Tandis que l’hôpital livre un combat sans merci contre la pandémie, l’école en livre un, pas moins honorable, avec elle-même. Le premier, croulant sous la charge, a décuplé ses capacités d’accueil en poussant les murs. La seconde, privée des siens, s’est réinventée à l’écran, si vite qu’on finirait par croire qu’elle y était prête. Cette situation inédite a balayé les controverses qui n’ont pourtant pas épargné l’école sur l’usage et l’effet du numérique dans la pédagogie ces dernières années.

 


Éducation & pandémie : l’école face à la crise

Dans les pays qui se relèvent de guerres ou de crises graves, la réouverture de l’école est, pour la société, la première réponse à un désir ardent de paix et d’avenir. Dans la situation inédite où nous sommes, l’évidence de l’école croise celle que cette guerre pas comme les autres ne peut priver les jeunes de leur apprentissage. Si les Etats ont mis l’économie en pause, ils ont immédiatement placé l’école au rang des nécessités, tel un bien public : sitôt fermée, sitôt reconfigurée en mode 2.0. Ce cas de figure inimaginable il y a peu, poserait presque un masque d’humanité sur la mondialisation.

Autoproclamée nation apprenante, la France, elle, convoque une rhétorique rappelant le temps où « sa » Révolution faisait la guerre contre l’ennemi aux frontières et pour un avenir dans lequel l’instruction, avec le droit, tenait le rôle-titre. Mais aujourd’hui, si la nation est en péril, qui est l’ennemi, quelles sont nos armes, et pour quelles batailles du présent et de l’avenir ?

La pandémie nous rappelle d’abord que la plupart d’entre nous sommes des enfants de la paix, pour qui les atrocités de la guerre ne sont que des images ; et nous sommes des enfants de la liberté, totale, à la fois technique, intellectuelle, morale.

Cette pandémie, pour la première fois, pétrifie nos vies, les renvoie à plus tard, suspend le principe de mobilité qui définit les sociétés libres. Or, la formation longtemps assimilée à la construction nationale, est peu à peu devenue la nouvelle frontière des mobilités humaines.

Jadis, elle nourrissait l’espoir de sortir de sa condition d’origine ; désormais, on y investit pour un avenir aussi ouvert que possible. L’école n’est plus seulement nationale ; la nation étant mondialisée, elle vit au rythme du marché et de la concurrence. La réactivité du système scolaire est à la mesure de l’enjeu, plus encore à l’étranger où les lycées, surexposés à la concurrence, le sont à une pression familiale proportionnelle à ce que l’éducation représente de sécurité dans des sociétés qui n’ont pas toujours le filet social de la nôtre.

L’ennemi, c’est bien le temps, car celui de l’éducation est le capital de l’avenir.

 

La crise sanitaire redéfinit le rapport de l’école au numérique

Il y a longtemps que l’école, bien plus que l’université et la recherche, entretient avec le numérique un rapport ambigu, mélange de fatalité et de méfiance. Entre l’ordre scolaire fait de rituels et le territoire anomique du virtuel, l’épisode qui se déroule sous nos yeux montre que le premier, bien moins frileux que prévu, retrouve vite des repères dans la nouvelle galaxie.

Dire que l’école était prête à ce qui lui arrive serait faux : mis à part les pionniers du numérique pédagogique, beaucoup de professeurs n’en avaient qu’un usage restreint quand il n’était pas contraint. Mais tous ou presque ont pris le risque de se jeter à l’eau.

Si la réalité scolaire numérique d’aujourd’hui reste évidemment perfectible, elle est loin du chaos, et on s’étonne déjà de constructions pédagogiques qui auraient été jugées hautement improbables il y a deux mois. Même la maternelle réputée par nature antinumérique y trouve sa place !

La surprise ici est surtout d’ordre institutionnel : alors que l’obligation scolaire n’existe plus, que l’imprévisible est la règle et l’esquive possible sans possibilité de surveiller ni sanctionner qui que ce soit, c’est tout le contraire qui s’est produit : les enseignants, dans leur majorité, ont été au rendez-vous de leur mission, sans trop compter leur temps ni leur énergie, et cela pour garder le contact avec leurs élèves, répondre aux attentes des parents, relever le défi, tout simplement.

