OPINION | L’industrie française connaît un déclin relatif aux autres pays depuis plusieurs décennies et la crise sanitaire a été un coup dur supplémentaire. S’il n’existe pas de solutions miracles pour aider la production domestique, deux idées peuvent être retenues : éviter des politiques protectionnistes contreproductives et améliorer le niveau des compétences.

Le protectionnisme tous azimuts : l’erreur à éviter

Soutenir l’industrie française implique de ne pas se lancer dans des mesures présentées comme radicales, mais qui risquent de s’avérer contre-productives. Renforcer l’industrie prendra du temps, d’autant plus que la crise du coronavirus porte un coup nouveau au tissu productif, et il n’existe pas de solution miracle. Parmi les mesures qui pourraient s’avérer contre-productives et qui ont actuellement le vent en poupe figurent les relocalisations. L’idée, assez intuitive, serait de faire revenir en France les productions qui ont été délocalisées à l’étranger. Le passage à la pratique risque néanmoins d’être plus compliqué, car si ces industries sont parties dans un premier temps c’est pour une bonne raison : des coûts de production beaucoup plus faibles à l’étranger. Ces relocalisations seraient difficiles à réaliser, car elles impliqueraient soit des subventions très élevées et donc très couteuses pour le contribuable, soit une forte modération salariale, soit une hausse des prix et donc une baisse du pouvoir d’achat, comme cela est expliqué dans une étude de BSI Economics. L’épidémie de coronavirus a certes pointé la faiblesse que peut présenter une forte dépendance à l’importation de matériel médical. Mais, même face au risque de pénuries, les relocalisations ne sont pas nécessairement l’outil le plus adapté comme l’a montré une étude du cabinet Asterès.

Il ne faut pas non plus perdre de vue ce que l’on sait depuis David Ricardo : il est souhaitable que les pays se spécialisent dans les productions pour lesquelles ils ont un avantage relativement aux autres pays. La France ne fabrique plus de chaussettes et c’est très bien ainsi, car ce n’est pas une production dans laquelle nous possédons un avantage comparativement aux autres pays. La France a un avantage dans les industries spécialisées ou haut de gamme (luxe, aéronautique, pharmacie par exemple). S’échiner à faire revenir des usines textiles ou d’assemblage électronique parties en Asie depuis des décennies serait à la fois un combat perdu d’avance et, quand bien même ces usines revenaient, cela conduirait à une descente en gamme de l’industrie française, synonyme de baisses des salaires et (ou) de hausse des prix.

Les politiques protectionnistes souffrent des mêmes faiblesses qu’une politique qui viserait des relocalisations tous azimuts. Les politiques protectionnistes agressives « à la Trump » (hausse brutale des droits de douanes par exemple) seraient vouées à l’échec, car elles entraînent des mesures de rétorsion et dans le cas des Etats-Unis n’ont pas fait preuve d’efficacité. Les hausses des droits de douane américains sur les produits chinois semblent avoir été un échec puisqu’elles n’ont même pas atteint leur objectif premier qui était de diminuer le déficit commercial des États-Unis vis-à-vis de la Chine.

Les politiques protectionnistes plus indirectes, par exemple la préférence systématique de la production domestique sur les importations, souffre de la même faiblesse que les politiques favorables aux relocalisations : elles conduisent à produire en France des biens ou services qu’il serait beaucoup moins cher à fabriquer à l’étranger. Acheter ses vêtements fabriqués en France crée certes de l’emploi local, mais cela conduit à se spécialiser dans un secteur où il sera très difficile de verser des salaires élevés aux ouvriers. Si l’industrie allemande réussit si bien depuis une vingtaine d’années, ce n’est pas par ce que les Allemands se sont coupé du monde. L’Allemagne, rapporté à son PIB, exporte, mais aussi importe plus que la France (en 2019, les exportations allemandes représentaient 46,9 % de son PIB et ses importations 41,1 % d’après la Banque Mondiale, contre respectivement 31,8 % et 32,8 % en France). L’Allemagne a su se spécialiser sur des activités de pointe et tirer pleinement profit de la mondialisation en important des produits bon marché et en vendant cher des biens hauts de gamme (automobiles, machines, matériel médical…).

La solution pour l’industrie française n’est pas de chercher à faire revivre à tout prix des activités passées qui ont disparu, victimes de la mondialisation ou du progrès technique, mais de créer de nouvelles filières sur des produits complexes, porteurs de salaires élevés. Pour y parvenir, la formation et l’amélioration des compétences sont des éléments clés.

Les compétences de la population : le principal levier à actionner

Plusieurs mesures ont été mises en place ces dernières années de façon à soutenir le dynamisme économique en général, et l’industrie en particulier. Par exemple, la Loi travail de 2016 et les « Ordonnances Macron » l’année suivante visaient à donner plus de flexibilité et de sécurisation aux entreprises afin de faciliter leur développement. Les cotisations sociales et les impôts ont également fait l’objet de plusieurs baisses : crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) en 2013 (transformé depuis en baisse de charges), Pacte de responsabilité et de solidarité en 2014, baisse progressive du taux d’impôt sur les sociétés depuis 2017, baisse des impôts de production dans le cadre du Plan de relance de 2020. L’ensemble de ces mesures ont pu aider l’industrie française, mais ne semblent pas être suffisantes pour stimuler vigoureusement la production nationale.

Il existe un domaine où la France fait figure de mauvais élève : les compétences de la population active. Les rapports de l’OCDE sur les compétences des élèves et des adultes (enquêtes PISA et PIAAC) pointent régulièrement les maigres performances françaises en la matière. Notre économie se caractérise par une situation paradoxale où le chômage est structurellement élevé et où les difficultés de recrutement, faute de candidats aux compétences adaptées, sont le principal frein à la croissance des PME.

Des mesures ont été prises, comme la réforme de la formation professionnelle et l’extension du Fonds national de l’emploi (FNE) formation aux salariés en chômage partiel pendant la crise sanitaire. Cette mesure pourrait être étendue aux salariés en poste des PME industrielles afin qu’elles puissent développer les compétences dont elles ont besoin. Dans un contexte où l’État s’endette à des taux historiquement bas, il semble judicieux d’augmenter sensiblement les moyens consacrés à la formation. À plus long terme, le système scolaire pourrait évoluer vers un modèle « à l’allemande », qui donnerait plus de poids aux cursus professionnalisants et qui rapprocherait les formations des attentes des entreprises. Une telle réforme, politiquement délicate, permettrait à la fois de pallier au manque de compétences dont souffrent les entreprises et faciliterait l’insertion des jeunes, pénalisés par leur manque d’expérience professionnelle.

Sylvain Bersinger, membre de BSI Economics et économiste chez Asterès

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