HEROS | Premier concurrent handisport sur le Vendée Globe à bord de l’Apicil, Damien Seguin réalise l’exploit de finir son tour du monde à la voile en solitaire à seulement 18h 13min 34s du vainqueur, Yannick Bestaven. Un Vendée Globe de légende, au finish incroyable. Le jeune homme à l’énergie contagieuse nous offre, le temps d’un échange téléphonique une belle leçon d’humilité et de dépassement de soi. En gagnant ses galons de skipper de haut niveau, il fait la démonstration évidente que le handicap s’efface naturellement au profit des compétences de l’homme. Interview.


Désirée de Lamarzelle : Comment est la météo en ce moment ?

Damien Seguin : Là, il fait super bon. Je me trouve au large du Brésil et, pour vous faire une petite carte postale, il fait beau, même s’il y a pas mal de nuages, la température est de 30 degrés et l’eau doit être aux alentours de 28 degrés ; bienvenue à bord !

Comment vous sentez-vous ?

D. S. : Je me sens plutôt très bien, comme « un poisson dans l’eau » car j’ai l’impression de maîtriser ce qui m’arrive.

Au 68ème jour de la course, comment définir votre expérience ?

D. S. :  Le Vendée Globe, cela rassemble à plusieurs choses . C’est d’abord une aventure humaine ; c’est également une compétition : pour rester compétitif, vos connaissances du sport nautique autant que votre endurance et votre mental comptent. Car c’est très long. D’ailleurs, il n’y a pas d’autre course qui soit aussi longue. J’en suis à mon 68ème jour alors que mon record en solitaire était de 20 jours. J’avais essayé d’imaginer comment en tant qu’être humain j’allais vivre cette solitude-là, mais également la pression de la compétition sur une durée aussi importante… Je suis content de voir que je le vis bien.

Pour participer au Vendée Globe un skipper doit-il aussi faire preuve de qualités d’entrepreneur ?

D. S. : Oui c’est une des premières qualités pour le Vendée Globe. Ce n’est pas forcément le cas des autres courses nautiques où ce sont principalement les qualités sportives qui comptent. Mais participer au Vendée Globe est un projet qui ne se monte pas du jour au lendemain. Il nécessite des qualités managériales comme, déjà, savoir écrire son projet, et tout mettre en place pour le rendre viable. En ce qui me concerne, j’ai  créé une structure avec 4 salariés, avec des effectifs qui devraient encore doubler. Bien évidemment, il faut savoir également déléguer quand vous vous entourez de gens qui savent gérer tout ça !

Comment avez-vous développé ces compétences ?

D. S. : En montant mon projet, quitte à passer pour un fou auprès de mon entourage !  Je viens d’un milieu très éloigné de l’entrepreneuriat, avec des parents professeurs, et moi-même je me destinais – après avoir passé le Capes – à devenir fonctionnaire !

Avec la course qui touche à sa fin, la pression de la compétition n’augmente pas trop ?

D. S. :  Cela me va bien car j’ai vraiment en moi la culture de la compétition. J’ai fait 4 fois les para-olympiques, donc j’ai tendance à me nourrir de cette pression. C’est exaltant d’être encore là à ce niveau de la course et de faire partie des premiers.

Faut-il avoir de la chance pour relever le défi que représente cette course  ?

D. S. : Je ne crois pas vraiment dans la chance ou le destin, même si j’ai conscience qu’il faut une part de chance dans ce défi du Vendée Globe. Je dirai que je crois surtout dans les valeurs du travail, il y a un énorme investissement personnel – en efforts physiques – sur le bateau.

Damien Seguin : J’ai envie de prendre une douche en arrivant ! 

Comment définir votre style de navigation ?

D. S. : Je suis quelqu’un de raisonné, ce qui est un avantage sur une compétition aussi longue, qui nécessite une grosse gestion du matériel mais aussi du mental. Si vous demandez à tout mon entourage ou à mes adversaires, j’ai un mental à toute épreuve : je ne suis pas du genre à lâcher facilement mon objectif et j’ai tendance à rebondir, à me dépasser.

En tant que skipper handipsort, cherchez-vous à faire bouger les lignes du sport et de la compétition ?

D. S. : Je ne cherche pas un statut particulier en faisant cette course mais je serais ravi de pouvoir contribuer à faire changer les mentalités. J’ai eu un parcours semé d’embûches : il a fallu me battre – peut-être plus qu’un autre skipper – car beaucoup de personnes ne croyaient pas en ma capacité de pouvoir réaliser ce que je suis en train de faire aujourd’hui. Et je vois à travers les nombreux messages de soutien que je reçois que cela touche des gens très variés, et pas seulement ceux qui sont concernés par le handicap. C’est une des vertus du sport que de dépasser les clichés, de promouvoir le dépassement de soi, et à ce titre-là, je veux bien être l’ambassadeur de ce que vous voulez (rires) !.

A propos des clichés qui enferment, Marguerite Yourcenar disait que « le conformisme est une mauvaise maladie ».

D. S. : Oui, je suis complètement d’accord avec elle, car le conformisme évoque une certaine forme d’endormissement, de manque d’ouverture dans une société un peu étriquée qui a tendance à mettre les gens dans des cases prédéfinies : les valides d’un côté et les « handi » de l’autre, les jeunes d’un côté et les vieux de l’autre, etc…  On doit se baser uniquement sur les compétences et non sur les genres. Sur le Vendée Globe, c’est ce que je veux montrer :  j’ai ma place parmi les autres parce que j’ai les compétences, même si j’ai un handicap.

 Le Vendée Globe connaît un engouement particulier avec le confinement…

D. S. : C’est sûr qu’avec le confinement il y a un engouement qui ne touche pas seulement les amateurs mais aussi de nombreuses personnes qui avaient besoin de s’évader à travers notre course et notre récit. C’est magique pour nous si nous amenons de la joie au milieu de la grisaille. Même si nous avons pris le départ dans des conditions très particulières et un peu tristes, nous avons conscience d’avoir eu de la chance que l’organisateur du Vendée Globe tienne bon et accepte de maintenir l’épreuve alors que beaucoup ont été reportées.

De quoi aurez-vous envie en arrivant ?

D. S. : Prendre une douche ! C’est une course où on est capable d’endurer des conditions d’hygiène très précaires et, pour l’arrivée, on rêve de choses très simples qu’on a mises en parenthèse :  une douche, une nuit réparatrice, et un bon matelas.

Vous vous reposerez ?

D. S. : Ah, on ne peut jamais se reposer vraiment, qu’il s’agisse au moment de la course ou au sein de mon entreprise qui exige une remise en question quotidienne. Si je n’emmène pas mon équipe sur le bateau, je dois néanmoins l’embarquer dans les défis technologiques et d’innovation que nous relevons !

 

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