Dans les années 30, la France se mit en tête de bâtir le long de sa frontière nord-est une longue et coûteuse ligne de fortifications, afin de prévenir une potentielle invasion allemande. La ligne Maginot, qui tire son nom d’André Maginot, ministre français de la guerre, fut une entreprise prodigieuse autant qu’un dispositif complexe. Loin d’être un simple mur, cette ligne se prévalait d’un portfolio de points fort, de points d’artillerie, de fortifications et d’infrastructures, le tout pouvant supporter des milliers de troupes. Les forts principaux étaient au nombre de 45, auxquels s’ajoutaient pas moins de 400 fortifications ainsi qu’un réseau de tunnels communicants longs de 96 kilomètres.

La ligne Maginot, imaginée par les plus brillants esprits militaires de son temps, est un monument attestant d’une stratégie inefficace. Là où les français avaient imaginé une réponse à une longue guerre d’usure, les allemands ont répondu par la blitzkrieg. En partant du postulat que la ligne Maginot était infranchissable, les français ont faillis à anticiper une avancée allemande par les forêts des Ardennes, indéfendues. Alors que les français avaient investi toutes leurs capacités dans des fortifications permanentes, les allemands bouleversèrent le cours de la guerre par leur mobilité, acquise grâce aux nouvelles technologies et aux tactiques opérationnelles. La suite est histoire.

Projetons nous maintenant en 2034, qui est aussi le titre du nouveau roman, perturbant, d’Eliott Ackermann et de l’Amiral à la retraite James Stravidis. Dans les chapitres introductifs, visiblement écrits pour choquer, les adversaires de l’Amérique sont capables de paralyser son arsenal militaire, en mettant complètement à l’arrêt ses infrastructures digitales. Un navire de la Navy voguant en mer de Chine pour une mission de maintien de la liberté de navigation (Freedom of Navigation Operations ndlt), se voit tout d’un coup mis en incapacité de communiquer avec la commande centrale. Des forces invisibles prennent par les voies numériques le contrôle d’un F35 en vol, et le force à atterrir en Iran. Au pentagone, le courant est coupé un instant, en une sublime démonstration des capacités adverses. Enfin, chasseurs et forces de frappes américaines sont envoyées au sol ou bien coulées, dont deux porte-avions.

Mais la vérité est souvent bien plus étonnante que la fiction. Actuellement, nous faisons face aux conséquences de la brèche chez Solar Winds. Cette entreprise éditrice de logiciels et sous-traitant militaire américain a été la victime d’une vaste campagne d’espionnage, causée par un code malveillant implanté dans la mise à jour du logiciel Orion qu’elle commercialisait. Le piratage a affecté les systèmes de quelques 200000 clients, dont le FBI, la sécurité intérieure, et d’innombrables autres. Encore plus récemment, nous a été signalé le piratage d’une usine d’approvisionnement en eau à Oldsmar, en Floride. Cette cyber-attaque aurait pu injecter des quantités toxiques d’additifs chimiques dans un approvisionnement en eau municipale. Le gestionnaire de la centrale victime, rapporte dans un témoignage glaçant la panique dont il fut saisi lorsque le curseur de son écran d’ordinateur a commencé a bougé de lui même, comme manipulé par d’invisibles malfaiteurs. La triste vérité est que nous connaissons ces problèmes depuis des années : leur faire face est un véritable défi. Rien de moins qu’une révolution des mentalités ainsi que le sens de l’urgence seront requis, si l’on veut répondre aux bouleversements fondamentaux en train de s’opérer dans la manière dont les futures guerres seront conduites.

J’ai décris ce bouleversement comme une nouvelle cinétique de la conduite de la guerre, rendue possible par l’ère digitale. En cela, ce bouleversement constitue une véritable discontinuité. Jusqu’à maintenant, l’histoire des innovations guerrières s’est résumée à rendre plus efficace les effets mortels du coup porté à la victime désirée. À l’âge de pierre, la massue était un objet inerte, qui, une fois maniée par la main de l’Homme pouvait créer des blessures mortelles. Avec l’avènement du métal, on privilégia l’épée pour créer le même effet, devenue un instrument plus maniable et plus tranchant. La poudre à canon et l’arrivée des projectiles ont permis de projeter les effets mortels jusqu’à des distances auparavant hors d’atteinte. L’artillerie a augmenté à la fois la portée et l’impact des violences létales. Les flottes navales sont devenues des moyens de déplacer les forces de frappes par-delà les océans pour apporter des effets mortels aux autres navires, ainsi que sur les côtes en appuyant les troupes au sol par des missions d’appui-feu. Enfin, les porte-avions furent inventés pour transporter les avions qui, à leur tour, déployaient des munitions aux effets mortels. Etc.

