La reprise sera longue et compliquée pour notre économie. Non que la vitesse de réaction publique ou son ampleur aient fait défaut. La réponse budgétaire et monétaire combinée a déjà atteint 10% du PIB mondial. En incluant le prêt garanti par l’Etat (PGE), la France, à elle seule, a déjà mis sur la table 460 milliards d’euros pour voler au secours des entreprises et des ménages.

Aux premières mesures d’urgence adoptées dès le mois de mars s’est ajouté un nouveau plan massif pour venir en aide aux secteurs les plus touchés. Automobile, tourisme et aéronautique ont tour à tour bénéficié depuis le mois de mai dernier d’annonces exceptionnelles pour soutenir leur activité touchée de plein fouet par le confinement. En attendant un plan de relance attendu pour l’automne.


Des experts alertent sur le fait que tout cet argent déversé sur l’économie française pourrait ne pas suffire à redresser la barre ni à éviter une croissance durablement en berne et un chômage massif.

Les premières tendances chiffrées de l’impact du coronavirus ont, il est vrai, de quoi effrayer.

Au cours des trois premiers mois de l’année, l’économie française a déjà détruit plus de 500 000 emplois selon les données publiées il y a quelques jours par l’Insee, l’Acoss et la Dares. Avec plusieurs secteurs qui ont payé un tribut particulièrement lourd, à commencer par la filière de l’hébergement et de la restauration (-4,4%, soit 50 600 emplois perdus) ou encore celui des services aux ménages (-2,8%, soit 37 400 emplois de moins).

Un choc sur notre tissu productif plus long et plus violent encore que celui observé au deuxième trimestre de l’année 1968, marqué par les événements de mai. Cette fois, les branches marchandes ont perdu 40% d’activité en seulement deux mois de confinement et l’emploi industriel qui n’avait pas baissé depuis le début de l’année 2017 s’est replié de -0,4%.

Les aides publiques colmatent. Mais elles ne font pas disparaître les cicatrices de la crise. Parfois même, elles peuvent -après leurs bienfaits immédiats- créer des obligations supplémentaires pour les entreprises. 469 000 d’entre elles ayant décroché un prêt garanti depuis son introduction fin mars vont ainsi devoir le rembourser dans les prochaines années. Le tout dans un contexte marqué par un gonflement sans précédent de leur endettement, qui atteignait déjà plus de 1 800 milliards d’euros en cumulant prêts bancaires et obligataires.

A l’évidence, toutes les entreprises ne tiendront pas. Pour le moment, la levée du confinement ne s’est pas encore accompagnée d’une hausse marquée des cessations de paiement. Mais chacun s’attend désormais à ce que le nombre de procédures collectives, qui n’a pas excédé 1 317 en mai dernier, reparte à la hausse dès le mois de septembre. Une inquiétude alimentée non seulement par la reprise très progressive de l’activité, mais aussi par la prochaine réduction des aides publiques, entre le chômage partiel et les charges sociales qui ne pourront bientôt plus être reportées. Une exposition majeure aux risques pour un grand nombre de TPE et de PME qui plaide en faveur d’une mobilisation sans faille pour accélérer le rythme du rebond. Car l’économiste en chef de l’OCDE, Laurence Boone, prévient déjà : « les impacts économiques sont terribles partout. La reprise économique sera lente et la crise exercera des effets durables ». Un avertissement qui justifie à lui seul de créer les conditions pour une reprise plus rapide de l’activité dans notre pays.

Ce défi d’un rebond accéléré n’est peut-être pas hors de portée. Car si le cœur sur la main, Bruno Le Maire nous prédit une chute du PIB de -11% en 2020, le Haut Conseil des finances publiques pense de son côté que – sous certaines conditions – la récession pourrait être « moins marquée ».

Reste à préciser par quelles voies il serait possible de limiter l’effondrement économique et la casse sociale qui s’en suivrait.

Sept idées simples méritent d’être poussées pour réduire au maximum la période d’apnée et permettre à notre économie de remonter plus vite à la surface.

Première idée : privilégier l’endettement public à une campagne hâtive de réduction des déficits

La peste des déficits vaut bien mieux que le choléra des défaillances et du chômage de masse. Les crises précédentes, notamment celles de 2008-2009, ont systématiquement montré que vouloir revenir trop tôt à l’orthodoxie budgétaire pour limiter l’impact de la récession sur les finances publiques relevait de la courte vue.

