Sophie Bellon est une exception dans le monde des affaires français. Elle est l’unique femme à présider le conseil d’administration d’un groupe du CAC 40. À la tête de Sodexo, fleuron mondial des services pesant plus de 20 milliards d’euros de chiffre d’affaires, elle présente pour Forbes les ambitions de ce poids lourd tricolore. Sophie Bellon partage aussi sa vision sur les questions de mixité et de parité. Confidences d’une femme dirigeante.

Quel est votre parcours ?


SOPHIE BELLON : J’ai fait une école de commerce à Lille, l’Edhec, à l’issue de laquelle j’ai souhaité quitter la France afin de m’installer à New York. J’ai d’abord travaillé dans la banque, puis dans la mode. J’y suis restée huit ans. À l’époque, mon père m’avait demandé d’entrer chez Sodexo, mais comme il m’avait élevée en disant : « On ne confond pas organigramme et arbre généalogique », à l’âge de 20 ans je me suis dit que je devais aller explorer quelque chose d’autre.

Pourquoi les États-Unis ?

S. B. : J’étais allée plusieurs fois à New York, j’avais vraiment beaucoup aimé et donc y retourner devenait essentiel. Il y a là-bas une énergie, un tel sentiment de liberté. Et puis c’est une ville cosmopolite, on ne s’y sent pas étranger. Au bout de huit ans, je suis finalement revenue en France et j’ai fait le choix d’entrer chez Sodexo, voilà désormais plus de vingt-cinq ans.

Comment se sont passés vos premiers pas au sein de l’entreprise ?

S. B. : C’était en 1994, à un moment où Sodexo avait besoin de croissance externe. J’ai intégré une petite cellule qui faisait de la veille concurrentielle active. L’année suivante, nous avons racheté la société britannique Gardner Merchant qui nous a permis de doubler notre taille. En 1998, la même chose s’est produite avec le rachat aux États-Unis de Marriott Management Services, la branche du groupe Marriott qui gérait la restauration et les services dans les entreprises, mais aussi dans la santé et l’éducation. L’étape suivante a été pour moi la direction du contrôle de gestion opérationnel. Après ces deux grosses acquisitions, nous avions besoin de passer d’un contrôle de gestion très financier à quelque chose de plus opérationnel avec des indicateurs de performance communs dans les différents pays et entités du groupe. Ensuite, en 2004, Michel Landel est devenu directeur général ; il m’a demandé de travailler sur un programme de fidélisation de nos clients. Je me suis donc rapprochée du business pendant plusieurs années et, en 2008, j’ai pris la direction générale du segment entreprises de Sodexo en France. Puis en 2012, mon père nous a réunis avec mes frères et sœurs pour nous annoncer qu’il souhaitait qu’un de ses enfants lui succède à la présidence du groupe, mais qu’il ne voulait pas choisir pour ne pas créer de conflits. 

Que s’est-il passé ?

S. B. : Nous avons convenu de définir un processus ensemble en prenant appui sur l’aide de quatre administrateurs du groupe. Sur quatre enfants, nous étions trois candidats. À l’issue de ce processus, j’ai été nommée à l’unanimité par les quatre administrateurs. Ce travail nous a permis de réfléchir globalement au rôle de chacun dans l’entreprise. Mon frère a pris la présidence de Bellon SA, ma sœur Nathalie est aujourd’hui directrice générale de Sodexo Sports et Loisirs monde, et mon autre sœur Astrid est très impliquée dans la Fondation Pierre Bellon.

Quand vous avez pris les rênes de Sodexo en 2016, quelle était la situation de l’entreprise ?

S. B. : Elle n’était pas très éloignée de la situation d’aujourd’hui, nous réalisions 19,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Désormais, nous approchons des 21 milliards d’euros. Nous étions 420 000 personnes, aujourd’hui nous sommes 460 000.

Quelles sont les activités de l’entreprise ?

S. B. : Nous avons des services sur sites : globalement, nous sommes dans les services de qualité de vie dans le monde de l’entreprise, de l’éducation, des hôpitaux, des sports et loisirs, de la défense et de la justice. Nous avons également une activité assez connue en France appelée Sodexo Pass. Il s’agit des cartes restaurant et des chèques cadeaux. Nous proposons aussi des solutions de mobilité et de gestion des frais professionnels. Enfin, notre troisième activité, en pleine croissance, concerne les services à la personne, avec des crèches et des services à domicile, notamment pour les personnes âgées.

Vous avez démarré avec la restauration d’entreprise, n’est-ce pas ?

S. B. : Oui, mais très rapidement la palette de nos services s’est élargie, notamment en Guyane où nous avions un contrat avec le CNES à Kourou pour faire de la restauration mais aussi des logements et des supérettes. Aujourd’hui, nous accompagnons les personnes tout au long de leur vie. Par exemple, on peut vous toucher dans une entreprise où l’on vous nourrit, nourrir votre enfant à l’école, mais on peut aussi vous toucher si vous allez au stade ce week-end. Nous servons quotidiennement près de 100 millions de consommateurs. Mon objectif, c’est qu’à terme nous en touchions un milliard. Nous sommes convaincus du potentiel du marché de la qualité de vie, que nous estimons à 900 milliards d’euros, 45 fois notre chiffre d’affaires actuel. Mais nous sommes également persuadés que nous avons un rôle social important à jouer. Nous avons une double mission : améliorer la qualité de vie de nos collaborateurs et des personnes que nous servons, mais aussi contribuer au développement économique, social et environnemental des territoires où Sodexo est présent. La qualité de vie est notre mission et notre valeur depuis plus de cinquante ans, c’est dans notre ADN.

