Il aura régné sur la France quatorze ans (1981-1995). Bien plus longtemps que son opposant historique, le général de Gaulle, contraint de quitter le pouvoir en 1969 après dix ans seulement. Et davantage même que le seul autre président de la Cinquième République à avoir été réélu comme lui au suffrage universel, son successeur immédiat à l’Elysée, Jacques Chirac (1995-2007).

 

Si François Mitterrand fascine encore un quart de siècle après sa disparition, c’est peut-être moins pour l’héritage politique qu’il a légué – et que les socialistes n’ont réussi à convertir en victoire dans les urnes aux élections présidentielles qu’une seule fois avec François Hollande en 2007 – que pour les mystères qui entourent toujours sa vie intime.

« Le dernier secret » (Solenn de Royer, Grasset, 416 pages) qui sort en librairie le 6 octobre prochain dévoile une autre part d’ombre de la vie sentimentale d’un Mitterrand dont on pensait tout savoir depuis ce 10 novembre 1994. Ce jour-là, Paris Match publie une photo du président de la République et de sa fille Mazarine, dont l’existence est alors révélée aux Français, en même temps que celle de sa mère Anne Pingeot, que Mitterrand avait rencontré trente deux ans plus tôt à Hossegor.

L’homme politique de quarante-six ans entretiendra à compter de 1962 une correspondance passionnée avec Anne, publiée chez Gallimard il y a cinq ans. Plus de 1 200 lettres dans lesquelles se mêlent jusqu’au bout un sentiment amoureux puissant et une vive douleur que seuls deux êtres épris peuvent ressentir lorsque leurs rencontres restent contrariées, clandestines, irrégulières, inassouvies.

Et voilà que Solenn de Royer, grande reporter au journal Le Monde, révèle que l’ancien chef de file du Parti Socialiste ne s’est pas contenté de deux vies affectives. Une troisième s’est ajoutée à sa « complicité affectueuse » avec Danielle Mitterrand – pour reprendre les mots de l’historien Eric Roussel- et à son grand amour nourri de longue date pour la mère de Mazarine.

Mitterrand a-t-il aimé Anne Pingeot et dans le même temps une toute jeune femme, prénommée Claire, entre 1988 et 1996 ? Ces deux amours, qui ont cohabité pendant ces huit années, avaient-ils la même intensité ? Le second a-t-il pu éclipser ne serait-ce qu’un moment celui conçu pour cette historienne d’art qui avait bouleversé son existence ? Celle qu’il avait été amené, afin de la protéger, à faire déménager de sa résidence rue Jacob à Paris pour la faire habiter avec son enfant dans un appartement autrefois affecté à l’ex-président Vincent Auriol, situé au premier étage d’un immeuble du Quai Branly et qu’on appelait alors le « palais de l’Alma », édifié sous Napoléon III ?

L’une et l’autre ont fait la connaissance de François alors qu’elles étaient très jeunes. Claire entame une relation amoureuse avec lui, à son initiative, à 22 ans à peine. Trois ans de plus tout de même qu’Anne lorsqu’elle commence à fréquenter celui qui est alors député de la Nièvre, après avoir occupé déjà plusieurs strapontins ministériels sous la Quatrième République. Quand Claire, native de Limoges, monte à Paris pour faire son droit, elle s’investit dans le syndicalisme étudiant et milite à gauche, raconte Solenn de Royer. La journaliste l’a rencontrée à de nombreuses reprises pour percer ce « dernier secret » d’un monarque déclinant, affaibli par des années d’une tumeur cancéreuse que Mitterrand ne vaincra jamais. Une plaie dans son corps qui n’empêchera pas son insatiable cœur de continuer à vibrer avec l’intensité amoureuse d’un tout jeune homme.

Claire a ému Mitterrand. C’est manifeste au vu du temps que le président de la République lui a consacrée. Elle s’en défend pourtant auprès de lui: « On ne se voit jamais » regrette-t-elle. Et son amant de répliquer ce soir-là : « Mais je t’ai vue plus longtemps que Sakharov et Walesa ! ». La jeune étudiante ne respire et ne vit que pour les heures passées avec le locataire de l’Elysée. Elle l’y retrouve souvent dans ce haut-lieu du pouvoir ou bien ils se retrouvent chez elle, rue du Four.

Mais autant l’amoureux François déverse des feuillets entiers et continue de faire la cour toutes ces années à Anne Pingeot dans sa Correspondance de 1 280 pages, autant il se montre plus pudique et réservé envers Claire, qu’il préfère appeler au téléphone et à laquelle il laisse des messages sibyllins sur son répondeur, au rythme en général d’une fois le matin et d’une autre fois dans la soirée.

