En 2015, le Grand Est avait une croissance économique de -0,1%, contre 1,1% pour la France toute entière, et 16,3% d’emplois industriels salariés en 2018. Vous prenez vos fonctions en 2017, et vous prenez l’initiative d’un ambitieux programme de réindustrialisation pour relancer l’économie de la région. L’objectif final est d’intégrer la région à la dynamique économique mégalopole européenne voisine, en particulier de la Ruhr, cœur économique de l’Allemagne, la Suisse, le Luxembourg et la Belgique. Quatre ans plus tard, où en est la région ? Avez-vous réussi votre pari ?

Jean Rottner : Nous sommes en pleine crise, ce qui vient perturber l’évaluation de notre action. Cependant, la comparaison de l’année 2019 avec l’année 2015 était très encourageante. L’emploi industriel avait progressé de 1,7 points  en un an par rapport à 2018, pour atteindre 18% de l’emploi de la région. Le BTP retrouvait une dynamique encourageante. Le taux de chômage était descendu de 10% au début de mon mandat en 2015 à 7,6% au premier trimestre 2020. Les investissements industriels avaient bondi de 1.5 milliards en 2015 à 2.7 milliards en 2019, ce qui nous plaçait parmi les toutes premières régions françaises. En 2019, plus d’une centaine de projets industriels internationaux avaient sélectionné la région Grand Est comme lieu d’implantation, avec à la clé la création de 3000 emplois. 

La surface économique et la position centrale de la région Grand Est en Europe y sont pour quelque chose. Huawei s’est implanté à Strasbourg pour les mêmes raisons que les industriels allemands qui, dans les années 1970-1980 déjà, débordaient de la Ruhr voisine pour venir s’implanter chez nous. Nous sommes les marins de la terre pour la France, qui allons conquérir l’hinterland européen pour le reste du pays. 

BM – Dans le contexte de notre État très centralisé, vous faites le pari original d’une alliance des entrepreneurs et des collectivités locales et régionales pour permettre le redressement productif, qui reste la première attente des Français. Comment s’articule ce pari entre les start-up, la région, et puis les acteurs plus traditionnels comme les grandes entreprises industrielles et financières et l’Etat?

J. R. : Notre politique pourrait être définie comme un accélérateur de mobilisation économique. Nous avons rassemblé l’ensemble des acteurs économiques de la start-up au grand groupe industriel pour les faire participer au plan de relance. Notre démarche était participative et non politique. Une quarantaine de groupes ont répondu  à l’appel. On a fait 80 propositions, dont 12 propositions de simplification administrative, et 40 grands projets structurants. Clinnova, l’un de ces 40 projets, est une collaboration ambitieuse autour de l’intelligence artificielle dans le domaine de la santé, qui rassemble des universités et des start-up françaises et étrangères. La région se met au service des chefs d’entreprises, et devance leurs besoins en recentrant son action économique sur l’écologie, le numérique, et l’industrie 5.0. La crise du coronavirus, en révélant la responsabilité sociale et environnementale des entreprises, a transformé l’industrie 4.0 en industrie 5.0. Grâce à notre contact privilégié avec les entrepreneurs, nous avons été la première région à nous en rendre compte.

Il faut comprendre que cette démarche tout à fait originale que nous avons provient de notre foi en la décentralisation mais aussi de notre égale conviction que le fédéralisme allemand ou belge ne saurait nous convenir. Tout ceci nous conduit à travailler avec l’Etat central plutôt que contre lui. Nous, les régions, devons fournir des solutions à l’Etat et ses agences en région. La chaire photonique que nous avons créée entre dans le plan d’une industrie quantique annoncé au chef de l’Etat. La région se transforme, avec l’Etat à ses côtés, en grand incubateur qui crée la confiance et fabrique les écosystèmes entrepreneuriaux de demain. 