Vous parlez de valeurs, quelles sont les trois valeurs clés du groupe Sodexo ?

S. B. : L’esprit d’équipe, l’esprit de service et l’esprit de progrès. C’est essentiel pour nous. Nos équipes sont évaluées en fonction de ces sujets précis. Elles sont également recrutées en fonction de ces critères. Nous donnons parfois plus d’importance à la personnalité qu’à un parcours ou un diplôme. Les personnes grandissent dans l’entreprise si elles sont performantes et si elles portent les valeurs du groupe. Lorsque je vais sur les sites, ce qui me frappe le plus c’est la manière dont nos équipes incarnent les valeurs de Sodexo, partout dans le monde.

Comment expliquez-vous cela ?

S. B. : Ce sont des valeurs qui existent depuis cinquante ans, elles sont portées par les dirigeants du groupe. Denis Machuel a été nommé directeur général car il les incarne complètement. Si les dirigeants sont exemplaires, le reste du groupe suivra. Je pense que l’empreinte de Pierre Bellon à travers ces valeurs est omniprésente. Il a toujours dit : « Je n’aurais rien fait tout seul, j’ai toujours fait attention à m’entourer de personnes qui sont meilleures que moi. » Nous sommes dans un monde qui change énormément, et mon rôle en tant que présidente du conseil d’administration, c’est justement d’aider le management à anticiper les mutations afin de faire les bons choix et accélérer notre croissance.

Pour Sodexo, le digital est-il un challenge ou une opportunité ?

S. B. : Le digital est une opportunité. À travers les data et les technologies digitales, nous renforçons le lien que nous avons avec nos consommateurs pour leur apporter des réponses personnalisées. La transformation digitale de Sodexo s’accélère par le biais de partenariats ou de prises de participation dans le capital d’entreprises prometteuses : FoodChéri ou EatClub pour la restauration, Klaxit pour le covoiturage, Rydoo pour la gestion des frais professionnels, Leanpath pour lutter contre le gaspillage alimentaire sur nos sites, etc. C’est par ailleurs en partie pour son expertise du digital que le conseil d’administration a choisi Denis Machuel comme directeur général.

Le digital a souvent fait émerger le management 2.0. Avez-vous les outils à disposition ?

S. B. : En effet, nous avons les outils. Sodexo fait des enquêtes d’engagement auprès de ses collaborateurs. Nous faisons cela tous les deux ans. Depuis quatre ans, ces enquêtes visent la totalité de nos collaborateurs, qui peuvent désormais s’exprimer grâce aux outils digitaux. Nous avons également un concours d’innovation interne dont le thème est cette année « Simplify my day ». Grâce à une plateforme digitale, nous faisons remonter les grandes innovations proposées dans chaque région du monde et nous organisons ensuite une sélection pour remettre un grand prix. C’est l’opportunité pour nos collaborateurs de mettre en valeur les initiatives qu’ils ont développées. À chaque fois que je suis sur le terrain, je remarque des innovations incroyables. Par exemple, j’ai visité récemment une université à Orlando, en Floride, dans laquelle notre cuisinier a développé une initiative pour réduire ses déchets en transformant la peau des pastèques en pickles. Et c’est délicieux ! Toutes ces bonnes idées doivent émerger et essaimer. À l’aide du digital, nous allons pouvoir interagir plus rapidement. Étant donné que nous sommes une grande entreprise, faciliter les synergies entre nos équipes est un enjeu très important.

Alors que la mixité est un sujet majeur aujourd’hui, vous êtes l’unique femme présidente d’un groupe du CAC 40 dans notre pays.

S. B. : La mixité et la diversité sont des sujets extrêmement importants chez Sodexo. Nous sommes le 19e employeur dans le monde et le premier employeur privé français. Les femmes et les hommes, c’est notre atout et notre préoccupation majeure. La diversité est essentielle pour Sodexo étant donné que nous sommes implantés dans énormément de pays ayant différentes cultures. Nous avons aussi fait de la mixité une priorité. C’est un sujet que j’ai toujours porté haut et fort. Attribuer exclusivement un métier à un homme ou bien à une femme, ce n’est plus possible aujourd’hui. Beaucoup d’études démontrent que lorsque les équipes sont diverses, les entreprises sont plus performantes. Sodexo a mené sa propre enquête et nous avons constaté que toutes nos entités dirigées par des équipes mixtes sont plus performantes sur l’ensemble de nos indicateurs : chiffre d’affaires, résultats, fidélisation client, engagement des collaborateurs… Sur la parité, Sodexo est largement reconnu par différents classements d’entreprises. Plusieurs collaboratrices sont déjà venues me voir en disant : « Vous êtes une femme et vous êtes dans ce rôle, cela veut dire que c’est possible. »