Devançant les noms des finalistes Emmanuel Macron et Marine Le Pen ce dimanche soir, le hashtag #SansMoiLe7Mai , cri de ralliement de ceux ne se reconnaissant dans aucun des deux prétendants à la victoire finale, s’est rapidement hissé en tête des tendances sur Twitter. Jérémie Mani, président de Netino By Webhelp, société spécialisée dans la modération des commentaires et des propos diffamatoires sur internet, décrypte pour Forbes France les revendications et les doléances de ces « abstentionnistes militants ».

A peine les résultats de l’élection présidentielle proclamés, le hashtag #SansMoiLe7Mai a fait florès sur les réseaux sociaux. Comme on a pu le lire ici et là, cette « tendance » a-t-elle été véritablement poussée par les militants de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon ?

Je ne pense pas. Il s’agit à mon sens d’un mouvement de fond bien plus large, surtout s’il est aussi rapidement apparu en “trending topic” sur Twitter. Il y a, selon moi, deux catégories de gens susceptibles de se reconnaître au sein de ce hashtag : tout d’abord, les millions d’abstentionnistes du premier tour qui n’ont pas attendu le face à face Macron-Le Pen pour ne pas se rendre aux urnes et qui, pour les 2/3 d’entre eux, sont ce que j’appellerai des abstentionnistes militants. Ces derniers ne votent pas en conscience et maitrisent souvent sur le bout des doigts les programmes des différents candidats. Ils s’intéressent à la campagne et aux débats mais assistent impuissants à la montée des extrêmes et souffrent également de constater que les principales réformes dont le pays a besoin ne sont jamais mises en œuvre. Ils sont déçus et ne vont donc pas voter afin de ne pas cautionner cette manière de faire de la politique. Ensuite, l’autre catégorie de « déçus » est, en effet, à aller chercher du côté des militants qui ont vu leur candidat échouer aux portes du second tour. De facto, ils ne sont pas uniquement chez Jean-Luc Mélenchon. Certains sympathisants de François Fillon, par exemple, ne se reconnaissent pas en Marine Le Pen mais refusent de voter pour Emmanuel Macron car ils l’ont combattu au point de l’affubler du sobriquet « Emmanuel Hollande ». Les militants socialistes, eux aussi, considèrent Emmanuel Macron comme « un traître » et qu’il est la principale raison pour laquelle les valeurs de la gauche ne sont pas représentées au second tour. C’est donc, tout de même, un peu plus large que les seuls militants de Jean-Luc Mélenchon.

Selon vous, ce fameux hashtag n’est pas le fruit d’un caprice ou d’une frustration mais davantage d’une pensée et d’une volonté réelle et structurée de mettre en exergue les raisons pour lesquelles des millions de citoyens ne votent plus ?

J’ai l’impression, en passant en revue les tweets utilisant ce hashtag, que ce n’est pas un simple « coup de tête » en effet, mais que cet acte est souvent très réfléchi. Les abstentionnistes militants, que j’évoquais dans la précédente question, n’en font pas une question de personne et restent persuadés que quel que soit le futur chef de l’Etat, rien ne changera. Quant à ceux qui ont pris position pour un candidat au premier tour mais qui renâclent à prendre position pour la suite, ils estiment que ni Marine Le Pen, ni Emmanuel Macron n’incarnent leurs valeurs. Ils sont littéralement pris en tenaille entre leur volonté d’exercer leur devoir de citoyens et le fait de voter pour leurs convictions.

Quelles différences avec 2002 et l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour face à Jacques Chirac ?

Ce n’est pas le même cas de figure tout simplement parce que Jacques Chirac, s’il était un homme politique de droite affirmé, était aussi une personnalité très ancrée dans le paysage politique français et doté d’une certaine bonhommie. Il est d’ailleurs resté relativement populaire après son départ de l’Elysée. Fort de cela, on était davantage enclin à voter pour lui, même si on ne partageait pas toutes ses idées. Alors que, d’après ce que je lis et constate, un certain nombre de personnes ont la dent dure contre Emmanuel Macron et refuseront, pour des raisons d’orgueil ou d’ego, de se déplacer pour mettre un bulletin Macron dans l’urne et faire ainsi barrage au Front national.

Peut-on clairement parler de boycott du second tour ?

Davantage de boycott réfléchi si j’ose dire. Il s’agit même, pour aller plus loin, de l’expression d’un mouvement politique. Ces personnes ne se reconnaissent plus dans les institutions actuelles, et cela ressemble à s’y méprendre à un appel à l’aide. Autant les partis politiques continuent de clamer qu’il faut faire obstacle à tout prix au Front national, mais cela ne fonctionne plus car l’abstentionnisme a « muté ». Il ne s’agit plus d’un abstentionnisme par désintérêt mais plutôt de gens qui rejettent le discours politique actuel et cela implique donc que les mouvements politiques se remettent en question, mais ils n’ont visiblement pas encore intégré cela et restent sur des vieux logiciels. Le but de ces abstentionnistes de conscience ? Rendre l’élection moins légitime et espérer que, ainsi, le futur chef de l’Etat n’ait pas l’impression d’avoir reçu un blanc-seing de la population et se mettra, de facto, à écouter les doléances des contestataires.

Qui a, selon vous, mené la meilleure campagne sur les réseaux sociaux ?

Incontestablement Jean-Luc Mélenchon. C’est d’autant plus flagrant quand on la compare à sa campagne digitale de 2012. Je n’aurai jamais parié, il y a cinq-six mois, que ses fameuses vidéos Youtube de plus de vingt minutes, avec un plan fixe sur un candidat déroulant son discours, récoltent autant de « vues ». C’était comme « un one-man show politique » et c’était assez étonnant de voir que cela a très bien fonctionné. Cela a permis de parler aux plus jeunes qui ont d’ailleurs massivement voté pour lui. Ensuite, sans surprise, le Front national a également réalisé une excellente campagne sur un terrain qu’ils labourent depuis longtemps, estimant ne pas avoir suffisamment accès aux médias traditionnels. Enfin concernant Emmanuel Macron, s’il a terminé en tête du premier tour, je ne pense pas que cela soit grâce à sa campagne digitale. S’il n’a pas commis de faute particulière, aucune innovation notable n’est à signaler et elle ne restera pas dans les annales des réseaux sociaux.