Il s’agit maintenant d’aborder cette discontinuité récemment opérée dans la conduite de la guerre. En 1999, un livre intitulé Unrestricted Warfare, a été publié par deux colonels chinois de l’Armée populaire de libération. Son principal message était que tous les éléments d’une société avancée pouvaient désormais être considérés comme des moyens de faire la guerre. Nous pouvons observer ces nouvelles dynamiques dans la guerre du mème, dans la désinformation, le kompromat, les guerres de législation, et les cyber-attaques contre les infrastructures clés, pour n’en citer que quelques-unes. Dès lors, nous sommes libres d’imaginer les nouvelles « lignes de front» d’une guerre «chaude». Celle-ci s’opérerait par le biais de dysfonctionnements informatiques et numériques. Puces numériques, routeurs et algorithmes seront autant d’éléments qui pourront faire qu’un F-35 de 100 millions de dollars deviendra l’instrument des intentions de l’adversaire. Et ce, sans qu’aucun coup de feu ne soit tiré. Les lignes de front d’une telle guerre chaude sont redessinées dans les arcanes de conception des semi-conducteurs et des lignes de code informatique. Ces circuits numériques deviennent le champ de bataille sur lequel les guerres futures seront gagnées ou perdues, et par lequel la logique des effets du XXème siècle sera renversée.

Ainsi, nous jetons un œil anxieux sur la Chine, qui multiplie les investissements pour augmenter les performances de son intelligence artificielle. De fait, les liens étroits entre les intérêts militaires et commerciaux au sein du pays facilitent sa capacité à récolter des flots de data hors-du-commun. Les États-Unis dépensent largement plus que tout autre pays pour leur défense nationale, environ 2 milliards de dollars par jour, selon certaines sources. Pourtant, ils risquent de tomber dans le paradigme d’une nouvelle ligne Maginot, dont les approches reprennent l’originale : des défenses fixes qui peuvent être contournées, des murs hauts et fragiles pour protéger les données, comme autant de trésors dans un coffre-fort. Et surtout, on y sent l’odeur de la complaisance. En réalité, les nouvelles exigences de la cyber-défense et de la sécurité nationale nécessitent une réflexion novatrice sur la manière de rendre les données mobiles, de déployer de nouvelles formes de cryptage et d’utiliser de nouveaux modèles organisationnels.

Il y a encore beaucoup de place pour l’innovation, mais c’est pourtant là que subsiste l’immobilisme. L’échec stratégique de la ligne Maginot se reflète encore dans notre absence d’imagination en cyber-sécurité, tant en matière de défense que d’attaque. Nos adversaires, qui ne disposent pas de nos avantages en matériel et en ressources, ont naturellement recours à des réponses asymétriques et créatives. Nécessité est mère d’invention, dit-on. Et les résultats en 2038, sinon plus tôt, pourraient être l’inutilité des chasseurs, pouvant tomber du ciel, et des navires de guerre coûteux, pouvant couler au fond de l’océan, alors que la logique de la guerre prend un sens entièrement nouveau.

Article traduit de Forbes US – Auteur : John KAO

 

En 2020, la pandémie mondiale de la Covid-19 est venue confirmer notre dépendance aux réseaux informatiques et à internet. Grace à la révolution numérique, nous avons pu, même confinés, rester en contact avec nos proches, étudier ou travailler à la maison, faire nos courses en ligne, nous cultiver ou encore nous distraire. Somme toute, nous sommes parvenus à automatiser la coopération sociale, et ce, de façon virtuelle. Cependant, et alors que les outils du numérique nous affairaient toujours plus, nous avons pu réaliser à la fin de l’année à quel point ceux-ci nous rendaient vulnérables. La campagne de cyber espionnage Solar Winds ayant récemment touché l’Amérique, l’affaire Centreon l’Europe, et plusieurs hôpitaux français ayant été victimes de cyber-attaques, il semblerait qu’il y ait de quoi être inquiet. A la faveur de la crise sanitaire, nous avons pu nous rendre compte que si la mise en réseau de nos infrastructures était devenue indispensable, cela les rendait également plus sensibles et sujettes aux cyber-attaques. Ainsi, la rapidité et la complexité qui caractérisent l’essor des nouvelles technologies, se conjuguent avec l’apparition de nouvelles menaces contre lesquelles il est impératif de lutter. 

