Les étapes de carrière ne semblent plus hiérarchisées, l’individu peut accéder à une étape sans avoir passer la précédente : l’exploration, la progression, la maintenance et le déclin peuvent intervenir à tout moment et à plusieurs reprises. Les parcours professionnels montrent le caractère difficilement prévisible des carrières pouvant être bouleversées, à tout moment, par les temporalités courtes.

La situation d’emploi est aujourd’hui davantage menacée par des périodes de chômage et de mobilité internae ou externe plus nombreuses et parfois subies. La flexibilité et la compétitivité, nécessaires à la survie d’une entreprise, dans une économie instable et mondialisée, ont balayé le modèle de l’évolution interne, linéaire et hiérarchique des carrières. Nous entrons dans une ère d’incertitude sans commune mesure avec ce que nous avons connu jusqu’à présent. Les rythmes de travail et de circulation de l’information s’accélèrent, les cycles d’innovation se raccourcissent, les ruptures se durcissent sur les plans technologique, épistémique, cognitif, culturel. Les projections sont plus difficiles, leur pertinence est limitée dans le temps.

Il est devenu de plus en plus difficile de parler du long terme, de ce qui se crée, de l’innovation autour de l’emploi dans nos sociétés. L’individu se retrouve dans la logique d’une quête sans fin, demandant plus d’authenticité. À présent, les institutions publiques accompagnent l’individu à un plein déploiement de lui-même. Ce travail se met en place dans toute une série de dispositifs institutionnels tels que : travailler son employabilité pour éviter le piège du chômage, apprendre à apprendre, entreprendre pour une seconde carrière, se former de manière continue, s’activer, s’insérer, développer son projet…

Du fait des discontinuités des carrières, elles confrontent en permanence les salariés à la relecture de leurs diverses expériences passées et à la construction d’une intelligibilité de ce passé sur laquelle ils doivent s’appuyer pour faire advenir des opportunités. Cependant, la pratique du « bien penser » (Morin 2000) permet d’appréhender le contexte, l’environnement, le global en prenant en compte des angles différents et de ne pas se précipiter. Plus les situations, techniques et savoirs apparaissent comme évolutifs, plus la nécessité de les mettre en débat est essentielle. Cette confrontation peut s’organiser au sein des entreprises ou s’incarner dans des échanges directs. L’apprentissage de la compréhension des situations permettra de saisir les relations mutuelles et influences réciproques entre parties et tout, dans un monde complexe.

C’est précisément parce que nous ignorons ce qu’il pourrait se passer qu’il est nécessaire d’agir, d’anticiper, d’expérimenter afin de préparer l’ensemble des possibles et de ne pas être pris au dépourvu. C’est précisément parce que les projections concernant la quantité de destructions d’emplois par l’automatisation sont tout à fait incertaines et qu’elles divergent très fortement qu’il n’est pas possible de se contenter du statu quo. C’est enfin parce que les incertitudes ne sont pas à concevoir uniquement comme des risques, mais aussi comme un ensemble d’occasions à saisir, d’initiatives à développer, de nouvelles manières de fonctionner collectivement et individuellement à inventer.

C’est en sortant de la gestion à court terme dans l’entreprise que l’on pourra inventer de nouveaux modèles collectifs adaptables. Mais c’est aussi reprendre sa vie en main qui nécessite de récapituler le passé afin d’en tirer les leçons pour éviter qu’il ne se répète. Cette forme d’anticipation défensive (Holson 2008) fondée sur la récapitulation cherche alors à repérer les répétitions de schémas relationnels anciens, afin d’éviter de les reproduire dans l’avenir. Par conséquent, c’est dans la récapitulation préventive plus que dans l’anticipation de l’avenir que s’ébauchent les projections professionnelles. À tel point que la reprise d’expériences vécues, des compétences acquises au fil de son parcours devient préventif des risques d’évincement du monde du travail.

Face à cette logique de l’urgence, Aubert (2009) et Jauréguiberry (2003) en appellent à une « reconquête de soi », et invitent à ne pas se laisser déposséder de sa propre temporalité et de ses propres rythmes et à « réintroduire l’épaisseur du temps de la maturation, de la réflexion et de la méditation là où le heurt de l’immédiat et de l’urgence oblige à réagir trop souvent sous le mode de l’impulsion ». 

Nous vivons maintenant dans un monde d’accélération des techniques qui opère en synergie avec l’accélération du changement social, lui-même en lien avec l’accélération des rythmes de vie. Dans les sociétés de l’accélération, le temps devient un temps profane, individuel, numérique, accéléré et démultiplié.