Dès lors que la stratégie de gonflement de la dépense publique pour soutenir l’activité est adossée à une politique monétaire très accommodante de la Banque Centrale Européenne (BCE) organisée autour d’un rachat massif d’actifs publics, l’exposition au risque sur les marchés reste assez faible.

De facto, l’agence France Trésor continue de refinancer la France à moindre coût auprès des investisseurs alors même que la facture du sauvetage économique a été réévaluée à 134 milliards d’euros (hors PGE) par le troisième budget rectificatif depuis le début de la crise sanitaire.

Deuxième idée : redonner aux entreprises et aux ménages envie d’investir

C’est sans doute l’objectif le plus déterminant aujourd’hui. Car les injections massives de liquidités par les pompiers budgétaires et monétaires doivent à tout prix servir à éteindre l’incendie. Or, avec la montée des incertitudes, on peut craindre que ménages et entreprises ne conservent précieusement la trésorerie déversée par l’Etat et la BCE par crainte de l’avenir et tout particulièrement de possibles hausses d’imposition à venir.

Le prix Nobel d’économie Joseph E. Stiglitz, plaide pour de très fortes incitations à dépenser. Et il a bien raison. A eux seuls, les ménages tricolores auraient gonflé leur épargne de plus de 100 milliards d’euros durant le confinement. Pour obtenir un rebond plus fort de la consommation française, comment s’y prendre ? Parmi l’arsenal auquel un gouvernement pourrait recourir, une piste se détache selon le professeur à l’université Columbia (New York) : « garantir que, si un ménage achète une voiture aujourd’hui et que la courbe épidémique demeurait à un certain niveau dans six mois, les remboursements mensuels de son crédit auto seraient suspendus ». Un moyen utile de rassurer les consommateurs.

La Chine est allée plus loin encore en émettant des bons d’achat pour stimuler la consommation des ménages : les gouvernements locaux de 50 villes ont ainsi émis des bons numériques pouvant être utilisés pour acheter un ensemble de biens et services pendant un certain temps. De quoi stimuler la demande si l’on adoptait une telle mesure chez nous.

Troisième idée : travailler davantage plutôt que payer moins les salariés du secteur marchand

Le président de la région des Hauts-de-France, Xavier Bertrand, l’a dit sans ambiguïté la semaine dernière sur le plateau de BFM TV : « la modération salariale serait une faute morale et une erreur économique ». En période de crise, penser qu’on sauvera les emplois en baissant les salaires est une tentation forte pour l’employeur. Mais c’est très largement une illusion. Le salaire n’est ni l’ennemi de la croissance ni celui de l’emploi. Au moment précis où l’on cherche à stimuler l’offre productive, s’en prendre aux rémunérations non seulement aggrave les inégalités de revenus entre les plus qualifiés et les autres, mais condamne aussi la consommation à stagner, ce qui réduit d’autant les incitations à investir pour les entreprises.

Il existe bien une autre alternative : travailler plus. Il ne s’agit pas de s’engager dans une nième discussion en vue d’une réforme législative du temps de travail, mais d’utiliser les dispositifs existants. Non seulement la défiscalisation des heures supplémentaires, mais aussi les accords de performance collective (APC) au niveau de l’entreprise, inventés par les Ordonnances Travail de 2017. Moyennant un accord préalable, l’employeur peut tout à fait aménager le temps et l’organisation du travail pour une période limitée, afin de donner à son entreprise la souplesse nécessaire pour la reprise d’activité.

Dix-huit mois après les premières manifestations des Gilets jaunes et moins de six mois après les tensions occasionnées par le débat sur les retraites, on ne peut plus raisonnablement espérer réformer « par en haut ». C’est au niveau de l’entreprise, dans le cadre d’un dialogue social décentralisé, que les dirigeants doivent prendre leurs responsabilités et se servir des outils appropriés pour rebondir sans heurt ni régression sociale pour les salariés.

Quatrième idée : protéger les entreprises contre la dégradation de leur trésorerie

L’Etat a cassé sa tire-lire pour soulager la trésorerie des petites et moyennes entreprises : suppression pour l’équivalent de 3 milliards de charges sociales, chômage partiel pour 31 milliards tandis que 8 milliards sont venus soutenir 780 000 TPE et indépendants dans le cadre d’un fonds de solidarité ayant permis aux uns et aux autres de toucher un chèque en moyenne de 1 329 euros en guise de dédommagement de leur baisse d’activité en mars dernier.

