En février dernier, à quelques jours d’intervalle, plusieurs engins terriens ont atteint l’orbite de la planète Mars. Le 10 février, un rover chinois parvenait à destination, confirmant ainsi les ambitions et capacités spatiales de Pékin. Le 18, un rover de la NASA touchait le sol martien. Mais le 9 février, c’était une sonde destinée à étudier l’atmosphère de la planète rouge qui était déployée. Une sonde envoyée par les Emirats arabes unis (EAU). Un nouveau venu dans le club restreint des pays capables de missions interplanétaires, que l’on n’attendait pas. Si les Etats-Unis sont des vétérans, si la Chine est une puissance spatiale très ambitieuse, les EAU font figure, eux, de complets outsiders. Et pourtant…

C’est qu’Abou Dhabi a de réelles ambitions spatiales. Comment cette confédération d’émirats, de moins de 10 millions d’habitants a-t-elle pu se hisser au rang de puissance spatiale émergente ? Le grand voisin saoudien, bien plus peuplé et produisant davantage de pétrole, donc plus riche en devises, n’en a pas encore été capable malgré les ambitions du prince héritier Mohammed ben Salman de transformer l’économie du pays, trop dépendante de l’or noir.
L’espace fait déjà partie des domaines stratégiques dans lesquels les EAU investissent massivement pour poursuivre la transition de leur modèle économique, longtemps lui aussi dépendant du pétrole. En 2018, le premier satellite émirati était lancé. En 2019, un Émirati séjournait une semaine dans la Station spatiale internationale. Le programme de sonde martienne, Hope, avait été initié en 2014, en même temps que la création de l’agence spatiale nationale, quatre ans avant que l’Arabie saoudite ne fonde la sienne. En 2017, Abou Dhabi annonçait un plan extrêmement ambitieux de construction dans le désert d’une ville devant simuler en grandeur nature une future implantation permanente sur Mars à l’horizon 2117. Cette cité-test de 180 000 m² devrait coûter 150 millions de dollars. Enfin, un rover de conception nationale devrait partir pour la Lune en 2022.

 

Transformation économique

Les EAU ont ainsi la volonté de devenir une vraie puissance spatiale, et semblent y mettre les moyens nécessaires, grâce à l’appui sans réserve des dirigeants émiratis. Ce programme spatial répond en effet à plusieurs objectifs. Tout d’abord, il s’agit de susciter des vocations. L’espace a toujours fait rêver, notamment les jeunes générations, et la participation à cette aventure pourrait engendrer un engouement vers les filières universitaires scientifiques qui ont été mises en place par les autorités, parfois en partenariat avec l’étranger. L’étude des sciences ne pourra qu’avoir un effet bénéfique à la transformation économique du pays, notamment dans les domaines de l’aéronautique, de l’électronique, de l’informatique ou encore des communications. Enfin, le prestige que confère le statut de puissance spatiale, synonyme de modernité et de progrès, ne peut qu’être bénéfique à Abou Dhabi. Car l’espace, c’est aussi de la géopolitique. Montrer à ses voisins du Golfe, arabes comme iranien, les succès des EAU, dans une région très volatile et concurrentielle, ne peut ici aussi que donner des avantages en termes de crédibilité et de puissance.
Cependant, il reste du chemin à parcourir et de multiples obstacles à franchir avant de devenir une véritable puissance spatiale. Les efforts d’Abou Dhabi sont louables mais il ne faut pas oublier que les EAU ne sont indépendants que depuis 1971. La population de nationaux est faible, à peine un million, ce qui offre une capacité limitée en nombre d’ingénieurs et de scientifiques. Si le pays a développé un système scolaire et d’enseignement supérieur efficace (avec de nombreux partenariats étrangers, comme la Sorbonne), la majorité des étudiants se tournent vers des études de commerce international, de business et de droit. Les EAU souffrent encore d’un manque d’ingénieurs et surtout de scientifiques. Du coup, tous les programmes spatiaux cités ci-dessus sont en fait très largement internationaux. Le programme de sonde martienne Hope a ainsi été co-géré avec la University of Colorado Boulder, qui s’est chargée de concevoir le module et la sonde, qui a d’ailleurs été lancée par une fusée japonaise.

 

Les femmes à l’honneur

Les autorités émiraties sont parfaitement conscientes de ces handicaps et mettent en place des mesures pour y faire face. D’abord en multipliant les structures universitaires dédiées aux études spatiales, comme l’Aerospace Research and Innovation Center, le Mohammed bin Rashid Space Centre ou encore le Sharjah Center for Astronomy and Space Sciences. L’objectif est de multiplier les étudiants en sciences, orientées vers le domaine spatial. Il convient de noter que le personnel émirati est, selon les partenaires américains du Colorado, très volontaire et se caractérise par un taux de féminisation élevé. Les femmes constituent ainsi 80% des scientifiques émiratis du programme Hope, et 34% du personnel total, Sarah Al Amiri étant la directrice scientifique. Belle preuve d’un certain progressisme dans une région qui s’éloigne progressivement de sa réputation de conservatisme.
Les EAU paraissent donc avoir choisi la voix de la coopération internationale et de la montée en gamme nationale pour leur programme spatial. Il s’agit certainement du pays de la zone qui est le mieux parti, sur des bases saines et en réfléchissant de manière pragmatique à l’avenir, aux problèmes rencontrés et aux solutions à apporter. L’espace fait rêver, et la posture émiratie paraît fondée sur des bases positives, alliant coopération, renforcement de l’enseignement des sciences, intégration des femmes et diversification économique par les retombées attendues. Pour un pays partenaire de la France, puissance spatiale historique, cela ne peut être qu’une bonne nouvelle, potentiellement riche de partenariats.

 

Si les ambitions se poursuivent et que le soutien des autorités de faiblit pas, pourquoi dès lors ne pas imaginer un Emirati parmi les premiers Martiens ?

 

Tribune rédigée par Matthieu Anquez, Expert en relations internationales et géopolitique, président d’ARES Stratégie, et conseiller scientifique de Futuribles International

 

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