Le socle du programme économique de Marine Le Pen est un mirage. L’adopter serait ruineux pour la France.

 

L’économie française a beau être empêtrée dans la croissance molle et le chômage de masse, le Front National voudrait laisser croire qu’il existerait une potion magique pour en sortir à peu de frais : quitter la zone euro.

Si cette option a de quoi séduire de prime abord, c’est parce qu’elle surfe avec une certaine habileté sur la vague des protestations en tout genre qui s’est abattue depuis la crise sur la zone euro.

La reprise tardive sur le continent européen ? « C’est la faute aux politiques de rigueur budgétaire imposées ces dernières années à des pays membres déjà fragilisés par la crise financière ! »

L’aggravation de l’endettement public en Grèce, en Italie et au Portugal, et même en France ? « C’est la preuve de l’incapacité des leaders de la zone euro à faire respecter des règles (les 3% de déficit public du traité de Maastricht) qui nous condamnent d’ailleurs à la récession ! »

Les divergences de compétitivité et de balance commerciale, entre, d’un côté, l’excédent colossal de l’Allemagne (+253 milliards) et, de l’autre, le déficit tricolore (près de -50 milliards) l’an dernier? « C’est encore l’un des effets délétères de la monnaie unique, avec en prime une pression à la baisse sur les salaires en France ! »

Une seule conclusion possible pour l’équipage souverainiste : il faut quitter ce bateau ivre, avant qu’il ne sombre définitivement !

 

Il y a pourtant fort à parier que cette thérapie de choc tuerait en un temps record notre économie et ruinerait tous ses efforts, déjà trop timides, pour résoudre ses problèmes structurels.

C’est même peu de dire que l’Etat et les entreprises paieraient un lourd tribut à ce nouveau caprice politique que notre pays n’a absolument pas les moyens de s’offrir.

Sortir de la zone euro pour retourner au franc nous coûterait très cher : la bagatelle de plusieurs dizaines de milliards ! 30 milliards d’euros pour le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau. Probablement beaucoup plus, et jusqu’à 180 milliards auxquels il faudrait ajouter la destruction de plus de 500 000 emplois au total dans l’hexagone, d’après l’Institut Montaigne.

Si le coût réel d’un retour au franc est à vrai dire difficile à estimer, rien ni personne ne serait en mesure d’éviter sa dépréciation face à l’euro.

Ce problème de dévaluation, lié à notre déficit extérieur, pourrait passer pour un avantage en première analyse. Les défenseurs du « frexit » veulent d’ailleurs convaincre les électeurs que la compétitivité de nos entreprises exportatrices s’en trouverait durablement accrue…

En réalité, la relance initiale de nos exportations pourrait conduire nos partenaires commerciaux à mettre en place des barrières tarifaires, tandis que l’augmentation de la facture d’importations de nos sociétés en limiterait les gains, avec à la clé une probable recrudescence d’inflation.

Si la France peut d’autant moins jouer aux apprentis sorciers et s’exposer aux conséquences néfastes d’une sortie de la zone euro, c’est parce que son Etat n’a pas su présenter un budget en équilibre depuis plus de trente ans et que plus de 60% de la dette publique est détenu par des créanciers étrangers.

Même si l’hypothèse d’une panique des investisseurs étrangers – qui ne peut toutefois être écartée- reste improbable, on doit bien comprendre que devant le risque de dévaluation, tant les marchés que la Banque Centrale Européenne (BCE), nos créanciers, exigeraient une prime de risque pour maintenir leurs concours pour les premiers et leurs achats d’obligations françaises pour la seconde.

Avec l’ajustement à la hausse des taux d’intérêt qui s’en suivrait, le financement de la dette publique serait d’autant plus problématique. Ce qu’un pays fortement excédentaire sur le plan commercial pourrait peut-être s’offrir, un pays comme la France accumulant les déficits extérieurs et contraint de solliciter quotidiennement les prêteurs étrangers pour les financer, ne peut se le permettre.

L’endettement des administrations publiques et le déséquilibre de notre balance commerciale ne sont pas seuls en cause. Les entreprises financières et non financières y laisseraient également des plumes si la France abandonnait la monnaie unique.

Le naufrage serait même total, car en cumulant une dévaluation du nouveau franc et une dette des sociétés non financières libellée en euros atteignant 35% du PIB selon l’OFCE (et même 40% pour les banques), son remboursement s’avérerait presque impossible.

