En pleine préparation de son plan « dur et concret » contre les inégalités salariales, la secrétaire d’Etat en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, évoque, pour Forbes France, ses principales pistes de réflexion afin d’inverser une tendance malheureusement trop solidement ancrée dans la société. L’occasion également pour l’ancienne maire adjointe du Mans de dresser le bilan de la première opération « Name and Shame », qui vise à dénoncer publiquement les entreprises ne respectant pas la loi en matière d’égalité salariale.

Alors qu’il reste encore entre 9 et 27% d’écart de salaire  selon les études, entre femmes et hommes, vous avez annoncé début janvier un plan « dur et concret » pour réduire ces inégalités. Où est en votre réflexion à ce sujet ?


Nous allons, en effet, présenter, avec le ministère du Travail, un grand plan d’égalité professionnelle. Nous avons trois leviers pour réformer un système qui produit et fait prospérer les inégalités salariales. Tout d’abord, les interruptions de carrières. Il faut savoir que 98% des congés parentaux sont pris par les femmes et que 72% des tâches familiales sont dans tous les cas produites par les femmes. C’est pourquoi nous travaillons sur les congés paternité – une mission parlementaire a d’ailleurs été créée en ce sens. Autre levier non moins essentiel, les différences d’orientations qui amènent les filles à choisir des filières moins rémunérées. Enfin, nous devons combattre avec la plus grande fermeté les discriminations sexistes, qui font qu’à poste égal il subsiste un écart de salaire de 9% à 27% entre les femmes et les hommes.

Autre piste évoquée, la transparence des salaires. De quoi s’agit-il concrètement ?

Il ne s’agit pas, bien entendu, de demander et de dévoiler combien Monsieur X ou Madame Y gagnent mensuellement. L’idée est davantage de publier les écarts de salaires existants en pourcentage au sein d’une entreprise, service par service, afin d’en tirer les enseignements et surtout de se doter des outils afin de réduire cet écart persistant entre les femmes et les hommes. Nous sommes en train de réfléchir à cette hypothèse qui fait partie des mesures restant à arbitrer. Cela se fait en Allemagne, et au niveau européen, beaucoup de pays l’étudient.

Vous avez cité, en préambule, le congé maternité et le congé paternité comme vecteurs de l’égalité entre les femmes et les hommes. Quelles sont les avancées sur les congés parentaux ?

Sur le congé maternité unique, nous avons confié une mission à Marie-Pierre Rixain, députée de l’Essonne, qui est en train d’étudier la manière dont on peut l’allonger, mieux le rémunérer… Pour le congé paternité, nous avons demandé à l’IGAS, l’Inspection Générale des Affaires Sociales, d’investiguer le sujet pour voir s’il est possible d’allonger et de mieux indemniser le congé paternité. En mai, le gouvernement tranchera en fonction des résultats. Selon moi, l’indemnisation est un point important. On observe que dans tous les pays où les pères prennent leurs congés paternité, c’est qu’ils sont bien indemnisés. Des pays tels que l’Islande, la Norvège ou la Suède proposent des congés longs et bien indemnisés. En France, 70% des pères prennent leurs congés. Dans les 30% qui ne les prennent pas, il y a des pères qui ne veulent pas s’arrêter de travailler pour différentes raisons ; par exemple s’ils n’habitent pas avec la mère de leur bébé. Mais d’autres ne prennent pas leur congé parce qu’il n’est pas suffisamment rémunéré et parce qu’ils perdraient de l’argent en le prenant. Donc ils bricolent avec des vacances et des jours de repos. Pour ces pères-là nous voulons proposer un vrai congé paternité bien rémunéré.

Pendant la campagne, vous militiez pour la démocratisation du « Name and Shame ». Vous avez tenu parole en septembre en épinglant notamment sur la porte cochère de votre ministère les noms des deux plus mauvais élèves (Maurel & Prom – Sartorius Stedim). Pouvez-vous revenir sur cette initiative ?

La réputation et l’image de marque sont parmi les biens les plus précieux d’une entreprise. C’est l’essence même de cette opération « Name and Shame » et cela peut avoir un effet bénéfique sur la manière dont elles vont désormais appréhender le sujet. Pour en revenir à l’initiative stricto sensu, nous avons sélectionné les dix dernières entreprises du SBF120 au sein du baromètre établi par Ethics & Boards chaque année, et nous les avons convoquées à une formation gratuite prise en charge par l’État et animée par une consultante en innovation sociale et le conseil supérieur de l’égalité professionnelle. L’objectif était de sensibiliser ces entreprises aux bonnes pratiques. Les deux entreprises que vous évoquez dans votre question sont celles qui ont refusé de venir à cette formation. Certaines entreprises ont contesté les critères de ce classement. C’est leur liberté : tout classement est perfectible, mais je pense toutefois que celui-ci était rigoureux et complet. Ethics & Boards est un organisme indépendant qui prend en compte la féminisation du conseil de l’entreprise, l’écart des salaires, la présence de femmes dans les comités de direction, le nombre de femmes promues dans l’année ou encore la présence d’un réseau familial professionnel.

Autre thématique inhérente à vos prérogatives, le harcèlement de rue. Où en est justement ce projet de loi sur le harcèlement ?

Au cours du mois de mars, nous allons présenter le projet de loi au conseil d’État puis ensuite au conseil des ministres, et enfin un débat parlementaire. Donc le projet devrait être voté courant 2018. Il y aura des amendes pour tout acte de harcèlement ou d’intimidation, comme l’a rappelé le ministre de l’Intérieur en présentant la police de la sécurité du quotidien.

A partir de quel moment peut-on parler de harcèlement de rue ?

Un groupe de cinq députés de tous bords politiques rendra bientôt son rapport en la matière à Nicole Belloubet, Garde des Sceaux et ministre de la Justice, à Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur, et à moi-même pour nourrir le projet de loi. L’idée est que l’outrage sexiste, c’est ainsi qu’il sera appelé, entraîne une amende et qu’il soit verbalisable immédiatement par la police de la sécurité du quotidien dans l’espace public, donc dans la rue et dans les transports en commun. En entreprise, la loi réprime déjà le harcèlement moral et l’outrage sexiste au travail. Elle est plutôt bien appliquée.

Propos recueillis par Samir Hamladji et Audrey Chabal