C’est l’histoire de l’entreprise devenue le plus beau succès de Wall Street de ses trente dernières années. « Tout le monde nous disait que c’était impossible », affirme Victor Mendelson. Son frère Eric ajoute : « Que nous allions échouer ». Voici l’histoire incroyable d’une famille ambitieuse qui a réussi à se faire une place parmi les plus grands investisseurs de la planète.

C’est l’heure du déjeuner à Miami, et les deux frères sont assis à leur bureau en face de leur père, Laurans, pour manger leur salade. Eric et Victor sont du genre complémentaire, ils complètent mutuellement leurs phrases, en particulier lorsqu’ils racontent une histoire trépidante. D’ailleurs, en parlant d’histoire trépidante, ils tenaient absolument à nous raconter celle-ci : l’origine de HEICO Corporation, leur entreprise de remplacement de pièces d’avion, cotée en bourse. L’histoire d’un succès retentissant, fruit d’une collaboration entre Eric, 54 ans, Victor, 52 ans, et leur père que tout le monde appelle « Larry », 81 ans.


Depuis 1990, année où la famille Mendelson prend le contrôle d’Hollywood, l’entreprise HEICO originaire de Floride a généré un rendement de 47 500 % (il n’y a pas de faute de frappe, vous avez bien lu). Ces dix dernières années, la valeur des actions a augmenté de 1 270 %, soit bien plus que le S&P 500 (250 %) et Berkshire Hathaway (240 %). Selon nos estimations, la famille Mendelson, qui possède 17 % de l’entreprise, aurait ainsi accumulé une fortune de 1,2 milliard de dollars. En 2019, le chiffre d’affaires a atteint 2,1 milliards de dollars, pour 328 millions de dollars de bénéfices, des chiffres records.

Tous ces chiffres représentent une preuve irréfutable que leurs détracteurs avaient tort : les Mendelson se sont fait une place dans un secteur que l’on pensait dominé par des entreprises historiques, comme General Electric et Boeing, premiers fabricants de pièces aéronautiques qui affichent des tarifs élevés pour rentabiliser leurs coûts de R et D. La famille Mendelson a ainsi racheté au total 78 entreprises et propose des pièces de remplacement moins chères que la concurrence. L’an dernier, HEICO a produit près de 100 000 pièces, vendues à presque toutes les grandes compagnies aériennes du monde ainsi qu’à des clients du secteur de la défense, comme le gouvernement américain. Cela comprend aussi bien des roues, des freins, lumières et des cordons d’alimentation, en passant par le petit loquet qui ferme la cabine des stewards et hôtesses de l’air. À la tête de l’entreprise, on retrouve Larry en tant que PDG et président du conseil d’administration, et les deux frères Eric et Victor comme coprésidents.

Pour Ken Herbert, directeur général de Canaccord Genuity : « Il s’agit clairement d’une anomalie. Aucune entreprise familiale n’a connu un tel succès pendant si longtemps. Ils sont restés très rigoureux et proches de ce qu’ils savent faire ».

L’histoire d’HEICO prend ses origines sur la 116th Street à Manhattan, dans les bâtiments de l’Université Columbia où Larry Mendelson a fait ses études. Ses deux fils y ont étudié l’économie et le commerce, et se sont pris de passion pour l’une des tendances de l’époque : le jeu du rachat. Plus ils accumulaient de savoir sur les bancs de l’université, plus ils étaient persuadés qu’ils pouvaient eux aussi réaliser un achat à effet de levier. C’est Victor, le plus jeune des deux, qui a en premier entendu parler d’HEICO (l’entreprise avait été créée en 1957 et introduite en bourse en 1960) lors d’une conversation avec un courtier en valeurs mobilières qui connaissait bien la société.

Après avoir étudié les finances et les rapports annuels d’HEICO, Victor conclut immédiatement qu’il s’agit de la cible parfaite : une entreprise manufacturière avec des chiffres solides, mais des dirigeants démotivés. Il présente alors l’idée à son frère et les deux jeunes hommes pensent à leur père, un ancien comptable d’Arthur Andersen et investisseur immobilier en Floride, pour investir. Larry se souvient : « Le conseil d’administration ne possédait rien, pas même des actions. Ils avaient perdu toute motivation ». En janvier 1990, après avoir racheté 3 millions de dollars d’actions HEICO, la famille contrôlait l’entreprise. L’ancienne équipe de direction est partie, laissant la place aux Mendelson.

À l’époque, HEICO ne commercialisait qu’un seul article : une chambre de combustion pour moteur. L’entreprise avait obtenu les droits de fabrication quelques années plus tôt auprès du fabricant d’origine, Pratt & Whitney. La vente de ce produit a rapporté 26 millions de dollars, redistribués à des clients comme Pan American World Airways et Eastern Airlines. Rapidement, la famille se met à la recherche de projets similaires sur le marché des pièces de rechange. Chaque pièce devait être approuvée par la Federal Aviation Administration, mais les pièces de rechange n’étaient généralement pas protégées par des brevets, ainsi tout ce que les Mendelson ont eu à faire était d’effectuer une rétro-ingénierie puis de montrer à la FAA que les pièces étaient conformes.

