La crise de la Covid a modifié nos habitudes en profondeur. Elle a entrainé aussi une transformation complète du modèle managérial. Comment se réinventer, comment s’adapter et faire face aux nouvelles contraintes ? Trois coachs certifiés nous présentent une analyse complète de la situation et nous donnent les clés pour sortir d’une léthargie dans laquelle certains se sont vus s’enfoncer malgré eux.

Francis Brajou, vous accompagnez les cadres dirigeants depuis plus de 20 ans, comment vos clients ont-ils vécu l’arrivée de cette crise sans précédent ?

F. B. : La pandémie de Covid 19 que nous traversons est un évènement inédit, apparu soudainement, d’une grande violence, au rayonnement planétaire ! Mes clients dirigeants, comme tout le monde, n’y étaient pas préparés, ni physiquement, ni mentalement. Un vrai choc pour certain, une expérience curieuse et intéressante pour tester leur résilience et celle de leur entreprise pour d’autres. 

Passé l’effet de surprise du début et une certaine forme de déni de la réalité, c’est l’inquiétude et la peur liées à l’incertitude et à l’inconnu qui ont pris le relais. Les cadres dirigeants ont dû mettre très vite de côté leurs propres peurs pour rassurer leurs équipes, leurs actionnaires et organiser la continuité opérationnelle en accélérant à marche forcée le passage au 100% distanciel quand cela était possible. Mettre en place dans l’urgence de nouveaux outils technologiques, de nouveaux modes de communication et de management à distance. Et s’y adapter eux-mêmes ! Apprendre à agir différemment. Pas le temps de s’ennuyer, de procrastiner. Des journées à rallonge durant plusieurs mois. Et cela a fonctionné ! tout du moins dans un premier temps. Le rythme a été très soutenu dès le mois de mars. La fatigue physique et mentale a commencé à se faire sentir très vite. Pour certain, la ligne rouge a même été franchie dès l’été 2020, conduisant à l’épuisement professionnel.

Avec un an de recul, quelle est votre perception de l’impact émotionnel de la Covid sur les cadres dirigeants ?

F. B. : Mes clients dirigeants souffrent de cette situation qui perdure et d’un manque de visibilité sur la sortie de crise. Beaucoup ressentent de la frustration, de la lassitude, de la résignation, de l’ennui parfois, une baisse d’engagement et d’efficacité, tant chez eux qu’au sein de leurs équipes. Une forme de fatigue morale, de tristesse s’est installée. Voir même de révolte ou de colère parfois. Le full distanciel a montré ses limites ; certes il permet une continuité opérationnelle, mais à quel prix ? Les échanges informels ont pour beaucoup disparu, peu d’émulation au sein des équipes, peu de soutien mutuel à distance, ras le bol des écrans uniquement ! La présence au bureau devient une fenêtre de liberté, un moment rare de rassemblement devenu impossible à l’extérieur, notamment le soir et le week end. Beaucoup de cadres dirigeants se retrouvent isolés chez eux ou au bureau, et leurs équipes isolées à domicile.

« C’est un véritable supplice chinois ! Peu de projets d’avenir, la vie est au ralenti, c’est la même routine tous les jours, pas de voyages, pas d’évènements, pas de nouvelles rencontres, peu de vie sociale, les gens deviennent tristes, éteints, peu d’échappatoires, peu de sources de plaisir et de légèreté, peu de moments de sérénité, de réflexion et de prospective, difficile de se ressourcer et de se régénérer dans ses conditions. La charge mentale est très lourde, pesante ! On ne recharge pas nos batteries ! » témoignent certains d’entre eux.

Globalement, cette privation de liberté couplée à ce manque de visibilité génère une lassitude peu propice à la créativité et au développement de nouveaux projets pour les cadres dirigeants et leurs équipes, une grande impatience quant au retour à une vie plus normale. 

 

Bertrand Piccard (SOLAR IMPULSE) « La crise est une aventure que l’on refuse, l’aventure est une crise que l’on accepte »

 

Comment avez vous adapté votre pratique du coaching pour répondre aux nouveaux besoins des cadres dirigeants ?

F. B. : J’ai immédiatement adapté ma pratique de coach à ces circonstances uniques et exceptionnelles : 100% en visio pour commencer ! 

En cette période hors du temps et de la normalité, je redouble d’attention bienveillante, d’écoute active et d’empathie envers mes clients. Ils sont majoritairement beaucoup plus sensibles. Nous étudions ensemble et attentivement leur situation émotionnelle, repérons et qualifions les émotions qui les traversent afin de mieux les comprendre, mieux les accepter, mieux les exploiter et donc gagner en sérénité.

Face au surcroit de stress, de pression, d’émotions en tous genres, je les invite à écouter leur corps et la façon dont il réagit, les signaux qu’il leur envoie. Ces indicateurs reflètent une situation émotionnelle « intérieure » fortement chahutée dans ce contexte inédit. Je n’hésite pas non plus, étant moi-même dirigeant d’entreprise, à partager mes ressentis en résonnance avec ce qu’ils vivent de leur côté. Ensemble, nous nous sentons moins seuls. C’est humain !

