Digérer la rupture. Eprouver dans tout son être la traversée de cette transition, les managers remerciés de leurs entreprises ne peuvent faire l’économie d’un travail sur eux-mêmes.

Après 13 ans de bons et loyaux services Vincent 40 ans vient d’être « remercié » par son entreprise dans laquelle il occupait une fonction de top management. « La réorganisation que nous sommes en train de faire nous conduit à supprimer ton poste et aussi celui de tes collègues » lui a dit son CEO.  En fin connaisseur des systèmes organisationnels, Vincent s’y attendait. Après le coup de téléphone, Vincent ressent un profond soulagement ; des mois qu’il s’évertuait à remettre de la fluidité dans une organisation qu’il estimait très rouillée, mais avec l’impression d’être tout seul à se battre. Il savait qu’il n’avait plus beaucoup d’appétence à rester. « Je me sens délivré » dit-il à sa femme.   


La négociation de départ se passe bien et Vincent part avec tout ce qu’il demande. Entre l’annonce de son CEO et le moment où il rend sa voiture et les clés de son bureau, une semaine suffit. Les deux parties se sont mises d’accord pour qu’il n’y ait pas de préavis. Après 20 ans d’une belle carrière agrémentée d’un MBA réussi brillamment, Vincent veut maintenant prendre une place de CEO dans une structure à taille humaine dans un secteur proche de ceux dans lesquels il a déjà œuvré. Prévoyant l’issue pour son poste, il explore le marché depuis un mois et les premiers contacts sont prometteurs.  Il est même en short list avec une autre personne sur un poste de DG. Finalement, cela ne se passe pas si mal se dit Vincent, même si sur la forme j’ai un peu d’amertume sur la manière dont tout cela s’est passé.

Mais une semaine après son départ réel de l’entreprise, Vincent broie du noir. Il s’énerve contre l’incompétence des cabinets de recrutement qui ne savent pas lire un cv en entier ; l’un d’eux lui a même proposé un poste qu’il a tenu il y a 10 ans ; enfin le contact très positif avec l’entreprise où il est arrivé en short list ne lui a pas donné signe de vie depuis plusieurs jours, augmentant sa morosité. Il est aussi très fâché contre lui-même, incapable de décrocher plus d’entretiens alors qu’il a envoyé 30 CV. Et surtout, il se met à douter. Et s‘il avait fait tout cela pour rien ? au fond mérite-t-il cette place de dirigeant ? Non content d’être critique envers lui-même, il s’astreint en plus à ne rien changer à ses habitudes de travail ; il travaille d’arrache-pied de 7 h à 20 h tous les jours pour décrocher cette nouvelle place. Rien n’a changé au fond alors qu’il est chez lui avec sa famille, dans la prolongation du confinement et officiellement sans emploi. « Je panique ; je ne me vois pas ne rien faire ; en 20 ans, cela ne m’est jamais arrivé de ne rien faire ». De quoi a-t-il peur au fond ? de ne plus subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille ? Certainement pas dit-il. Il n’arrive même pas à évaluer quand dans un avenir lointain il serait en risque de faillite financière. Le problème n’est donc pas là. Alors que se passe-t-il ?

Une partie de lui tape fort en lui disant : « tu n’es même pas capable de retrouver un poste qui correspond à tes compétences ; tu as fait tout ce chemin pour rien. La preuve, on vient de te proposer ton poste d’il y a 10 ans ; si ça continue, tu finiras par aller trier les pommes de terre ! ». C’est avec ce critique sur le dos que Vincent rappelle avec insistance l’entreprise intéressée par son profil ; mais est-ce une bonne idée avec cette posture ? Vincent ne comprend pas pourquoi « ça ne marche pas » et il tourne en rond dans cette spirale négative et pessimiste.

Une semaine seulement qu’il a été remercié (quel drôle de mot !) ; 7 jours à peine.

Vincent dit qu’il voudrait maintenant digérer mais se reprend vite ; euh, diriger, je voulais dire. Et il sourit. Il rit de ce lapsus qu’il commence à comprendre. Il rit de son tyran intérieur qui l’oblige à trouver un poste de CEO en moins d’une semaine. Il commence à réaliser qu’être remercié pour la première fois de sa vie professionnelle n’est pas un évènement neutralisable aussi facilement. Qu’il y a des deuils à faire. Le voilà le « travail » pour maintenant. Celui de la digestion, sinon le projet de diriger, autrement dit la capacité à donner et montrer la direction à d’autres, continuera de s’éloigner car Vincent n’est tout simplement pas prêt.

Digérer la rupture, éprouver dans tout son être la traversée de cette transition, (le nom du changement pour un individu), Vincent ne pourra en faire l’économie. Heureusement il commence à le comprendre. Réaliser qu’il a rendez-vous avec ses émotions et toute l’intelligence qu’elles lui apportent en ce moment si confrontant. De belles ressources pour le futur dirigeant !

  • La colère contre les loyautés qui tombent et les demandes de soutien ou solidarité restés sans réponse ; la colère pour affirmer ce qu’il veut désormais et ce qu’il ne veut plus, et aussi manager à partir de ses valeurs.
  • La tristesse pour se séparer d’un statut, des anciens projets (dont celui de grandir encore dans l’entreprise qui le licencie) ; la tristesse pour faire de nombreux deuils d’illusion (comme celui de sa capacité à faire bouger les choses), et ritualiser la séparation d’avec ses collègues et équipes, escamotée par le licenciement expéditif …..; capitaliser pour passer ensuite à une prochaine étape, décidément une semaine, c’est bien trop court !
  • La peur de ne pas retrouver (tout de suite) une place et celle de rester trop longtemps « à la maison sans rien faire » avec en corollaire le besoin de mettre en sécurité sa réputation, sa légitimité et son employabilité
  • La joie aussi de retrouver une liberté d’explorer de nouveaux possibles en donnant vie à de nouveaux projets et d’enfin laisser de la place à sa finalité

Pour l’instant tout cela s’entremêle dans ce qu’on pourrait appeler la digestion et Vincent pense finalement qu’elle pourrait durer 6 mois.

Souhaitons à Vincent une excellente digestion, cela fera de lui un dirigeant apaisé ET puissant ….quand son heure sera venue !