Alors que plus de la moitié des salariés LGBTQ+ cachent encore leur orientation ou identité sexuelle au bureau, de plus en plus d’entreprises prennent conscience de leur rôle en matière d’inclusion. A l’occasion du 17 mai, journée mondiale contre l’homophobie, Catherine Michaud du Réseau Pride de BNP Paribas explique pourquoi il est essentiel de discuter ouvertement de ces sujets à l’intérieur de son entreprise.

 

YML : De nombreuses entreprises évoquent les politiques dites « de diversité » ou « d’inclusion » dans lesquelles elles se sont engagées. Que recouvre cette notion ? Quel est la genèse de PRIDE chez BNP Paribas ? 

Catherine Michaud : La promotion de la diversité et de l’inclusion repose sur le respect des différences de chaque collaborateur et collaboratrice à tous les niveaux de l’entreprise. La création BNP Paribas Pride France témoigne d’une volonté commune de l’entreprise et de collaboratrices et collaborateurs de créer un réseau qui œuvre concrètement sur les questions LGBT+.
L’engagement et le soutien sans faille de l’entreprise et de son Administrateur Directeur Général, Jean-Laurent Bonnafé, ont été fondamentaux dans le développement du réseau. Lors de la signature par BNP Paribas de la Charte d’engagement de l’Autre Cercle en 2015, qui marquait également le lancement du réseau Pride France, Jean-Laurent Bonnafé a notamment insisté sur le fait que l’homophobie et la transphobie n’ont pas leur place chez BNP Paribas.
Jusqu’en 2020, notre parrain était Yves Martrenchar, le précédent DRH de BNP Paribas. Aujourd’hui, Thierry Laborde – Directeur Général Adjoint – vient de lui succéder. Ces soutiens sont des marqueurs essentiels et importants d’engagement. Au moment du lancement du réseau, je suis la seule lesbienne au sein du Bureau et 5 ans plus tard nous sommes deux, je m’en réjouis ! Depuis presque trois ans nous initions des événements axés femmes et lesbiennes, comme par exemple à l’occasion du 8 mars autour de Diane Prost et de son spectacle « la folle et inconvenante histoire des femmes ».

 

YML : Quand on regarde les enquêtes récentes, beaucoup de salariés sont prêts à mentir sur leur orientation sexuelle. Comment comprendre ce malaise ? Est-ce différent de parler avec ses collègues de son week-end quand on est dans un couple du même sexe ? 

Catherine Michaud : Le malaise provient de peurs multiples : le regard des autres, d’être jugé, exclu, incompris, subir des moqueries, insultes homophobes ou autres remarques peu délicates, et bien sûr la peur des conséquences et incidences sur sa carrière professionnelle. Pour les lesbiennes on peut y ajouter le phénomène « double peine », le sexisme et la lesbophobie ordinaire.
En créant BNP Paribas Pride France, l’un des messages envoyés à nos collègues LGBT+ était « vous n’êtes plus seul(e)s, soyez vous-mêmes ! ». Nous avons reçu des témoignages très émouvants de collaborateurs et collaboratrices pour qui venir au lancement de Pride a été une libération, une affirmation. Car oui, c’est en effet différent de parler avec ses collègues de son week-end si on n’est pas out. Certains collaborateurs s’isolent, ne participent plus à des moments de vie collective au bureau pour ne pas avoir à potentiellement répondre à la question pourtant simple « et toi tu as fait quoi ce week-end ? » ou « alors tes vacances, raconte ? ».
Ne pas se sentir dans un environnement bienveillant au travail, peut être une réelle source de souffrance. C’est aussi une perte d’énergie importante du collaborateur à s’inventer une autre vie, à faire des phrases avec une certaine syntaxe. Par ailleurs, en ce qui concerne l’entreprise, le mal-être d’un collaborateur s’associe souvent à une perte de productivité et d’efficacité. Un collaborateur en souffrance est un collaborateur qui met de l’énergie à cacher qui il est réellement, ce qui se traduit ensuite dans la qualité de son travail. Quand on est out, c’est très banal de parler de son week-end ! Personnellement, je parle de mes week-end, vacances en disant « ma copine et moi », « nous ». C’est pour moi tout aussi normal qu’un collègue qui me parle de sa vie d’hétéro !

 

YML : Selon une enquête menée par l’Ifop pour L’Autre Cercle, en 2019, un salarié LGBT+ sur quatre avait été victime d’au moins une agression au sein de son entreprise. Est-ce que la crise du covid-19 a joué en faveur ou en défaveur de l’inclusion des LGBTQ + ? Vers qui se tourner quand on est témoin ou victime d’actes homophobes ?