Nous explorons leurs propres ressources de résilience pour les amener à s’adapter et traverser plus sereinement cette période, accepter de naviguer dans l’incertitude et ainsi mieux rebondir. J’ai pu observer que beaucoup de mes clients ne les connaissaient pas toujours et éprouvaient une grande joie à se découvrir de nouvelles ressources insoupçonnées jusqu’alors…

En cette période ou les émotions sont donc exacerbées et la capacité de discernement parfois affectée, il est important d’agir avec prudence, de limiter les prises de risques et prises de décisions structurelles lourdes qu’ils pourraient être amenés à regretter très peu de temps après. Limiter les conséquences de « l’effet girouette inconscient » en quelque sorte. Il ne faut pas confondre vitesse et précipitation. 

Enfin, je recommande plus que jamais à mes clients cadres dirigeants de prendre soin d’eux, de préserver leur santé physique et mentale, de faire du sport, de se ressourcer de la façon qui leur convient et leur est confortable, de s’autoriser à planifier des moments uniquement pour eux, permettant de se régénérer. Et parfois à demander de l’aide quand cela s’avère nécessaire. Trop peu de cadres dirigeants aiment se montrer vulnérables et demander de l’aide ; partager sa vulnérabilité est une grande force, nécessite du courage et rend beaucoup plus humain ! 

Comme l’indique Bertrand Piccard (SOLAR IMPULSE) « La crise est une aventure que l’on refuse, l’aventure est une crise que l’on accepte ».

 


Karine Arneodo, vous accompagnez au quotidien des dirigeants et managers de nombreuses sociétés du CAC40, quels ont été les besoin concrets remontés par vos clients pendant la crise de la Covid ?

K. A. : Cela fait un an que nous traversons cette crise et les demandes ont évoluées mais la question essentielle des dirigeants et managers reste « Comment être présent à distance ? ».

Je suis spécialiste de l’impact positif et de la présence. On m’appelle sur ces enjeux de posture managériale autour de la confiance, l’énergie et la communication. Le contexte nous oblige à gagner en qualité de présence et en centration. Je ne sais pas où je vais, mais je sais où je suis.

Il y a un an les demandes de coaching étaient autour de « Comment construire ou pérenniser le lien de confiance avec mes équipes ? », « Comment réussir ma prise de poste à distance ? ». Le premier confinement a bousculé certaines pratiques managériales et l’enjeu était de trouver la juste place entre laisser trop d’autonomie et être dans l’over contrôle. 

Nous étions également pour beaucoup dans la découverte du « home office » et même si l’inquiétude face à la maladie était peut-être plus forte à cette période, la lassitude n’avait pas encore frappé. 

Aujourd’hui à ces besoins s’ajoutent des problématiques d’énergie et de motivation. Les Teams ou Zoom s’enchainent, les pauses déjeuner sautent, la fatigue des écrans, le manque d’interactions sociales, le manque de sens, l’incertitude plombent ; je vois des dirigeants et des managers à bout de souffle. 

« Comment retrouver mon énergie positive ? », « Comment impulser une nouvelle dynamique d’équipe, une vraie motivation malgré l’inquiétude, la fatigue ou l’isolement contextuel ? » sont les nouveaux besoins qui émergent depuis plusieurs mois.

Il s’agit toujours d’améliorer la qualité de présence à soi et à l’autre en intégrant cette dimension énergétique face à un contexte de plus en plus lourd.

Comment répondez vous à ces demandes en tant que coach ?

K. A. : Tout d’abord sur le cadre du coaching ; je n’ai pas vu un seul client en présentiel depuis Mars 2020. Le contexte a voulu cela mais comme je préfère toujours me concentrer sur les opportunités dans les contraintes, cela me permet d’être parfaitement en miroir puisque je travaille sur la présence « à distance » de mon client et les informations que je recueille en communication non verbale sont bien plus précieuses qu’avec le masque. 

Ce contexte exceptionnel nous a plongé dans l’ère de ce que j’appelle le « e-manager ». Il s’agit à la fois de maîtriser les nouveaux outils de communication et leur impact sur votre management mais aussi de gérer l’impact de la charge émotionnelle sur votre énergie et celle des équipes.

En tant qu’ancienne directrice marketing et communication à l’international, je maîtrise les contraintes du management à distance. Quand on passe du présentiel au distanciel, il est important de réajuster son positionnement, trouver sa juste place et poser sa confiance. Cette distance est une chance d’empowerment des équipes, de gagner en autonomie. Mais la confiance n’exclue pas le contrôle. Il s’agit donc d’affiner son intelligence émotionnelle et relationnelle pour percevoir les signaux faibles, adapter sa communication aux nouveaux modes d’interactions virtuelles (raccourcir les séquences, trouver le juste équilibre entre réunions collective, 121 ou échange formel et informel) et affuter son écoute surtout dans ce contexte de crise. 

Nous vivons une période d’une intensité et instabilité émotionnelle unique. E-motion c’est l’énergie en mouvement. 