Il apparaît curieux que les Etats-Unis aient pu être la victime pendant plus d’un an de cyber espionnage russe et chinois, en ce que le pays est le plus dynamique et le mieux financé du monde en matière d’études stratégiques. De même, les Etats-Unis possède depuis 2018 le premier commandement autonome sur le « 5ème domaine de la guerre » : le cyber. La comparaison réalisée par John Kao dans son article évoque justement la désillusion américaine suite à l’affaire Solar Winds, et dénonce le manque de créativité dans les stratégies offensives et défensives américaines. L’article traduit comment des rapports de forces asymétriques peuvent se retourner contre ceux qui avaient initialement l’avantage, du fait de l’infertilité du terreau doctrinal du Pentagone et parfois de sa complaisance paradigmatique. Depuis l’arrivée de Donald Trump à la maison blanche, et malgré son départ, les Etats-Unis ont compris que leur prééminence stratégique était de moins en moins crédible, et qu’elle serait de plus en plus défiée, ce qui a rendu la politique étrangère américaine de fait plus agressive, en vue de se maintenir en tête dans la nouvelle course des puissances. 

Or, la désillusion récente observée suite à l’affaire Solar Winds laisse à penser que les européens, français inclus, auraient tout intérêt à s’affranchir de la dépendance doctrinale qu’ils entretiennent vis-vis des Etats-Unis en matière de défense. Les moyens de faire la guerre ont changé, et si la France veut obtenir sa « souveraineté numérique » comme elle le prétend dans son Livre Blanc de la défense de 2018, il est vital qu’elle développe autant que son autonomie stratégique son autonomie conceptuelle. Penser et développer ses propres concepts offensifs et défensifs, notamment sur le « 5ème domaine de la guerre », permettrait à la France de préciser sa pensée stratégique selon ses intérêts propres, et non plus de relayer des concepts américains qui nuisent à son analyse prospective des conflits armés futurs.

Aussi, si nécessité est mère d’invention, comme le rappelle justement John Kao, invention n’est pas mère de sûreté. Alors que la France, comme tous les pays du monde, est assaillie par l’apparition de menaces inédites, la compétition technologique entre les puissances est lancée. Quantum computing, intelligence artificielle, contrôle du Big Data, 6G… Autant de terrains sur lesquels américains, chinois, et russes se livrent une guerre technologique ou tout du moins une bataille de l’innovation. Or, pour que la France reste souveraine sur son domaine numérique, il faudrait déjà qu’elle le définisse juridiquement, mais aussi qu’elle soit à même de contrôler sa production de notions stratégiques, si elle ne veut pas être le relais et la prisonnière de conceptions américaines de la réalité. 

Heureusement pour la France, il est des génies de l’innovation qui se sont penchés sur la meilleure façon d’inventer, et dont la France pourrait tirer quelques leçons. Certains, comme John Kao, sont si innovants qu’ils ont déconstruit la définition même d’innovation. Pour John Kao, l’innovation n’est pas la créativité mise au service d’un projet dans le but de créer de la valeur, mais la mise en place d’un dispositif d’outils permettant la réalisation continue d’un futur désirable. Définie ainsi, l’innovation serait un ensemble d’outils qu’il conviendrait d’élaborer une fois seulement après avoir déterminer une vision à long-terme de nos intérêts propres, et donc, de ce que l’on considèrerait comme un futur désirable. Cette définition a le mérite de permettre une réflexion menant à une stratégie de long-terme, conformément à notre situation, nos capacités, et nos désirs. De même, elle permettrait sans doute de repenser les nouvelles technologies, de sorte à ce que celles-ci correspondent davantage à nos valeurs. En se donnant de nouveaux moyens d’analyser et de comprendre la réalité, peut-être la France trouvera-t-elle la voie lui permettant de repenser sa place dans le monde, ainsi que l’inspiration nécessaire pour redonner un nouveau souffle à la trajectoire collective qu’elle entend emprunter.

Tribune complémentaire rédigée par Clara Plaine Pfeiffer

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