Il avait hésité à le faire en janvier dernier après les révélations médiatiques laissant entrevoir qu’il avait été mis au courant depuis deux ans des accusations d’inceste portées contre Olivier Duhamel. Mardi soir, le directeur de Sciences Po (Paris) a démissionné.

Par un laconique message adressé aux enseignants et aux étudiants -et qu’on pouvait encore lire sur le site internet de l’école mercredi 10 février – Frédéric Mion s’explique sur ce départ soudain. Précisant que le rapport provisoire de l’inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche pointe de sa part « des erreurs de jugement, dans le traitement des allégations dont j’avais eu communication en 2018, ainsi que des incohérences dans la manière dont je me suis exprimé sur le déroulement de cette affaire après qu’elle a éclaté. », celui qui dirigeait le prestigieux Institut d’Etudes Politiques (I.E.P) de la capitale depuis bientôt huit ans a tiré sa révérence.

On aimerait être indulgent avec le Conseiller d’Etat, qui a poursuivi depuis mars 2013 la modernisation de l’école du pouvoir qu’avait déjà entreprise son prédécesseur à ce poste, Richard Descoings (1996-2012). Mais la faute morale qu’il a commise, par son silence, est impardonnable. Une faute parfaitement etayée dans le rapport de l’Inspection ministérielle qui -sur 45 pages et nourrie du témoignage de 68 professionnels appartenant à Sciences Po- souligne la volonté de Frédéric Mion “de ne pas divulguer l’intégralité des informations dont il dispose et des décisions qu’il a prise”.

Déjà secouée par la disparition dans des conditions mystérieuses de son ancien patron, retrouvé mort dans une chambre d’hôtel à New York le 3 avril 2012, Sciences Po voit une nouvelle fois son image ternie. Un scénario aux accents de drame pour une école déjà sous le feu de la critique après que la Cour des comptes ait rendu quelques mois plus tard un rapport de 210 pages accablant sur sa gestion financière.

Un moment délicat dans l’histoire de Sciences Po, suivi d’une période d’instabilité de sa gouvernance qui durera plusieurs mois, avant une reprise en main après l’arrivée de Frédéric Mion le 1er mars 2013, alors soutenu dans sa désignation par un certain Olivier Duhamel, politologue, lui-même porté trois ans plus tard à la tête de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), bras armé de l’I.E.P sur sa partie patrimoniale, administrative et financière.

Huit ans plus tard, c’est de nouveau la consternation à propos de cette école phare de la République, fondée en 1872 par Emile Boutmy, avec l’ambition initiale de reconstituer une élite française, après la défaite militaire contre l’Allemagne. Car, il faut s’en souvenir: pendant des décennies, Sciences Po aura régné sans partage sur la science politique et même les relations internationales jusqu’à atteindre le 2ème rang mondial dans ces deux domaines dans le cadre du classement QS World University Ranking de 2020, derrière Harvard et ex-aequo avec Princeton.

Une école fréquentée sous la Cinquième République par cinq présidents de la République (de George Pompidou à Emmanuel Macron) et pas moins de quatorze premiers ministres. Une école qui aura aussi réussi dans les années récentes à se transformer dans trois directions importantes: la professionnalisation, l’internationalisation et la démocratisation.

Chaque directeur depuis trente ans aura imprimé sa propre marque de modernisation.

C’est Alain Lancelot (1987-1996) qui a ouvert la voie à l’internationalisation, que Richard Descoings pourssera beaucoup plus loin encore. Avant que cette ouverture internationale ne soit parachevée par Frédéric Mion, dont l’équipe est parvenue à généraliser les doubles cursus avec des universités étrangères aussi réputées que celle de Berkeley aux Etats-Unis.

Sciences Po, depuis Richard Descoings, s’est également montrée à la pointe du combat pour l’égalité des chances, avec l’introduction dans les années 2000 d’une procédure d’admission spécifique en première année pour les élèves issus de lycées situés dans les zones d’éducation prioritaires (ZEP).

