Recours ‘salutaire’ pour beaucoup d’entreprises durant la grève contre la réforme des retraites, le télétravail n’est plus l’apanage des grands groupes et des sociétés Digital Native. Son adoption dans la culture managériale est même un enjeu de rétention de talents et d’agilité face aux mutations technologiques. Comment réussir son acculturation au télétravail et maintenir ses salariés à distance motivés et productifs ? Le présentéisme à la Française vit-il ses dernières heures ? Eléments de réponse avec Patrick Brennan, directeur des fusions et acquisitions chez LogMeIn, éditeur d’un logiciel de travail à distance.

La révolution ‘Télétravail’ aura-t-elle lieu ?

Elle est déjà en marche ! Les récents épisodes de grèves nous ont en effet montré que les entreprises et les salariés avaient dû s’acclimater à des nouveaux modes de travail, comme le travail à distance. Les options de flexibilité et de mobilité sont très recherchées par les nouveaux arrivants sur le marché du travail, que ce soit la Génération Z ou les Millenials. Selon une étude que nous avons publié en septembre 2018, 67% des français considéraient le télétravail comme un facteur décisif pour accepter une offre d’emploi. C’est un élément devenu essentiel qui s’est démocratisé au fur et à mesure des années dans un esprit d’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. En parallèle, l’adoption d’outils collaboratifs par les entreprises a contribué à accentuer son extension.


Les études se relaient sur le sujet avec leurs lots de contradictions. Tantôt le travail à distance est source de performance et d’engagement, tantôt il met en lumière un manque de motivation et d’efficacité exacerbé par un sentiment d’isolement. Quel est votre analyse du sujet ?

Pour que le télétravail soit source de performance et d’engagement, il faut qu’il soit avant tout préparé. Les entreprises en France fonctionnent encore de manière très pyramidale, avec des managers désignés, auxquels il incombe la prise en charge de certaines tâches. Mais le mot d’ordre pour réussir l’adoption du travail à distance de manière durable est l’organisation : une notion devant intégrer l’ensemble des salariés d’une société de même que la mise en place d’outils collaboratifs. Les récentes grèves nous enseignent que ce mode de travail a été pour beaucoup de salariés et de managers,  leur première expérience de télétravail sur le long terme. Il y a indéniablement eu un engouement au début toutefois, après 1 mois de mobilisation, l’excitation est retombée pour laisser place à un sentiment ‘d’isolement’. Nous sommes donc passés de ‘l’euphorie’ à une perception négative…

De fait, le télétravail, comme l’activité au bureau, ne doivent pas gommer un aspect essentiel : la communication continue entre les salariés et les équipes.

« Le télétravail, c’est un pacte de confiance entre deux parties. », nous confie plusieurs DRH interrogés. Pour autant, la confiance n’exclut pas le contrôle…Comment réussir ce délicat exercice d’équilibriste ?

Bien sûr, on peut comprendre que certains chefs d’entreprises soient plus frileux quant au télétravail. Ils peuvent injustement penser que les employés en profiteront pour s’attarder sur des tâches plus personnelles… Mais nous sommes déjà dans ce cas de figure ! N’utilisons-nous pas nos téléphones portables pour lire nos mails privés et y répondre ? Il y a bien d’autres exemples. C’est pourquoi je pense que la confiance accordée à un salarié travaillant à distance aura pour effet de le motiver, de le pousser à être encore plus efficace. L’implémentation de points à intervalles réguliers aide à renforcer ce lien de confiance. Il permet aussi de vérifier l’exécution des missions.

Si l’on constate une implication similaire d’un employé dans son travail tant au bureau qu’à son domicile, il n’y a pas de raison d’être méfiant, juste vigilant quant au sentiment d’isolement qui peut parfois exister. Dans l’économie moderne, les entreprises qui survivent et prospèrent sont celles qui s’adaptent rapidement à leur environnement en constante évolution. Les entreprises dont les employés sont engagés innovent et s’adaptent plus rapidement que leurs confrères qui se concentrent sur le contrôle. Offrir la possibilité de télétravail est l’un des éléments clés de l’engagement des employés, qu’ils soient jeunes ou plus senior. Le travail, c’est ce qu’on fait et non pas où on le fait.

©Patrick Brennan

Vous venez partiellement d’y répondre : Pourquoi cette réinvention du travail dans un monde digitalisé doit devenir une préoccupation centrale des entreprises ?

Au-delà de la nécessaire acculturation aux technologies émergentes, il convient de prendre en compte les attentes des nouveaux arrivants sur le marché du travail. Nous savons par exemple que 96%[1] des directions informatiques ont conscience que la nouvelle génération de salariés (les Digital Native) a d’autres attentes et des besoins différents par rapport aux précédentes générations. L’investissement dans des outils qui facilitent l’exercice professionnel est un facteur de rétention de talents, sur lesquels les entreprises doivent tabler pour rester compétitives mais aussi pour favoriser la cohésion.

Le télétravail est l’un des volets d’un changement culturel massif dans le monde du travail. Les entreprises françaises ne peuvent plus exister de manière isolée et elles doivent interagir et faire partie des communautés mondiales. C’est pourquoi il est nécessaire de recourir à la visioconférence et de travailler dans des lieux différents, voire multiples, à l’échelle mondiale et avec des fuseaux horaires différents. Cela signifie que les gens ont besoin d’oublier leur travail de 9h à 18h et de travailler à des heures différentes de chez eux

En France, le présentéisme reste tout de même profondément ancré dans la culture managériale. Être là et être vu, est une manie très gauloise pour afficher ‘sa productivité’. De quoi cette accoutumance est-elle le nom ?

Le présentéisme est de plus en plus décrié par les nouvelles générations bien qu’il soit encore très présent en France. La présence physique sur le lieu de travail est un gage de confiance et de productivité pour les employés. Cependant, une récente étude de Glassdoor a montré que 28% des salariés français se sentent gênés d’arriver en dernier au bureau quant 30% estiment qu’il est mal vu de quitter le bureau avant 18 heures. Les résultats de l’enquête ont également révélé que 26% des répondants avaient admis rester au bureau juste pour être bien vus, mais sans pour autant être efficaces. La France se distingue comme étant le pays au taux de présentéisme le plus élevé en Europe, et cela coûte aussi très cher[2]

Cette accoutumance au présentéisme ne remonte pas à si loin : en 2004, un médecin du Syndicat National des professionnels de la Santé au Travail traduisait le présentéisme français comme le fait que les employés, malades, venaient malgré tout travailler. C’est cette accroche au présentéisme qui peut au contraire miner la productivité des employés, ces-derniers demeurant au bureau non pas par réelle motivation mais plutôt par crainte d’être mal vus.

Un chantier qui doit passer par la mise en place de bonnes pratiques.

[1] Etude LogMeIn sur « Outils de collaboration & IA : où en sont les entreprises françaises ? », septembre 2019.

[2] https://www.journaldeleconomie.fr/Le-presenteisme-coute-225-milliards-d-euros-par-an-aux-entreprises_a7273.html