Tout juste observe-t-on quelques rigidités corporatistes ou institutionnelles pour s’accrocher au décompte des sacro-saintes vacances quand la réalité commande de réfléchir par le résultat, c’est-à-dire ménager intelligemment les temps de repos pour durer, garder le contact avec une proposition scolaire qui mobilise les jeunes.

La « nation enseignante » montre qu’elle sait s’organiser de façon autonome, trouver des solutions sans instructions et avec le seul flair que lui donne sa mission, et elle le fait au niveau de l’établissement. Pour la première fois, le numérique n’est pas subi par l’ordre scolaire, il se met à la main d’une école réinventée.

 

Éducation : Le numérique, pierre angulaire d’aujourd’hui… et de demain ?

Pour réussir l’école virtuelle, la mobilisation des ressources ne doit pas être l’arbre qui masque la forêt.

Les enseignants privés de la classe redécouvrent que l’acte d’enseigner est constitué d’un faisceau d’interactions, de signes, de volontés et de déterminismes qui font de la transmission un art de l’humain. Il ne suffit pas de savoir pour bien transmettre.

Quand l’ordinateur remplace la classe, il faut retrouver cet influx pour que prévale une efficacité pédagogique sans les prescriptions de l’espace et du règlement intérieur. Cette nouvelle école exige un savoir-faire qui jusqu’ici ne s’apprend nulle part ; il croise des aptitudes empruntant à tous les supports techniques de la transmission, à une authentique connaissance de la psychologie de l’enfant, à un bagage éthique sans laquelle la construction de l’autonomie, de l’auto-appréciation honnête et de la confiance en soi des jeunes est livrée au hasard.

Cette nouvelle frontière du savoir-faire professionnel enseignant est d’autant plus importante que le numérique sera cette fois vraiment entré dans l’école ; l’usage imposera une interpénétration du réel et du virtuel, une communauté solidaire pour être plus créative, des modes et rythmes

d’apprentissage bien plus souples et attentifs qu’ils ne l’étaient derrière la porte de la classe et sous l’horloge du vieux lycée encore napoléonien.

Surtout, il ne sera plus question de « laisser les parents sur le paillasson » comme le dit Alain Bouvier dans ses propos iconoclastes sur l’école. La séquence que nous traversons confirme que sans eux, l’école n’est pas efficace, et que sans elle ils sont démunis. Les plus pénalisés sont ceux qui en attendent tout, faute d’en avoir les clés, et les plus fautifs ceux qui, par confort, se défaussent sur elle.

Il ne s’agit pas que les parents deviennent enseignants, ou que professeurs et parents se croient « sachants », chacun de leur côté ; il s’agit que les enseignants puissent travailler main dans la main avec des parents instruits dans le détail de ce qu’est le cursus scolaire, investis dans la compréhension de la production et l’évaluation de leurs enfants, associés à la construction de leurs capacités naissantes, observateurs vigilants des choix d’avenir qu’ils auront à faire. C’est un mur encore aveugle de l’école qu’il faut percer de baies pour la rendre plus efficace parce qu’elle sera plus coopérative et ouverte. C’est une autre formation, celle des parents, qu’il faut penser.

La Nation apprenante est encore un slogan, ce n’est pas une chimère : la pandémie lui apprend beaucoup sur son désir d’école comme premier investissement d’avenir. Au niveau de l’établissement, ses enseignants réinventent spontanément leur mission dans des conditions d’exception ; la créativité et le principe de coopération entre tous les acteurs de l’éducation prévalent tout à coup sur les règles et les rigidités institutionnelles. On ne peut imaginer que de ces balbutiements prometteurs comme autant d’atouts, une école nouvelle et encore plus humaine ne s’articule pas le jour d’après.

 

Tribune d’expert par Jean-Christophe Deberre, Directeur général de la Mission laique française

 

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