Le management féminin est-il différent de celui des hommes ? Pour le savoir, Forbes a réuni pour la première fois les directrices des meilleures écoles de commerce et de management : Delphine Manceau de Neoma Business School, Isabelle Barth de l’Inseec Business School, Florence Legros de l’ICN Business School et Alice Guilhon de Skema Business School. Interviews croisées.

Vous faites partie des rares femmes directrices de grandes écoles de commerce en France. Pourquoi, selon vous, êtes-vous si peu nombreuses ?

ISABELLE BARTH : Nous ne sommes en effet que 15 % de femmes dans les directions d’écoles de commerce. Pour ma part, ma carrière a toujours été guidée par ma vie personnelle, car j’ai fait le choix d’avoir six enfants et je les ai toujours fait passer avant mon travail. Ce qui explique mon choix de l’université en début de carrière, par exemple. Toute ma vie professionnelle a été un tricotage permanent. Et comme beaucoup de femmes, j’ai vraiment démarré ma carrière vers 40 ans, avec envie, à un âge où beaucoup d’hommes en ont un peu moins. Mon exemple est loin d’être un cas isolé.

FLORENCE LEGROS : Il y a une très bonne illustration de ce phénomène de carrière tardive, c’est la médaille Fields [l’équivalent du prix Nobel en mathématiques, NDLR], qui récompense les scientifiques de moins de 40 ans. Il n’y a quasiment pas de femmes. Quand on a des enfants, on a tendance à choisir le temps partiel. C’est un piège, car les conséquences en termes de carrière et de retraite sont très importantes. Aujourd’hui, le progrès social, c’est de renvoyer les femmes à la maison par le biais des congés parentaux. C’est donc un problème de politique publique.

DELPHINE MANCEAU : Moi, je n’ai jamais été mobile, car familialement je ne l’étais pas. J’ai refusé un très beau poste à l’international. Si j’avais été un homme, je l’aurais peut-être pris ! Les étudiantes aujourd’hui ne se rendent pas compte du problème, car il émerge avec l’arrivée des enfants. C’est notre responsabilité de leur dire que oui, c’est possible de faire carrière, mais qu’il ne faut pas sous-estimer les difficultés à organiser sa vie familiale.

Être une femme à la tête d’une école de commerce, qu’est-ce que ça change ?

I. B. : Il n’y a pas de différence naturelle liée au genre dans le management. Je ne crois pas au gène masculin ou féminin. Une femme vit des choses différentes qui font qu’elle a une approche différente du management.

ALICE GUILHON : Je pense que nous ne manageons pas mieux, mais différemment. Que nous sommes plus centrées sur la performance durable et sociale, notamment dans notre réflexion sur le bien-être et la notion d’équilibre entre vie personnelle et professionnelle. Les femmes ont des préoccupations de mère de famille, à savoir faire grandir les gens. Manager par le sens. Je ne peux pas travailler avec quelqu’un qui ne partage pas mes valeurs, même si cette personne est performante.

D. M. : On réagit plus en tant que parent qu’en tant que femme. Mais c’est vrai qu’on a un effet débloquant. Les femmes nous demandent plus facilement des promotions ou des augmentations. D’ailleurs, nous proposons aussi des cours aux étudiantes pour leur apprendre à mieux négocier. Nous essayons de sensibiliser nos étudiants aux effets de genre et aux biais cognitifs.

F. L. : Je remarque que l’on ne parle pas de la même façon aux femmes directrices qu’aux hommes qui occupent ce poste. Je suis aussi sensible, par exemple, à la répartition des rôles dans les associations. Je ne me prive pas pour faire remarquer le problème quand les hommes sont systématiquement présidents de l’association et les femmes secrétaires ou trésorières.

Vos étudiants, les millennials, ont- ils un rapport différent à l’égalité femmes-hommes ?

D. M. : Je n’y crois pas du tout. Chaque génération pense que cela va être différent, mais ce n’est pas le cas. C’est même pire dans certains secteurs. Dans les start-up et l’entrepreneuriat en général, on est dans un phénomène très masculin. On a un rôle à jouer pour soutenir les femmes entrepreneures.

I. B. : Même chez les jeunes, dans la mise en place du couple et la répartition des rôles, il y a une mise en avant naturelle du garçon. Quand on étudie la différence de salaire entre hommes et femmes, on observe un effet modérateur de l’entourage. Le fait d’être ou non encouragé par sa famille ou des amis. Un véritable conditionnement dès le plus jeune âge. D’ailleurs, on remarque que même quand il y a une première répartition au début, elle se modifie à l’arrivée d’un enfant. Le plus souvent, ce sont les hommes qui emmènent les enfants à l’école, mais ce sont les femmes qui vont les chercher. Elles doivent partir plus tôt, or c’est dans ces temps « off » que se font les carrières.

A. G. : Je pense quand même que les filles d’aujourd’hui osent davantage. Elles ne se mettent pas de barrières et ont un plus grand souci d’équilibre. Elles ont compris qu’elles ne sont pas différentes des hommes.

Concrètement, comment fait-on avancer l’égalité femmes-hommes ?