Catherine Michaud : Le large recours au télétravail imposé par l’épidémie n’a pas joué en faveur de la socialisation et de l’intégration des salariés LGBTQ+. D’une part, cela peut développer un sentiment d’isolement pour le collaborateur. Si ce dernier se sentait déjà seul avec son homosexualité, ou en souffrance de ne pas pouvoir être lui-même au travail, le sentiment d’isolement est alors accentué par le travail à distance. D’autre part, cela a généralisé les réunions à distance. Les collègues peuvent découvrir une autre partie de vous, un cadre ou une photo personnels. Faut-il opter pour un fond neutre, un faux fond ou un fond flou, et finalement  cacher son intérieur, après s’être caché soi-même ? Cela a d’ailleurs été le thème de la première table ronde de Pride France pendant le premier confinement.
Pour limiter le sentiment d’isolement que certains collaborateurs peuvent ressentir, nous organisons depuis le début de la crise sanitaire des moments digitaux de convivialité à maximum 20 personnes, afin que chacun puisse s’exprimer sur un thème défini. On ne parle jamais travail ! Le prochain rendez-vous sera sur « les voyages ». L’objectif est de tisser ou de garder des liens, d’échanger. Cela est un vrai succès à chaque fois !
Enfin, en ce qui concerne la question de l’agression au sein de l’entreprise, si on est victime ou témoin d’acte homophobe, j’invite chacun à se tourner vers son réseau professionnel LGBT+ s’il en existe un dans l’entreprise. Leurs équipes sauront vous écouter, vous orienter et vous conseiller. A défaut, regardez si votre entreprise a un correspondant Diversité. Votre RH ou gestionnaire de carrière peut également être un interlocuteur de proximité. Les partenaires sociaux peuvent aussi vous épauler. En ne restant pas seul, il est plus facile de libérer sa parole.

 

YML : Quels sont selon toi les freins à la généralisation de l’inclusion en entreprise ? Comment les organisations françaises peuvent tirer parti de l’expérience de Pride chez BNP Paribas ?  

Catherine Michaud : Les freins sont ceux que les entreprises et leurs dirigeants se mettent eux-mêmes ! Chez BNP Paribas, nous sommes convaincus que l’implication totale et entière de nos dirigeants sur les sujets de diversité et d’inclusion – comme celle par exemple des personnes LGBT – sont un vecteur primordial. Une parole claire et ferme des instances dirigeantes est une parole entendue, respectée par l’ensemble des collaborateurs. Cela pose les choses et affirme une conviction.
En effet, d’autres entreprises françaises s’inspirent de l’expérience de BNP Paribas Pride France. Nous sommes régulièrement interrogés par d’autres entreprises qui veulent monter un réseau professionnel LGBT+, ou par des réseaux qui viennent de se créer et qui ont besoin de conseils sur comment se développer et bien travailler en interne pour accompagner au mieux leurs collaborateurs LGBT+.

 

YML : Pour briser les clichés, les entreprises peuvent aussi donner la parole à des « role models » (de la communauté ou non) valorisant toutes les orientations et identités sexuelles. Tu as toi-même ce rôle dans ton entreprise, et tu es aussi engagée publiquement, mais est-ce que le regard de tes collègues est différent ? 

Catherine Michaud : Je fais en effet partie des 30 Rôles Modèles LGBT+ (dont 12 femmes) catégorie « Leaders » de l’Autre Cercle, édition 2020. Je suis par ailleurs Présidente de GayLib, j’en suis même la première femme Présidente.
Je ne cache pas – ni à mes collègues ni à mon management – mes engagements pour Pride, ou associatifs, politiques pour une plus grande reconnaissance des droits et libertés des personnes LGBT+ en France et en Europe. D’abord dans un souci de transparence. Puis, parce que je suis fière de ce que j’ai accompli et continue de réaliser. Je suis une femme, lesbienne, libérale, qui défend ses idéaux…fièrement ! Le regard de mes collègues ou de mes managers est bienveillant, je n’ai jamais subi de remarque lesbophobe.
En octobre dernier, je suis intervenue à la table ronde « femmes, lesbiennes : doublement inspirantes » dans le cadre de la Semaine de la diversité organisée par BNP Paribas. Plusieurs de mes collègues et mon manager étaient connectés pour m’écouter. Dans les jours qui ont suivi, certains m’ont fait part de leur ressenti, parfois questionnement, ou tout simplement de leur prise de conscience. D’autres m’ont adressé quelques lignes de soutien, félicitations, avant ou après la table ronde. Cela m’a beaucoup touchée.
J’ai toujours souhaité être out et visible, c’est un signal d’existence envoyé à la société toute entière : s’assumer, ne pas se cacher, ne pas être honteuse, ne jamais s’excuser d’être qui on est. Si ma parole publique et ma visibilité peuvent aider des femmes, des adolescentes qui se construisent, j’en suis très heureuse.

 

YML : Dernière question, si tu devais citer une personnalité qui inspire ton travail et ton action au quotidien ? 

Catherine Michaud : Je vais me permettre de citer deux femmes : Simone Veil et Roselyne Bachelot. Elles sont deux modèles de femmes fortes, courageuses, ouvertes sur le monde et les individus.
Simone Veil incarne la femme libre, combattante et courageuse. J’ai une admiration profonde pour cette femme, sa vie, sa survie. Elle a porté une loi historique, de droit et de liberté fondamentale pour toutes les femmes.
Roselyne a toujours été à nos côtés, allant à rebours de sa famille politique. Tout le monde a en tête son discours à l’Assemblée Nationale pour le Pacs*. Je sais son soutien intangible en faveur du mariage pour tous et aujourd’hui la PMA. En 2013, c’est avec fierté que nous l’avons nommée membre d’honneur de GayLib. En 2015, elle avait accepté de participer à la table ronde de lancement de Pride. Elle est un peu notre marraine !

Propos recueillis par Yann-Maël Larher

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