Pas de quoi pourtant les protéger intégralement contre un effondrement de leur trésorerie. A la fois parce que la contraction d’activité a été brutale et que le déconfinement n’autorise qu’une reprise progressive, mais aussi parce que beaucoup d’entreprises sont exposées aux impayés de leurs clients et aux retards de paiement.

Contre les impayés, le projet de loi de finances rectificatives (PLFR) dans sa troisième mouture a créé un nouveau programme bienvenu de soutien à l’assurance-crédit baptisé « Cap Relais », lequel aboutit à faire endosser par l’Etat via le réassureur public CCR, jusqu’à 75% des risques actuels des assureurs-crédit.

Mais il y a aussi les retards de paiement – plus insidieux mais tout aussi destructeurs- qui plombent la trésorerie des entreprises de moins de 250 salariés au quotidien. En avril dernier, ce sont plus d’un tiers des factures qui ont été payées avec plus de 10 jours de retard sur l’échéance, contre 20% en temps ordinaire.

Le comité de crise, mis en place au cours des premières semaines de l’épidémie de covid-19, doit poursuivre sa mission de contrôle et de médiation. Mais surtout les grandes entreprises et les ETI doivent continuer à se sentir responsables du sort des TPE et PME en phase de reprise. Ce qui doit conduire celles qui ne l’auraient pas encore fait à adopter des pratiques solidaires : payer à l’heure ses fournisseurs bien sûr, leur donner de la visibilité sur les commandes à venir, mais aussi réfléchir à toute adaptation à moyen terme de leur politique de sous-traitance, avec l’objectif de renforcer la souveraineté économique de notre industrie.

Cinquième idée : renforcer les fonds propres des PME et les aider à accélérer leur transformation

Les tensions de trésorerie sont la face émergée de l’iceberg qui menace de couler nos entreprises. Beaucoup d’entre elles vont être freinées dans leur redémarrage, leur croissance et leur investissement par un manque de fonds propres.

En principe, les ETI et les grosses PME devraient pouvoir bénéficier du soutien des compagnies d’assurance, engagées à mettre en place un programme d’investissement de 1,5 milliard d’euros en leur faveur. Les acteurs du capital-investissement devraient aussi monter au front pour entrer en capital d’une partie d’entre elles.

Mais il est à craindre que TPE et petites PME ne soient pas en mesure d’obtenir la recapitalisation dont elles auraient tant besoin. Ce qui milite pour la création d’un fonds garanti par l’Etat. Des réflexions sont en cours dans cette direction pour un montant qui pourrait dépasser 10 milliards d’euros, probablement sous forme de prêts participatifs, c’est-à-dire de longue durée et assimilés à des fonds propres. Cible du dispositif : entre 20 000 et 30 000 entreprises.

Le renforcement en fonds propres des entreprises à fort potentiel de développement ne sera pas suffisant. Leurs dirigeants doivent être accompagnés non seulement pour redémarrer plus vite comme le gouvernement et la secrétaire d’Etat Agnès Pannier-Runacher l’ont prévu (aide à la reprise d’activité, à la gestion du cash, à la gestion de la chaîne d’approvisionnement), mais aussi pour accélérer leur transformation. Quel sens aurait la recapitalisation si elle ne conduisait pas également à les aider à faire évoluer leur gouvernance, leur stratégie, leurs relations avec les collaborateurs, clients et fournisseurs dans le dessein de construire un modèle plus durable ? C’est probablement là qu’il faut gagner la course d’obstacles et de vitesse. Mettre autour de la table BPI France, le Conseil national de l’industrie, les patrons de filières et les organisations professionnelles pour produire à grande échelle des programmes de soutien aux PME, avec l’appui des leaders de chaque secteur d’activité, est indispensable.

Sixième idée : conclure au plus vite la négociation européenne sur le plan de relance de 750 milliards

La reprise ne va pas dépendre des seuls efforts accomplis par l’Etat et les partenaires économiques et sociaux de l’hexagone. L’Europe se doit d’être à la pointe de la relance alors que les principales économies du continent – à commencer par l’Italie, l’Espagne et la France- sont parmi les plus exposées à la crise économique occasionnée par l’épidémie de covid-19.