L’internationalisation de l’économie du Grand Est est particulièrement importante dans cette région de France métropolitaine ayant la plus grande frontière terrestre avec les pays limitrophes (Belgique, Luxembourg, Allemagne, et Suisse). Le Grand Est est la troisième région métropolitaine ayant le plus d’emplois dans des multinationales ; elle se place au premier rang en ce qui concerne la part d’emploi dans les multinationales étrangères. Pour autant, le PIB par habitant n’était qu’à 27 378 euros en 2015, soit seulement la moitié du PIB par habitant en Île-de-France. La région Grand Est apparaît donc dans la situation paradoxale d’une périphérie centrale, coincée entre les cœurs économiques de Paris et de la mégalopole. Comment comptez-vous résoudre le paradoxe d’une région dotée une productivité par habitant faible alors même qu’elle est davantage exposée à la concurrence internationale?

J. R. : Nous sommes en effet le trait d’union entre deux régions-monde. Nous ne venons pas concurrencer ces deux pôles, mais plutôt nous profitons des synergies qu’elles ont à nous offrir. Nous sommes aussi une région historiquement industrielle, avec un fort taux de sous-traitants. Il est illusoire de vouloir faire revenir des filières de Chine ou d’Inde, ou de vouloir délocaliser les directions générales d’entreprises parisiennes et allemandes chez nous. Je préfère créer de nouvelles filières, comme la filière énergétique, avec l’hydrogène, le gaz vert, le black pellet HPCI et le biocarburant. Il nous faut réinventer un modèle dans l’automobile, en inventer un inédit dans la chimie verte. Nous prenons aussi les enjeux transfrontaliers très au sérieux, comme le bilinguisme et les transports ferrés et fluviaux qui nous permettent d’exporter notre force de travail : 150 000 travailleurs du Grand Est travaillent à l’étranger, contribuant immensément à notre balance des paiements. 

Sous mon mandat, la Région s’est démarquée par une approche extrêmement volontariste, afin de mobiliser tous les acteurs, comme ceux de l’enseignement supérieur. L’innovation naît aussi souvent dans nos universités et ceux-ci n’avaient que trop tendance à ne pas choisir des projets de recherche en lien avec le développement de l’économie territoriale. Notre dépense intérieure en recherche et développement est encore faible. Nous sommes à 0,75% du PIB alors que nous voudrions être à 2%. Le privé n’investit pas encore suffisamment, et dépend encore trop d’un soutien public. Si nous voulons avoir des ambitions européennes et internationales, nous devons faire mieux. La part de diplômés est faible car ils sont aspirés par Paris. Notre emploi est donc moins qualifié qu’à Paris, Nantes ou Toulouse. Notre objectif est de doubler la dépense de recherche et développement, augmenter le niveau de diplômes de nos jeunes et créer des emplois non délocalisables. 

Vous êtes médecin urgentiste, vous avez dirigé le pôle Samu-smur de l’hôpital Emile Muller à Mulhouse. Pensez-vous que vos années de praticien hospitalier vous ont formé pour répondre aux urgences économiques, quand vous avez été appelé par vos fonctions politiques au chevet de la région?

J. R. : Être médecin urgentiste, c’est consacrer sa vie aux autres dans des moments très particuliers, de lutte ou de doute : parfois, on donne un nouvel espoir, parfois on tend la main parce qu’on sait que tout est fini. Cela m’a rendu extrêmement humble. Cela m’a aussi conduit dès mes études à m’engager dans ma cité. J’ai été adjoint au maire, maire, puis vice-président de région et enfin président de région. Aujourd’hui, comme lorsque j’étais médecin, je trouve des solutions aux problèmes posés, dans l’immédiat comme sur le long terme, en travaillant en collectif, en écoutant mes concitoyens comme mes collaborateurs. Je suis sur le terrain chaque jour, accompagnant les femmes et les hommes qui dirigent la région, qu’ils soient élus locaux, chefs d’entreprise, dirigeants associatifs et universitaires. La vie que je mène n’est donc pas si éloignée de celle d’un urgentiste.

