quand les restrictions vécues en ville ont mis plus d’un foyer et plus d’une entreprise en grandes difficultés, alors que la jeunesse livrait son message de courroux. Alioune Tine, président du think tank Afrikajom, faisait récemment au Point Afrique une description sans faille de la situation dans le pays. « Aujourd’hui, a-t-il expliqué, c’est le temps de la réflexion collective. Une des premières choses que le président devrait faire, selon moi, c’est de rencontrer l’opposition, aller vers le dialogue pour analyser les conséquences et trouver, avec tous les acteurs, les éléments de résolution de cette crise. Il faut beaucoup de leadership au président de la République pour éviter que l’on ne tombe demain dans les mêmes travers. Ces menaces détruisent l’État, or c’est de sa survie dont il est question. »

Encore faut-il savoir embarquer une jeunesse démunie dans le bateau du progrès pour tous. Du côté des étudiants par exemple, leur nombre s’accroît très sensiblement d’année en année, passant de 93 866 en 2012 à 190 145, six ans plus tard. Les établissements de formation professionnelle doivent être à la hauteur pour répondre aux besoins du marché du travail, problématique dument soulignée lors du Conseil présidentiel pour l’insertion et l’emploi des jeunes du 22 avril dernier et prise en compte par le gouvernement. Des audits lancés par le gouvernement sur la question des formations disponibles attestent que les 200 000 jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail ne possèdent pas toutes les compétences requises. Sans oublier que 60% de la population sénégalaise a moins de 20 ans.

Mais si Macky Sall ne peut pas être le magicien que chacun souhaite qu’il soit – il a hérité de la situation laissée par ses prédécesseurs – dans les solutions à apporter aux jeunes, il peut être le facilitateur et le trait d’union des initiatives en ce sens. Sur le papier, le Sénégal a la prospérité pour lui. Le pétrole, le gaz, le soleil pour une économie verte, des idées novatrices pour exporter et alléger la dépendance vis-à-vis des importations de produits manufacturiers. Il fait même figure de l’un des pays de l’Afrique de l’Ouest le plus avancé dans le modèle de l’Économie Sociale et Solidaire (ESS).

Quant au président en exercice, il est perçu sur la scène internationale comme un homme éclairé, plus panafricain que nombre d’autres dirigeants. En renonçant publiquement à toute velléité de briguer un 3e mandat présidentiel et en restant à l’écoute de la société civile bouillonnante, Macky Sall pourrait, en construisant pas à pas les contours d’un dialogue national, inspirer la sous-région en accélérant la création d’emplois pour des jeunes qui ont soif de perspectives.

 

Tribune rédigée par François Thomas, directeur de publication du magazine Brune et du magazine Ben

 

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