Un bilan encore consolidé par la « professionnalisation » de l’école, illustrée en 2015 par la création de l’école des affaires publiques et de l’école urbaine et, deux ans plus tard, par celle de l’école du management et de l’innovation. Avec tous ces changements, Sciences Po offre désormais des débouchés très diversifiés à ses diplômés, avec 71% d’anciens élèves évoluant dans le privé, 21% dans le secteur public, une poignée d’entre eux (8%) oeuvrant même dans les organisations internationales.

Des résultats tangibles, c’est vrai. Mais qui ne font pas oublier le bilan « éthique » plus mitigé, et les dérives parfois mégalomaniaques qui auront marqué l’ère Richard Descoings avant de se poursuivre avec Olivier Duhamel à la tête de la FNSP.

Après le départ hier de Frédéric Mion, l’école se doit donc, avant toute chose, de retrouver le chemin de la vertu.

Gagner en vertu pour cette école fréquentée par un corps enseignant d’une qualité exceptionnelle, c’est d’abord se donner les moyens d’un processus clair et transparent de recrutement de son prochain directeur. Les conditions de désignation de Frédéric Mion au premier trimestre 2013 avaient été vivement critiquées après que sur les 24 candidats s’étant manifesté initialement, six seulement soient auditionnés par le comité de recherche de Sciences Po Paris, lequel avait à l’époque laissé sur le carreau des candidatures de grande qualité comme celle de l’actuel ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, ou encore celle de l’enseignant Dominique Reynié.

Rejoindre une trajectoire plus vertueuse, c’est aussi retrouver le chemin du dialogue entre la direction de Sciences Po et ses étudiants, alors même que des élèves reprochent actuellement sur les réseaux sociaux (#Sciencesporcs) à l’administration de Sciences Po sa passivité pour lutter contre les violences sexuelles qu’auraient subi plusieurs d’entre eux. Un sujet sur lequel s’enfouir la tête dans le sable ne serait pas admissible.

Retrouver le chemin de la vertu, c’est enfin faire la démonstration qu’après la période d’extension considérable de son patrimoine et de ses implantations en région (Nancy, Dijon, Poitiers, Menton, Le Havre, Reims) l’école est désormais capable de se recentrer géographiquement et donc économiquement, en tirant au mieux parti de son projet d’ouverture prochaine de son campus de 14 000 mètres carrés dans le 7ème arrondissement parisien, après l’achat longtemps discuté de l’hôtel de l’Artillerie.

Devenu « Grand établissement » depuis que le décret du 10 mai 1985 lui en a conféré le titre, Sciences Po doit désormais mettre à profit son autonomie pédagogique et de gestion non pas pour se lancer dans de nouvelles initiatives pharaoniques et onéreuses, dignes d’un « quoi qu’il en coûte » peu adapté pour un établissement public (à caractère scientifique) en temps de crise, mais pour ressouder ses enseignants et ses élèves autour d’un projet pédagogique à la fois ambitieux et raisonnable, en lien étroit avec son autorité de tutelle, le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation.

C’est autour de ses premières priorités qu’un projet devra être bâti, afin que Sciences Po se réorganise en conciliant mieux à l’avenir l’impératif de modernisation -si bien épousé par ses précédents dirigeants locataires du 27 rue Saint-Guillaume- et un regard en forme d’hommage à une glorieuse histoire pédagogique autour de ses grands maîtres (en sciences politiques, en histoire contemporaine, en macro-économie, etc.), à l’origine de sa renommée tout au long du siècle précédent.

Construire le « Sciences Po de demain » ne doit pas consister à jeter aux oubliettes ce qui a fait son succès par le passé. Mais à adapter l’école, sa gouvernance et ses programmes aux nouvelles conditions exigeantes d’une modernité, qui sera -on peut en être sûr- intransigeante quant à la face éthique et sociétale des choix pédagogiques et de gestion à venir du successeur à désigner de Frédéric Mion.

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