Encore faut-il parvenir à surmonter des oppositions qui restent vives entre ceux qui affichent leur conviction d’une intervention lourde sous forme d’emprunt pour la financer et ceux qui ont les cheveux qui se dressent dès qu’il s’agit d’organiser un dispositif de redistribution solidaire en direction des Etats les plus touchés.

Bien sûr, le couple franco-allemand représenté par Angela Merkel et Emmanuel Macron, a remporté la première manche en faisant adopter par les Vingt-Sept le principe d’une enveloppe de 750 milliards d’euros que la Commission souhaiterait emprunter sur les marchés et redistribuer aux Etats membres sous forme de prêts et de subventions budgétaires afin de relancer les économies de l’Union.

Mais vendredi 19 juin, lors de la visioconférence sur le plan de relance, on était encore très loin d’un accord. Celui-ci continue de se heurter à l’intransigeance de ceux qu’on surnomme désormais de plus en plus les « frugaux » (Pays-Bas, Suède, Danemark et Autriche) toujours arc-boutés sur plusieurs lignes rouges : une enveloppe moins importante, une préférence pour les prêts plutôt que pour des subventions, un meilleur ciblage des aides sur les pays les plus touchés par la crise, ou encore la question des modalités de remboursement des prêts…

Chaque semaine compte. Chaque jour compte pour dégager un compromis. Car l’aide attendue doit venir alimenter au plus vite le futur « fonds de reprise et de résilience » ainsi qu’un fonds pour une transition écologique juste (à hauteur de 655 milliards), le solde de l’enveloppe visée par Berlin et Paris devant en principe être réparti entre les entreprises solvables et l’investissement privé (56,3 milliards) et la recherche et les systèmes de santé (38,7 milliards). De quoi justifier que l’Europe, qui vient déjà de briser plusieurs tabous importants – dont celui de la mutualisation des dettes – se donne les moyens d’isoler les résistances les plus farouches et d’imposer enfin une vision généreuse et solidaire au plus fort de la crise.

Septième idée : réformer en profondeur l’architecture de notre fiscalité plutôt que restaurer l’ISF

La tâche de l’Europe est immense. Car derrière la question du plan de relance et celle connexe du projet de budget européen 2021-2027 (1 100 milliards d’euros), se dresse un autre mur de très grande hauteur : celui de l’harmonisation fiscale.

En France, ceux qui veulent aller vite et se dispenser de réflexions de fond brandissent de nouveau la menace de rétablissement d’un ISF (Impôt sur la Fortune) ancienne formule. Au motif qu’un impôt coronavirus sera de toute manière nécessaire et qu’il est somme toute logique de demander une contribution particulière des plus hauts patrimoines, le rétablissement de l’ISF, remplacé en décembre 2017 par un dispositif taxant la seule fortune immobilière (IFI), s’impose comme une option tangible. Une préconisation qui si elle était suivie d’effet ne changerait pourtant guère la donne : alors que l’IFI n’a rapporté que 1,3 milliards en 2019, l’ISF ramenait 5 milliards d’euros par an à l’Etat. Une contribution qui, en définitive, ne rapporterait guère plus de 3% des montants injectés jusqu’à présent pour sauver l’économie française (134 milliards d’euros, hors PGE).

Plutôt que de vouloir à tout prix augmenter les impôts pour se donner bonne conscience et en attendre -souvent à tort- des rentrées fiscales supplémentaires massives, c’est plutôt une harmonisation des règles fiscales internationales et européennes qu’il faut viser.

La première priorité est ainsi de se donner les moyens de faire « atterrir » le travail de négociation engagé sous l’égide de l’OCDE entre 140 pays pour construire une colonne vertébrale fiscale commune. Un travail qui n’a toujours pas été mené à son terme en ce qui concerne la fiscalité du numérique.

La seconde priorité est d’agir à l’échelle européenne pour faire aboutir le projet déjà ancien d’une taxe carbone aux frontières, en la faisant porter sur les émissions de Co2 des importations vers l’Union Européenne. La cohérence doit primer : à partir du moment où l’UE s’engage sur le chemin d’une dette massive et mutualisée, faire émerger l’impôt européen de demain s’imposera comme une évidence.

 

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