Vous avez tenu une position nuancée quant à l’intégration de l’Alsace dans la nouvelle région Grand Est, tentant de réconcilier la sauvegarde de l’identité spécifique alsacienne et les besoins de compétitivité économique de la région. Vous avez défendu la création de régions plus fortes, plus grandes, comme la Région Grand Est qui réunit l’Alsace, la Lorraine et la Champagne-Ardenne. En même temps, vous avez accueilli la création de collectivités européennes comme la collectivité européenne d’Alsace, répondant au besoin d’identité traditionnelle et de sauvegarde des terroirs dans une perspective d’Europe des territoires. De plus, vous partagez votre temps de manière paritaire entre l’Alsace, la Lorraine et la Champagne-Ardenne. Pensez-vous avoir réussi votre pari de “modernisation conservatrice”?

J. R. : Quand nous avons eu le débat sur la délimitation des régions, j’ai milité pour que l’Alsace conserve son périmètre, celui d’un territoire avec une Histoire, une culture et une identité. Le législateur en a décidé autrement, pour des raisons de compétitivité économique. La région Grand Est telle que nous l’avons construite incarne un parfait équilibre entre le besoin d’identité culturelle de chacun et le besoin de croissance économique de tous. Cet équilibre s’est construit en faisant dialoguer des territoires qui se connaissaient peu avant l’unification. La région nous rassemble plus qu’elle nous divise, et nous rend plus fort en réalisant des économies d’échelle.  Je fais plus de 15 000 km par mois en transports, le plus possible en TGV ou en TER. Je connais mon territoire. Votre terme de « modernisation conservatrice » me va donc très bien.

En regardant la carte du chômage par bassins d’emplois dans le Grand Est, on observe des variations importantes, allant de 4,9% à 11,8%, soit plus du double. Comment une région modèle adapte-t-elle son action territoriale de redressement productif en mobilisant investissements nationaux et de plus en plus internationaux pour des effets cantonaux voire municipaux?

J. R. : Les trois régions fusionnées rassemblent 10 départements, 149 intercommunalités, 5200 communes. Nous avons installé 12 maisons de la région, et non pas 10, car le découpage  économique de la région n’est pas nécessairement son découpage administratif. Ces maisons de région nous donnent une agilité opérationnelle qui nous permet d’adapter localement les ambitions européennes de la région, et ainsi de couvrir toutes les échelles. Nous gagnons sur tous les tableaux, en ayant une région plus grande et plus centralisée, et en ayant une capacité d’adaptation jusqu’au plus près du besoin local, c’est-à-dire le citoyen. 

Vous militez pour la réindustrialisation du site de la centrale nucléaire de Fessenheim, qui a fermé le 21 juin 2020, et causé la destruction de près d’un millier d’emplois directs et indirects en fragilisant l’écosystème économique local. « Le projet de revitalisation s’inscrit sur plusieurs années, voire sur plusieurs décennies, alors que les emplois et la fiscalité seront perdus très rapidement », s’alarme le maire de la ville, Claude Brender. Quelles sont les options sur lesquelles vous tablez?

J. R. : La centrale est un feuilleton politico-médiatique et économique à rebondissements, alimenté par l’Etat central, avec des annonces de fermeture à brève échéance, puis des contre-signaux factuels récurrents qui avaient conduit la population locale à ne plus accorder de crédit au projet de fermeture. La décision finale du gouvernement a été vécue brutalement par la population, car elle est tombée alors qu’on ne s’y attendait plus. Les emplois sont détruits et les collectivités sont désemparées. La région travaille avec l’Etat pour reconvertir au plus tôt ce territoire. Nous avons fixé 4 objectifs fondamentaux : créer des emplois et de la valeur ajoutée avec la création d’une zone d’activité économique et des mesures de reconversion des salariés ; améliorer la desserte du territoire de Fessenheim par des subventions au fret ; faire du Haut-Rhin un laboratoire de la transition écologique et énergétique ; faire de l’innovation un levier pour construire l’industrie et les énergies du futur. Nous voulons faire la Silicon Valley de la transition énergétique avec le Haut-Rhin comme vitrine.

 

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