L’Afrique sub-saharienne est devenue la région du monde la plus rapidement urbanisée,  à un rythme supérieur à celui de la Chine ou de l’Inde. Cette partie du continent africain apparaît aujourd’hui comme un des derniers fronts de la quatrième révolution industrielle. Cette transition rapide présente des défis de taille mais offre également des perspectives de belles récompenses pour les pays prêts à risquer des milliards dans la construction d’infrastructures. Actuellement, seule la Chine a su répondre à l’appel de l’Afrique.


 

Selon les prévisions, la population africaine, aujourd’hui estimée à 1,1 milliard d’habitants, aura doublé d’ici 2050. Il est attendu que 80% de cette croissance démographique touchera les villes, ce qui rapportera la population urbaine à plus de 1,3 milliard d’habitants. Aujourd’hui, rien qu’à Lagos, la population augmente de 77 personnes par heure. Selon le cabinet McKinsey, d’ici à 2025, plus de 100 villes d’Afrique compteront plus de 1 million d’habitants.

Cette augmentation démographique génère de nombreuses opportunités économiques inédites. Le Fonds Monétaire International (FMI) a déclaré que l’Afrique sub-saharienne est la deuxième région du monde à connaître la croissance la plus rapide. Les projections du potentiel économique tablent sur un marché de 5 000 milliards de dollars. Cet énorme potentiel n’est pas sans rappeler la ruée des entreprises vers le marché chinois du début des années 90.

La Chine est devenue un acteur principal de l’urbanisation en Afrique.  Une grande partie des projets sur ce continent sont menées par des entreprises chinoises et/ou soutenus par des financements chinois. « À l’heure actuelle, tout grand chantier dans les villes africaines qui dépasse trois étages ou trois kilomètres de route est plus susceptibles d’être initié et mis en œuvre par des Chinois » affirme Daan Roggeveen, le fondateur de l’agence MORE Architecture et l’auteur de nombreux ouvrages sur l’urbanisation en Chine et en Afrique.

La Chine n’a pas attendu 2013 et le lancement officiel de « la ceinture et la route » (la nouvelle route de la soie) pour que ses entreprises se lancent dans de grands chantiers d’urbanisme en Afrique. C’est en 1949, quand le Parti Communiste chinois est arrivé au pouvoir, que le lobbying des pays africains a commencé. La nouvelle République populaire, n’étant pas reconnu par les États africains qui préféraient rester fidèles à l’ancien gouvernement chinois, a dû s’impliquer dans chaque pays pour parvenir à une reconnaissance officielle. La Chine saura rembourser les pays qui auront soutenu son nouveau régime en construisant des chemins de fer, des hôpitaux, des universités sur tout le continent africain.

D’autres motivations ont poussé la Chine à s’engager aussi tôt en Afrique. Le départ des puissances coloniales a laissé un vide que la Chine s’est empressée de remplir, attirée par les ressources naturelles du continent qui étaient toujours aussi abondantes. La Chine a profité de l’absence de concurrence internationale pour réaliser des avancées politiques et économiques qui font de Pékin la puissance que nous connaissons actuellement.

La Chine est aujourd’hui la plus grande partenaire commerciale des pays africains avec plus de 200 milliards de dollars par an d’investissements. Selon le cabinet McKinsey, plus de 10 000 entreprises chinoises sont actuellement en activité sur l’ensemble du continent africain. Depuis 2005, le business des entreprises chinoises a généré plus de 2 000 milliards de dollars dont 300 milliards de dollars sont actuellement actifs.

L’Afrique a aussi dépassé l’Asie en devenant le plus grand marché extérieur chinois en nombre de contrats de construction. Pour maintenir cette dynamique, Pékin a annoncé en 2019 la création d’un fonds d’un milliard de dollars dédié au développement de l’infrastructure africaine et s’inscrivant dans l’initiative « la Ceinture et la Route » pour renforcer ses liens économiques avec l’Afrique. Il faut donc s’attendre à ce que les accords commerciaux et les échanges entre la Chine et les pays africains soient de plus en plus nombreux et solides.

 

Rien sans infrastructure

Comme l’a déjà expliqué le président chinois Xi Jinping : « C’est l’insuffisance des infrastructures qui est le plus grand obstacle au développement de l’Afrique ». Ensemble, les pays africains devraient dépenser de 130 à 170 milliards de dollars chaque année pour répondre à leurs besoins en infrastructure. Cependant, selon la Banque africaine de développement, il leur manquerait entre 68 et 108 milliards de dollars.

Réduire le manque d’infrastructures en Afrique a été l’objectif des précédentes colonisations mais il semble que la Chine soit la plus apte à atteindre le cœur de ce continent avec des chemins de fer, des autoroutes et des aéroports.

« Quand les Européens ont développé les infrastructures en Afrique au tournant du siècle, c’était selon eux, pour permettre le développement économique local mais le réel objectif était l’extraction des ressources naturelles. Cela explique la création des lignes de chemins de fer Nairobi-Monbasa et Addis-Adeba-Djibouti qui ont permis de relier les régions intérieurs pleines de gisements minéraux aux principaux ports de l’océan indien » a écrit Xiaochen Su dans The Diplomat.