Qui se soucie de ces catastrophes en chaîne côté souverainiste ? Personne.

 

Car le Front national prétend qu’il suffirait par exemple que la Banque de France fasse tourner la planche à billets pour prêter directement à l’Etat et le soustraire au « diktat » des marchés. Sans nous alerter toutefois sur le fait qu’une plus grande quantité de monnaie en circulation générerait bien entendu plus d’inflation…

Il tente aussi de faire croire qu’en sortant de l’euro, notre pays pourrait dans le même élan s’affranchir des critères de déficit public résultant de Maastricht ! Ce romantisme budgétaire ignore sciemment que, pour rompre sans dommage avec les engagements budgétaires européens, l’économie française devrait alors être en mesure de résister à la pression des marchés financiers, qui deviendrait au contraire aussi forte que parfaitement insupportable en quittant la zone euro.

Non seulement quitter l’euro équivaudrait à adresser un signal de défiance on ne peut plus limpide à nos partenaires commerciaux, mais cet acte ferait plonger l’Etat, nos PME qui ne résisteraient pas à ce choc, et bien sûr les ménages dont le pouvoir d’achat serait sévèrement attaqué par l’inflation, via une augmentation du prix des produits importés (essence, textile)…

 

Pourquoi devrait-on alors précipiter notre pays dans une telle folie castratrice pour notre économie, alors que celle-ci n’est encore que convalescente ?

Le dernier argument brandi par le Front national est censé faire mouche : c’est celui d’un hypothétique retour à la souveraineté monétaire nationale. Il est pourtant largement illusoire : l’Etat français, pour conserver un certain niveau d’autonomie et de stabilité monétaire, serait certainement contraint de puiser dans ses réserves de change, afin de défendre la parité franc/euro contre des réactions spéculatives du marché, qui promettent d’être vives dans ce scénario incongru.

Reste, enfin, l’ultime tour de passe-passe rhétorique : « après tout, puisque personne n’est en mesure de nous dire avec certitude le coût d’un retour au franc et que d’aucuns suggèrent, voire clament, que l’euro serait un échec cuisant, à quoi bon tergiverser ? Jetons le bébé (l’euro) avec l’eau du bain (les carences de la zone euro) ».

Les pourfendeurs de la zone euro se montrent pourtant bien incapables de démontrer économiquement la supériorité de leur scénario de « fuite ». Ils se contentent de relever que « l’euro, ça ne marche pas », et en veulent pour preuve la faible croissance de la zone, ou encore la concentration de la richesse et de l’industrie autour de la partie allemande de l’Europe…

Cela évite de réfléchir et feint aussi d’ignorer deux avantages absolument décisifs de l’euro pour la France depuis sa création.

 

Le premier, c’est l’écart de taux d’intérêts entre les emprunts d’Etat français et allemands, qui s’est réduit de 1,5 point depuis le passage à l’euro, ce qui allège, toutes choses égales par ailleurs, notre charge publique d’endettement.

Le second est non moins décisif : l’inflation a reflué nettement, passant de 4,4% en moyenne par an entre 1981 et 1998, à seulement 1,5% depuis 1999.

Cela évite aussi de se demander s’il n’y aurait pas une alternative pour relancer le projet européen et corriger les faiblesses de la zone euro et ses failles institutionnelles.

Cette alternative existe pourtant bel et bien. Sauver l’euro et construire notre prospérité future autour de sa consolidation n’est pas hors de portée. Pour contrer les divergences, voire les turbulences, au sein de la zone, rien n’empêche d’imaginer de mettre en place des mécanismes de « solidarité », d’inspiration fédéraliste.

Cela suppose, il est vrai, la construction d’un véritable budget commun européen, ambitieux, pour financer des investissements d’avenir -publics et privés- tout particulièrement pour accélérer la transformation numérique de nos entreprises ou encore réussir la transition énergétique.

L’isolement et l’enfermement auxquels conduisent certaines idées souverainistes ne résoudront pas nos problèmes. Car le déni et la victimisation n’ont jamais remplacé une politique.

Pour éviter toute relégation, la France doit regarder devant elle, résister à toute tentation de repli sur soi et relancer la dynamique européenne, en recréant la confiance au sein du couple franco-allemand.