« L’artiste de l’avenir vivra la vie ordinaire des hommes ». Ainsi parlait le grand auteur russe Léon Tolstoï en 1898. Sa phrase résonne et blesse tout particulièrement en ce début de 21ème siècle. Comme un homme ordinaire, l’artiste et l’art se sont figés. Stupeur. Il n’y a plus rien à voir. Il n’y a plus rien à entendre. Il n’y a rien à sentir. La vie a disparu des musées, des galeries, des salles de spectacles. La pandémie a tout emporté.

 

 

Les artistes passent à la stratégie de la dérive

Enfin, pas complètement, jamais totalement car les artistes et leurs alliés résistent et vivent sous la catastrophe mieux que d’autres. Leur création est comme une deuxième vie. Un ailleurs qui protège de ce qui se passe ici et maintenant. Parmi leurs stratégies pour respirer et faire respirer la création, ils se sont mis à la rue. Ils ont continué à y poser leurs œuvres comme Space Invader, à y chanter et à jouer de la musique, à s’inspirer des milliers de façades, de ruelles et des gens d’une ville comme Paris. Ils ont vécu des dérives à la façon des situationnistes et de leur chef de file Guy Debord qui nous aidaient à voir autrement l’ordinaire en se déplaçant de façon extraordinaire : sans objectif précis mais sans non plus laisser les structures et les grands artères d’une ville nous orienter vers l’évident : une Tour Eiffel ou un Chatelet-Les-Halles. Non, les artistes et leurs alliés maitrisent l’art de la dérive. Ils savent manipuler l’inattendu. Ils se jouent de l’inconnu pour façonner de l’improbable qui renverse nos certitudes et ouvrent d’autres possibles.

 

Parcours Saint-Germain et Paris Gallery Weekend : deux festivals pour la création contemporaine

La première semaine de juin, cet art de la dérive, cet art à la rue, est à votre porte grâce à deux festivals hors du commun : le Parcours Saint-Germain et Paris Gallery Weekend (PGW). Le Parcours d’abord. Il fête ses 20 années d’existence cette année ! Grâce à trois femmes, Anne-Pierre D’Albis, Margaux Plessy et Valéry-Rose Pfeifer, il résiste, se réinvente. Elles ont choisi l’extérieur, de simples rues pour mettre en scène, exposer, partager des dizaines de créations. Au 184 Boulevard Saint-Germain JR collera un je ne sais quoi qui ne saurait vous épargner. The Anonymous Project nous inondera sous 1500 affiches pour naviguer dans des univers sociaux hétéroclites. Les fameuses Colonnes Morris de JCDecaux vont quant à elles se couvrir du travail des élèves de l’Ecole Kourtrajmé créée par le réalisateur Ladjly et soutenue depuis par des actrices comme Ludivine Sagnier. Il y aura aussi deux deux mètres : deux mètres de hauteur venus de New York pour réinventer l’espace avec une sculpture monumentale de Ugo Rondinone et deux mètres de tournesols disposés sur la mythique place Furstemberg par A’A’ et The Freaks, deux noms incontournables de l’architecture. Et puis, il y aura les murs du Théâtre de l’Odéon tapissées avec des photographies de Franck Horvat et Sarah Contou-Terquem ou encore une sculpture de Zoé Vayssières place Mahmoud Darwich où l’instant présent nous échappe déjà.  
Avec PGW, c’est l’effervescence de 127 galeries à Paris mais aussi Pantin et Romainville ! Là encore, ce sont des femmes qui font vivre l’énergie de ce Paris des créations contemporaines avec Isabelle Alfonsi, Anne-Sarah Bénichiou, Florence Bonnefous, sans oublier le soutien inaltérable et déterminant de Marion Papillon. Paris Gallery Weekend c’est la réunion de 302 artistes de 36 nationalités différentes qu’il faut découvrir dans le cadre de 138 expositions dont 95 solo-shows et 43 expositions collectives. Là encore on retrouvera la vie, l’envie de ces lieux toujours ouverts à toutes et tous, toujours gratuits. Si vous êtes timide, un peu effrayé par cette immensité, parfois étrange et loin de notre quotidien, les traducteurs et autres passeurs sont nombreux. Je pense notamment à Anaïs Montevecchi et son Décodeur d’art qui fonctionnent à merveille pour se découvrir une passion pour une œuvre ou un jeune talent.

 

Du 1 au 6 juin : c’est la semaine pour être à la rue, avec les artistes

Voilà, la liste est longue. Elle pourrait continuer. L’art sera à la rue et c’est pour le mieux. L’intelligence artistique mérite d’être là. Juste là, autour de nous, en nous. C’est le moment de dériver pour respirer la création à pleins poumons. Pour conclure, une dernière citation, celle de Margueritte Yourcenar qui faisait parler l’empereur romain Hadrien comme suit : « chaque homme a éternellement à choisir, au cours de sa vie brève, entre l’espoir infatigable et la sage absence d’espérance ». Pour la première semaine de juin, avec le Parcours Saint-Germain et Paris Gallery Weekend, choisissons l’espoir infatigable !

 

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