Pour ce faire, Eric passait son temps dans les couloirs du siège social de la FAA à Washington. Il raconte : « Ils étaient vraiment très, très minutieux ». Mais grâce à sa minutie, l’aîné de la fratrie les a convaincus : « Nous faisons une inspection métallurgique complète sur chaque lot de pièces que nous produisons. Cela comprend la solidité du matériau et la granulométrie. Si nous sommes si minutieux, c’est que nous ne pouvons pas nous permettre de connaître un échec ». En 1991, la FAA donne le feu vert à HEICO pour sa deuxième pièce manufacturée, un tube utilisé dans les moteurs à réaction. Cet événement sera crucial pour convaincre les clients, tout comme l’investissement de Lufthansa dans l’entreprise six ans plus tard.

Alors que l’entreprise prenait du galon, Larry insistait sur le le respect d’une règle précise : « On n’essaie pas de rouler le client ». Les prix sont alors maintenus entre un tiers et la moitié de ceux des fabricants d’origine, et la marge nette d’HEICO tourne autour de 15 %. Ken Herbert affirme qu’ils pourraient même faire plus, mais explique : « Historiquement, ils ont toujours été réticents à dégager une marge supérieure à 20 %. Ils ne veulent pas être perçus comme des escrocs ou des profiteurs par les compagnies aériennes ».

Les Mendelson sont des acheteurs astucieux et ont réalisé en 2019 sept nouvelles acquisitions. Ils recherchent des propriétaires ou des cadres supérieurs qui leur ressemblent. Larry raconte : « Les entreprises que nous achetons sont marquées par l’esprit d’entreprendre : des entrepreneurs qui ont commencé il y a des années, ont créé une entreprise dans leur garage. Ils ont commencé avec rien », ce qui, selon lui, signifie « qu’ils surveillent chaque centime ». En général, les entreprises acquises ont un bénéfice de 10 millions de dollars et des marges à hauteur de 20 %. La famille Mendelson achète rarement des entreprises entières, et en laisse souvent un cinquième aux propriétaires ou aux directeurs généraux afin de les motiver.  

Vaughn Barnes, cofondateur de l’entreprise californienne Thermal Structures, un fabricant de produits d’isolation (notamment utilisés pour refroidir le moteur à combustion d’un avion), est l’un d’eux. En 1999, ses partenaires et lui revendent leur société à HEICO pour 35 millions de dollars. Le chiffre d’affaires était alors d’environ 17 millions de dollars, et depuis il a été multiplié au moins par six. Vaughn Barnes précise : « Tant que vous tenez votre parole et que vous faites ce que vous avez prévu, les Mendelson vous laissent tranquille. Parfois, ils demandent juste si vous avez besoin de quelque chose ».

Depuis le début de l’aventure HEICO, Larry, Eric et Victor ont un mode de fonctionnement particulier, que Larry explique : « Toutes les décisions importantes doivent être prises à l’unanimité. Nous nous réunissons, et si l’un d’entre nous n’est pas d’accord, une fois la réunion terminée, tout est réglé ». Si Larry reste au siège de Miami, les deux frères sont sur la route deux jours par semaine, passant en revue les installations dispersées dans le monde entier. Leur père admet d’ailleurs : « Eric et Victor font le gros du travail. Ils gèrent les départements ». Eric s’occupe principalement des affaires avec les compagnies aériennes commerciales, tandis que Victor s’occupe des pièces pour les avions de défense. « Je ne fais pas de microgestion. S’il y a un problème particulier, on s’assied et on en parle ».

Les Mendelson vivent à 20 minutes les uns des autres et à équidistance du bureau, à Miami Beach pour Eric et à Coconut Grove pour Victor et Larry. Le père est un collectionneur infatigable et sa résidence a tout d’un musée : « J’aime Miró. J’aime Renoir. J’aime Roy Lichtenstein, Andy Warhol ». Il catalogue soigneusement tous ses achats dans un dossier en papier kraft et dîne souvent au Capitol Grill, tout près de chez lui. 

Mais HEICO n’a pas profité qu’aux Mendelson. Le plus gros actionnaire de la société est Herbie Wertheim, un ami de la famille et aujourd’hui milliardaire, en partie grâce à sa participation de 10 % dans l’entreprise. Par ailleurs, les Mendelson encouragent leurs employés à profiter d’un plan de retraite lucratif. Ils versent jusqu’à 5 % de ce que les salariés mettent de côté dans le Plan 401 (k), un système d’épargne retraite par capitalisation très populaire aux États-Unis. Ainsi, si vous épargnez 5 000 $, vous obtenez 5 000 $ en actions HEICO, qui n’ont de cesse de s’apprécier au fil du temps. En d’autres termes, les actions de l’entreprise ont transformé de nombreux salariés ordinaires, en particulier les premiers employés, en millionnaires. Larry se permet de corriger : « Non, en multimillionnaires ».

 

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