I. B. : Ce qui fait progresser la cause, c’est la mise en avant des « role models ». Nos exemples doivent inspirer les jeunes. Il faut mettre en lumière plus de femmes. Il faut aussi que l’on traite la genrisation des métiers et surtout la genrisation des études. Pour caricaturer, les femmes veulent devenir infirmières et les hommes ingénieurs. Les femmes s’orientent moins dans les filières scientifiques ou sélectives, alors qu’elles représentent 47 % des lycéennes en terminale S sur le territoire. En 2018, la part des étudiantes dans les formations de type écoles d’ingénieurs s’élevait à 27,2 %.

F. L. : Même à l’intérieur du secteur de la finance, les spécialités sont genrées. Les filles font du marketing quand les hommes font des fusions-acquisitions. Ce qui explique, en partie, les différences de salaire. Du point de vue des neurosciences, il est prouvé qu’il n’y a pas de spécificité des hommes et des femmes. C’est uniquement un problème de comportement. Une femme se comporte différemment quand elle est face à un homme ou face à une femme. D’ailleurs, une étude intéressante montre que les parlementaires votent les lois différemment selon qu’ils ont des garçons ou des filles.

D. M. : Les deux sujets clés, ce sont l’arrivée des enfants et le plafond de verre, qui empêche les femmes d’imaginer certaines choses. En France, on a la chance de ne pas avoir à choisir entre travailler et avoir des enfants. Concrètement, moi je mets des objectifs en termes de nombre de femmes dans les recrutements. Je crois beaucoup à l’esprit de cascade. Mes équipes savent que ces sujets sont importants pour moi, et donc ils sont importants pour eux. À Neoma Business School, on ne fera jamais de table ronde ou un colloque sans aucune femme présente.

F. L. : Il faut faire ruisseler la parité à tous les niveaux de l’école pour montrer l’exemple. Mais quand on regarde certaines grandes écoles, le déséquilibre est flagrant entre hommes et femmes pour les postes d’enseignants d’université. Beaucoup de femmes maîtres de conférences ne passent pas professeures, car le concours est trop compliqué à préparer quand on doit gérer une vie de famille.

I. B. : Naturellement, les femmes se mettent moins en avant. C’est une forme d’autocensure et de rapport à la légitimité. Il faut s’efforcer de donner la parole à ceux qui se taisent, hommes ou femmes d’ailleurs. Il faut également être très vigilants sur les sujets tels que l’intelligence artificielle et le problème d’assignation. 80 % des professeurs en IA sont des hommes qui développent des outils d’intelligence artificielle avec leur propre perspective, et les autres communautés, notamment les femmes, peuvent s’en trouver directement impactées.

A. G. : À Skema Business School, nous avons mis en place un observatoire de la féminisation des métiers et créé une chaire consacrée à la diversité. Nous profitons des travaux et des colloques pour faire des « focus groups » avec les filles, échanger sur les résultats et leurs problématiques. Cela permet de leur faire prendre conscience des enjeux. Je crois beaucoup au mentoring, au coaching, à l’accompagnement. Et évidemment à l’exemplarité à tous les niveaux.

 

 

Florence Legros est directrice générale d’ICN BS. Elle est également professeure de sciences économiques à l’université Paris-Dauphine, où elle coordonne l’école de l’assurance et dirige le magistère banque, finance et assurance ainsi que l’EMBA CHEA. Chercheuse associée au Center for European Policy Studies (CEPS) à Bruxelles, elle est spécialiste de l’économie du vieillissement, des pensions, des politiques sociales, de l’épargne, de la finance et de la macroéconomie. Elle siège à la Commission économique de la nation.

Delphine Manceau est à la tête de Neoma Business School depuis deux ans. Docteure en sciences de gestion de HEC Paris, elle a effectué l’essentiel de sa carrière à l’ESCP Europe, d’abord en tant que professeure de marketing, puis comme directrice déléguée du programme grande école et des programmes diplômants, et enfin directrice du pôle corporate. Spécialiste de l’innovation, elle a coécrit avec Pascal Morand le rapport «‰Pour une nouvelle vision de l’innovation », commandé par Christine Lagarde, alors ministre de l’Économie.

Isabelle Barth est directrice générale d’Inseec Business School depuis un an. Elle est également responsable de l’animation et de la valorisation du groupe Inseec U. Elle a été directrice générale de l’EM Strasbourg Business School de mai 2011 à mai 2016. Entrée à l’ESC Lyon en 1982, Isabelle Barth obtient un DEA de gestion socio-économique à l’université Lyon 2 en 1989, puis un doctorat en sciences de gestion en 1994. Ses travaux de recherche portent sur le marketing, la négociation commerciale et le management de la diversité.

Alice Guilhon est directrice générale de Skema Business School depuis dix ans. Auparavant, elle était directrice générale du CERAM à SophiaAntipolis. Titulaire d’un doctorat en sciences de gestion de l’université de Montpellier I obtenu en 1993, cette spécialiste de l’intelligence économique est membre du groupe IE de l’INHESJ. Elle a participé à l’écriture du référentiel de formation en intelligence économique, sous la houlette d’Alain Juillet. Elle est par ailleurs membre du Conseil économique de sécurité.