Claire s’est-elle fait la moindre illusion sur l’étendue de l’amour que Mitterrand pouvait éprouver pour elle ? A-t-elle pu penser qu’elle deviendrait « la maîtresse officielle » comme un soir il ironise auprès d’elle sur le sujet ? Au début peut-être. Une espérance folle non seulement à cause de leur différence d’âge, mais aussi de la maladie qui ronge jour après jour le président. Une espérance écornée ensuite par les révélations de la presse sur la double vie de François Mitterrand partagée avec Anne Pingeot. Une espérance brisée, enfin, par la publication en 2016 des « Lettres à Anne ». Claire les a consultées, scrutant les mots et les dates auxquelles ils ont été prononcés en référence à sa propre existence (son anniversaire…) et à ses rencontres avec celui qui a cinquante ans de plus qu’elle. La vérité est sans doute cruelle pour Claire : Mitterrand a aimé et chéri Anne Pingeot…jusqu’à son dernier souffle. Ses dernières lettres, que j’ai relues pour l’occasion, font état de cet amour indéfectible et se régénérant sans cesse dans son empêchement même, mais sans jamais se flétrir. De Belle-Ile, du 20 au 22 septembre 1995, il lui écrit ses trois dernières lettres, sans équivoque dans leur tonalité : « Je n’arrive pas à comprendre comment un amour peut à ce point vaincre le temps » lui avoue-t-il. Et un peu après Mitterrand de poursuivre : « Je pense intensément à toi, à nous. Il est, dans mon esprit, des images de toi qui me servent de référence. Tu ne sais pas lesquelles. Des images en tout cas qui ont illuminé mon existence. Qui me sauvent de tout ». Et dans un dernier élan de plume, qui sera aussi son dernier paragraphe écrit à Anne : « Mon bonheur est de penser à toi et de t’aimer. Tu m’as toujours apporté plus. Tu as été ma chance de vie. Comment ne pas t’aimer davantage ? ».

Mitterrand a aimé Anne Pingeot. Passionnément. Envers et contre tout. Il l’a sûrement mal aimée aussi. Maladroitement aimée :

« Pour le bonheur perdu

Je te demande pardon, mon Anne

Pour la paix que je t’ai refusée

Pour les heures que je ne t’ai pas données

Pour l’espérance délaissée

Je te demande pardon, mon Anne » (Extrait de « Anne », poème de François Mitterrand).

Mais il l’a aimée. Là où peut-être il a été surtout et seulement ému par la démarche de Claire, son engagement, sa détermination à vouloir être dans sa vie  : « Tu es vraiment amoureuse pour avoir des attentions comme çà, lui déclare Mitterrand un jour, c’est attendrissant ». Claire l’a deviné : « Anne a été son grand amour » reconnait-elle devant Solenn de Royer, en apparence sans « amertume dans sa voix ».

Anne a rendu Mitterrand très heureux et cet amour contrarié par sa vie officielle et peut-être ses indécisions l’ont aussi terriblement fait souffrir. Ils en ont souffert tous les deux.

En 2018, Anne Pingeot l’avouait au micro de Jean-Noël Jeanneney sur France Culture : « je lui reprochais ses lettres trop belles. Parce que je trouvais que c’était… que la vie ça aurait été mieux. (…) J’ai évidemment essayé de le quitter. Beaucoup. Ces lettres sont évidemment le reflet des essais. Mais personne n’arrivait à être aussi intéressant. Personne n’était aussi fascinant. C’est tellement important de ne jamais s’ennuyer. C’est quand même merveilleux d’aimer quelqu’un qu’on admire. Il pensait toujours que je suis la chèvre de monsieur Seguin : je me suis battue toute la nuit, mais qu’au matin… j’étais mangée. »

C’est autre chose avec Claire. Elle a sans doute été un arc-en-ciel dans la vie d’un Mitterrand qui prenait cette source de lumière éphémère comme Pascal évoque la mort dans ses Pensées (1670). Un recueil que le président parcourait régulièrement : « […]Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère et l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux de n’y point penser ». Mitterrand a construit et reconstruit sans cesse dans son imagination l’image d’un apaisement, d’un bonheur et même d’un futur qu’il n’a pas pu ou su construire avec Anne Pingeot. Rien de tout à fait comparable avec Claire. Avec plus de désinvolture, il a pris les quelques moments que la jeune femme lui a offerts au crépuscule de son existence. Des moments paisibles. Des moments où l’instant l’emporte sans doute sur des considérations d’avenir. Un avenir improbable. Un avenir impensable. Et finalement impensé.

 

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