Prendre soin de son énergie pour mieux rayonner et embarquer est primordial, je considère mes clients comme des athlètes de haut niveau et mon approche est holistique. Le mental joue sur le corps et le corps sur le mental.

Notre champ de liberté s’est rétréci, nous sommes oppressés, cloués sur nos chaises les yeux rivés sur nos écrans. Nous avons besoin de respirer, de faire circuler l’énergie stagnante.

Au-delà des angoisses que cela peut générer, cet immobilisme annihile toute forme de créativité et donc d’innovation. Il est donc essentiel de se mettre en mouvement. Avec cette volonté de booster les énergies pour remettre de la légèreté, dédramatiser et remotiver, l’un de mes clients a mis en place pour son codir des rituels « Re-energize ». En introduction de leur réunion hebdo, chaque membre de son codir a carte blanche pendant 5 minutes pour ré énergiser le groupe : exercices d’étirements, danse, respiration, mime… tout est permis. Décaler le regard, se remettre en mouvement, partager des énergies positives, se détendre, libérer sa créativité, les vertus de ces rituels se sont avérées tellement précieuses que chacun des services les a mis en place dans leurs équipes. 

Une fois cette permission donnée, d’autres rituels boosters de motivation ont vu le jour dans le mois qui a suivi le lancement de « Re-energise ».

Pour impulser une nouvelle dynamique d’équipe et mieux faire face à l’isolement, le soutien et l’intelligence collective sont essentiels. Je conseille de mettre en place des ateliers de codéveloppement. Chacun arrive avec une problématique qui est écoutée et résolue par le groupe à partir d’une méthode hyper structurée, soutenante et apprenante. Les impacts sur la motivation, la solidarité et les performances individuelles et collectives sont très puissants. 

J’aime cette inspiration de Paul Valery : « La liberté est un état d’esprit ». Cela me paraît encore plus essentiel aujourd’hui.

 


De votre côté Hanane Carmoun, vous utilisez une approche très scientifique, qu’est-ce que le coaching par les neurosciences ?

H. C. : Dans le cadre de mes précédentes responsabilités managériales dans la finance, j’avais à cœur de développer une performance durable au sein des équipes en m’appuyant sur une approche éprouvée scientifiquement et pragmatique. C’est donc naturellement que je me suis tournée vers l’Approche Neurocognitive et Comportementale (ANC), fruit de 30 ans de recherche transdisciplinaire et qui s’inscrit à la croisée des thérapies cognitives et comportementales et des neurosciences. Ce qui m’a permis d’acquérir une solide connaissance de nos mécanismes de prise de décision et de motivation pour mieux comprendre par exemple pourquoi ce collaborateur se décourage ou stresse dans telle situation ou pourquoi celle-ci s’adapte si facilement alors que celui-là reste bloqué dans ses automatismes. J’ai enrichi cette « grille d’analyse » des comportements humains de ma longue expérience des organisations et de leurs enjeux, pour développer une méthode de coaching individuel et collectif très puissante et opérationnelle afin d’améliorer à la fois l’efficience et la qualité de vie au travail.

En quoi votre approche du coaching par les neurosciences peut aider vos clients ?

H. C. : Dans l’entreprise, les comportements toxiques, les rapports de force tout comme les relations harmonieuses ont une explication ancrée dans le fonctionnement du cerveau humain dont nous savons aujourd’hui que 90% de l’activité est inconsciente… Grâce à des mises en situations ludiques, mon approche permet de prendre du recul émotionnellement pour sortir de notre « mode mental automatique » souvent générateur de stress et d’inefficience. L’objectif étant de prendre conscience de nos différents filtres et biais cognitifs à l’œuvre et de s’entrainer à une nouvelle façon de penser, d’agir et de ressentir en utilisant son cerveau en conscience. Je réponds donc concrètement aux enjeux managériaux majeurs de notre époque tels que : mieux vivre et travailler dans un monde en profonde mutation, développer la diversité et l’inclusion, passer du stress relationnel à la résolution de conflits ou stimuler la créativité des collaborateurs…

Qu’apportent particulièrement les neurosciences en cette période d’incertitude liée au covid ?

H. C. : La crise sanitaire a provoqué une transformation brutale de nos conditions de vie et de travail nous plongeant ainsi dans un environnement « extra-ordinaire ». Disposer de clés pour agir autrement est devenu maintenant vital. Grâce à la neuropédagogie et à des exercices de préfrontalisation, j’accompagne les équipes à mobiliser leur « mode mental adaptatif » qui est le plus efficace pour gérer les situations inconnues et complexes. En effet, les techniques de flexibilité mentale permettent d’accéder plus souvent à des comportements lucides où le cortex préfrontal, principal siège des fonctions supérieures, est à la commande. Ce qui permet d’élargir le champ des possibles et in fine développer notre agilité. Nous pouvons ainsi être tout d’abord plus serein, ensuite décider et agir plus efficacement pour surmonter plus facilement cette période de changements permanents.


Pour aller plus loin, merci à :

Francis Brajou, Stanton Wallace

Karine Arneodo,  Cosmik

Hanane Carmoun, Brain Me Up Consulting

 

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