Comme ont pu le démontrer les récents débats à la suite de la présentation du plan de lutte contre la pauvreté, cette dernière demeure un enjeu social complexe et multiple, dont la sensibilité supporte difficilement les simplifications abusives. Cette complexité trouve d’ailleurs sa traduction institutionnelle dans la multiplicité des dispositifs mis en œuvre pour faire face à la pauvreté et à l’exclusion sociale, multiplicité qui en préempte souvent l’efficacité et la lisibilité. Cette courte tribune n’aura donc pas la prétention d’apporter une vision exhaustive à ces discussions mais plutôt de mettre en perspective certains aspects, parfois occultés.

Des approches individuelles qui n’épuisent pas la question


De fait, s’il est courant de mettre en avant les inégalités de trajectoire personnelle dans la reproduction sociale des inégalités, et donc dans la perpétuation de la pauvreté, nous ne saurions nous arrêter à cette appréciation. La concentration des inégalités en France est ainsi un problème largement connu et documenté. Selon l’OCDE, la France présente en effet un taux de risque de pauvreté largement inférieur à la moyenne de l’Union européenne ou des pays de l’OCDE (près de 13 % de la population a un revenu inférieur à 60 % du revenu disponible équivalent moyen en France, contre 17 % dans l’Union européenne et près de 20 % en Italie ou au Portugal), mais souffre d’une concentration de la pauvreté notamment dans les zones urbaines défavorisées.

Selon l’OCDE, certaines zones géographiques cumulent ainsi de nombreux handicaps sociaux, comme une forte proportion d’élèves en difficultés, des logements et infrastructures urbaines en mauvais état, et un manque d’entreprises, de services publics et privés et d’agréments au plan local. Cette dégradation de l’environnement géographique se traduit également par des problèmes de sécurité et de criminalité qui se renforcent.

Afin de lutter contre ces facteurs de pauvreté, les problématiques liées au manque de compétences ou de qualifications sont souvent mises en avant. Il s’agit alors de développer la formation initiale et continue pour mieux répondre aux enjeux locaux et ainsi briser le cercle de la pauvreté et de l’exclusion sociale. C’est évidemment un enjeu important dans un pays où le déterminisme social pèse encore lourdement sur le devenir scolaire et l’acquisition des compétences. Ainsi, selon l’OCDE, qui s’appuie sur les tests PISA de 2015, la France est le quatrième pays pour lequel l’influence de la situation socio-économique sur les compétences des élèves en compréhension de l’écrit est la plus forte. Les réformes visant à renforcer les moyens pédagogiques et à aider les enseignants dans les zones les plus défavorisées s’inscrivent alors dans un objectif de lutte contre cette tendance, dont la prévalence historique est importante. L’enseignement, la formation et l’acquisition de compétences doivent permettre à chacun de mieux faire face aux risques de pauvreté et d’exclusion sociale.

Néanmoins, s’arrêter à ce constat conduirait à négliger de nombreux facteurs. Toujours selon l’OCDE, à caractéristiques comparables, les habitants des quartiers défavorisés sont plus susceptibles d’être au chômage ou d’occuper des emplois précaires avec un niveau de rémunération et de responsabilité inférieur. Ainsi, cela s’observe indépendamment du niveau d’éducation (brevet des collèges, CAP, BEP, Baccalauréat, Bac + 2 et plus) et cet effet est d’autant plus fort que la qualification acquise à l’issue de la formation initiale est faible.

Ainsi, si les dispositifs cherchant à lutter contre la pauvreté en s’appliquant à redonner toutes leurs chances aux trajectoires individuelles sont légitimes et répondent à des tendances lourdement ancrées dans la société française, ils surinvestissent certainement la responsabilité individuelle de chacun là où un effort transverse de l’ensemble du corps social serait nécessaire.