Les infrastructures sont donc le principal enjeu en Afrique et la Chine semble être la mieux placée pour les lui fournir. Les dirigeants africains ont conscience que la Chine se trouvait dans la même situation il y a à peine 30 ans : un pays mineur dont l’économie ne représente que 2% du PIB mondial. Cependant, au cours des dernières décennies, la Chine a impressionné le monde en utilisant les infrastructures pour stimuler la croissance économique, créant un réseau ferroviaire à grande vitesse de plus de 29 000 kilomètres, en pavant plus de 100 000 kilomètres de nouvelles voies expresses, en construisant plus de 100 nouveaux aéroports et au moins 3 500 nouvelles zones urbaines, dont 500 zones de développement économique et 1 000 lotissements à l’échelle des villes. Au cours de cette période, le PIB de la Chine a été multiplié par 10, permettant au pays de se hisser aujourd’hui au deuxième rang mondial.

C’est précisément ce type de croissance économique induite par les infrastructures que les pays d’Afrique recherchent actuellement. De nombreux dirigeants africains se tournent donc naturellement vers la Chine pour développer leur pays. Les principaux acteurs des projets d’infrastructure les plus onéreux en Afrique, tels que le Coastal Railway à 12 milliards de dollars au Nigéria ou le méga port de Bagamoyo accompagné de sa zone économique de 11 milliards de dollars, sont mis au point grâce à des partenariats chinois.

Depuis 2011, la Chine a su devenir le principal acteur du boom des infrastructures en Afrique, participant à hauteur de 40%, part qui ne cesse d’augmenter. Pendant ce temps, les participations des autres acteurs sont en chute libre. Ainsi, la part des pays européens qui était de 44% est passée à 34%, tandis que celle des entrepreneurs américains est passée de 24% à seulement 6,7%.

« Les entreprises d’États chinoises prennent réellement le contrôle du marché des projets d’infrastructure en Afrique. Il est vrai que partout où vous irez en Afrique de l’Est, vous verrez des équipes de construction chinoises » a déclaré Zhengli Huang, un chercheur associé à l’Université de Sheffield qui a réalisé de vastes études de cas sur l’urbanisation à Nairobi.

Les raisons de cette omniprésence sont plutôt simples, comme le souligne Daan Roggeveen. Selon lui, de nombreux entrepreneurs africains n’ont tout simplement pas la capacité de réaliser ces grands projets de développement, « donc si vous voulez construire à grande échelle, vous vous adressez soit à une entreprise occidentale, soit à une entreprise chinoise. Et à chaque fois, c’est l’entreprise chinoise qui propose un prix inférieur ».

 

Un piège de dette ?

En Afrique, de nombreux pays rêvent d’un meilleur avenir économique tout en croulant sous des énormes dettes liées à des chantiers d’infrastructure qu’ils ne sont pas en mesure de rembourser. Il y avait déjà des signes avant-coureurs comme le chemin de fer à seulement 4$ qui relie Addis Ababa à Djibouti et qui a fini par coûter à l’Éthiopie près d’un quart de son budget total de l’année 2016. Comme aussi le Nigéria qui a dû renégocier un accord avec son entrepreneur chinois à la suite d’un défaut de paiement. En 2012, le FMI a constaté que la Chine détenait 15% de la dette extérieure de l’Afrique et en à peine trois ans, environ deux tiers de tous les nouveaux prêts étaient contractés en Chine. Certains analystes ont lancé des avertissements concernant les pièges de la dette, certains allant même jusqu’à qualifier le comportement de la puissance chinoise comme étant une nouvelle forme de colonialisme.  

 

Quel gain pour la Chine ?

La Chine a besoin des ressources africaines pour assurer sa stabilité économique et politique à long terme. En Chine, plus d’un tiers du pétrole est directement importé d’Afrique, tout comme 20% du coton utilisé en Chine. L’Afrique possède environ la moitié du stock mondial de manganèse, un métal essentiel à la production d’acier et la République démocratique du Congo possède à elle seule la moitié des réserves de cobalt de la planète. L’Afrique compte également des réserves importantes de coltan, nécessaire pour l’électronique, ainsi que la moitié de l’approvisionnement mondial connu de carbonatites, une formation rocheuse qui est la principale source de terres rares.

Toutefois, il faut éviter une idée reçue qui voudrait que tous les projets chinois aient le soutien de Pékin. Le plus souvent, les entreprises chinoises actives en Afrique poursuivent un but purement lucratif, sans tenir compte des ambitions du gouvernement chinois. Cependant, il peut être complexe de vouloir séparer les intentions commerciales de la Chine de sa stratégie en Afrique, les deux sphères se recoupant dans de nombreux cas. L’internationalisation des entreprises de construction et d’informatique ainsi que la construction d’infrastructures permettant l’extraction et l’exportation des ressources africaines demeurent des préoccupations majeures pour Pékin. 

Donc, si toutes les infrastructures développées par des entreprises chinoises sur le sol africain ne sont pas nécessairement orchestrées par Pékin, ces chantiers jouent finalement un rôle dans les intérêts économiques et géo stratégiques ambitieux de la Chine.

 

Article traduit de Forbes US – Auteur : Wade Shepard

 

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