Au-delà des trajectoires individuelles, la lutte contre la pauvreté s’inscrit dans une politique générale

De fait, les facteurs de l’exclusion sociale et de la pauvreté sont multiples et se renforcent mutuellement. L’éloignement physique par rapport à l’emploi et les problématiques de transport peuvent ainsi être soulignés, alors que les quartiers défavorisés sont souvent très largement enclavés. Il est ainsi démontré que l’offre de transport limitée est un facteur aggravant le risque de chômage dans les quartiers défavorisés. Par ailleurs, les horaires inhabituels (qui différent des horaires quotidiens traditionnels) sont statistiquement plus importants au sein de ces quartiers, et notamment pour les travailleurs les moins qualifiés, ce qui renforce l’inadéquation de l’offre de transport. Il en va de même pour les services publics et les capacités d’accueil du public. Les récentes mesures annoncées cherchant à soutenir les parents isolés, statistiquement plus nombreux dans les zones défavorisées, s’inscrivent dans ce cadre. En ce qui concerne les services publics, leur dématérialisation progressive permet certes un accès plus large. Néanmoins, les compétences informatiques ainsi que l’accès à un ordinateur ou à internet peuvent venir à manquer. Au vu des difficultés déjà fortes liées à des conditions de vie peu aisées, la présence physique de services publics de proximité apparaît alors comme une nécessité.

Au-delà de la politique du transport et des services publics, la politique du logement et de la ville doit également s’inscrire au cœur de la lutte contre la pauvreté, pour permettre aux ménages d’accéder à des logements moins coûteux. Cet aménagement du territoire nécessite fréquemment une coordination entre les différentes communes ou au sein des intercommunalités qui constituent l’ensemble du tissu urbain. En effet, les problématiques de transport, d’offre d’emplois et de logements abordables aboutissent à des répartitions géographiques inégalitaires auxquelles il n’est possible de répondre que dans le cadre d’une coordination renforcée. Cela permettrait d’éviter des externalités négatives comme l’étalement urbain démesuré ou le rationnement de l’offre de logements lorsque certaines communes adoptent un comportement non coopératif et donnent la priorité à l’immobilier commercial pour augmenter leurs recettes fiscales.

Enfin, et sans prétendre à l’exhaustivité, il faudrait pouvoir améliorer la mixité sociale et faciliter les investissements privés pour développer une offre d’emplois locale.

Une question de société

A l’instar de la lutte contre le réchauffement climatique, la lutte contre la pauvreté nécessite un engagement citoyen de chacun et un changement des comportements. Si la mixité sociale est ainsi souvent défendue ou revendiquée, elle est dans les faits difficile à établir, chaque individu souhaitant assurer à lui-même et à sa famille les meilleures conditions de vie possibles. Les programmes de rénovation urbaine, et notamment la fin des grands ensembles, s’inscrivent dans cette dynamique de renforcement de la mixité sociale, avec un succès limité depuis plusieurs années, voire décennies. Une réflexion pourrait ici être entreprise pour lier les projets de rénovation urbaine à des conditions d’emploi local, afin d’améliorer les expériences professionnelles et l’acquisition de compétences, par exemple au travers de contrats d’apprentissage ou d’alternance.

L’enjeu de l’emploi demeure clé. Le dualisme du marché du travail est marqué en France, les contrats à durée indéterminée étant largement minoritaires parmi les nouvelles embauches (aux alentours de 15 % ces dernières années contre 23 % dans les années 2000) et la mobilité étant très limitée entre les différents types de contrats et niveaux de rémunération. Ce dualisme est très marqué dans les quartiers défavorisés, où les taux de chômage sont élevés et les emplois souvent temporaires. L’amélioration du marché du travail et la réduction des discriminations à l’embauche, notamment selon la localisation géographique, s’inscrivent donc largement dans le cadre de la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale.

In fine, s’il apparaît illusoire de vouloir isoler l’une ou l’autre des causes de la pauvreté ou de l’exclusion sociale, chacune ayant tendance à se renforcer mutuellement, il ne faut pas, à l’inverse, que cela paralyse l’action. En ce sens, le dernier plan de lutte contre la pauvreté soulève des questions importantes et tentent d’y apporter des réponses. Toutefois, afin de répondre à la multiplicité des enjeux, la réussite de l’objectif final dépend de notre capacité à comprendre que la lutte contre la pauvreté repose avant tout sur une politique générale et transverse, s’appuyant sur notre participation consciente et volontaire. Elle ne peut donc être isolée des effets des autres décisions politiques qui modèlent notre société.

 

Par Adrien Tenne, BSI Economics