A la tête d’un patrimoine vivant et désormais culturel que sont les vignes du Grand Cru Classé Haut-Bailly, Véronique Sanders, directrice générale de Château Haut-Bailly conjugue avec un talent largement reconnu par ses pairs, passion et expérience. Une consécration pour celle qui relevait il y a 20 ans le défi de re-prendre les rênes de l’exploitation dans un milieu majoritairement masculin. Rencontre.

 


 

Désirée de Lamarzelle : Peut-on dire que vous êtes née dans la vigne ?

Véronique Sanders : Oui, ma famille était propriétaire de Haut-Bailly avant son rachat en 1998 par la famille Wilmers, donc j’ai -en quelque sorte- grandi dans les vignobles : enfant j’ai toujours été dans les bottes de mon grand-père… j’aimais déjà ce lieu, ce lien avec la terre, la nature, ses odeurs, sa lumière au lever du jour, mais aussi la richesse et la diversité des métiers sur place. Un métier qui à l’époque était plutôt réservé aux hommes.

 

Le métier de vigneron est historiquement masculin…

Il n’y avait pas de femme à la tête de vignoble, et même pour mon grand-père ce n’était pas imaginable qu’une femme prenne sa suite. Cela a été possible grâce à Robert Wilmers qui en achetant Haut Bailly m’a confié la direction. J’ai continué mon apprentissage pendant deux ans, et, en 2000 on m’a donné les clés.

 

Ce secteur a-t-il tendance à se féminiser ?

Ce métier se féminise davantage, à tel point que je me suis aperçue il y a quelques années qu’on avait naturellement 50 % d’hommes et 50 % de femmes dans les trois corps de métier du vignoble : dans la vigne, au chai et dans les bureaux. Donc c’est assez incroyable… je crois beaucoup en la complémentarité homme-femme pour sa richesse de discussion et de prise de décision car enrichie par une manière différente de voir les choses.

 

Quelle est la principale difficulté pour une femme dans votre métier ?

Certainement à mes débuts le fait de se faire accepter, de se faire respecter. Mais j’ai toujours considéré que c’était un avantage d’être une femme, car si les premières années je parlais peu -par discrétion dans un monde où il fallait faire sa place- cela m’a permis d’apprendre en écoutant beaucoup. Néanmoins le métier est dur, car très manuel. C’est un métier d’artisanat très « physique ».

Le lendemain des vendanges on est déjà les suivantes avec des travaux dans la vigne toutes l’année entre la taille, l’effeuillage etc… Le gros de notre personnel est à la vigne toute l’année, quel que soit le temps. D’ailleurs nous sommes la première propriété grâce à nos vignes centenaires avoir été labellisée « entreprise du patrimoine vivant »… donc autant dire que ce patrimoine nous en prenons soin !

 « Chaque pied de vigne a vu passer devant lui des centaines d’heures de travail manuel »

Et en même temps c’est un métier où on essaye toujours de faire des vins de notre temps c’est-à-dire que nous sommes constamment en train de nous adapter technologiquement. Nous travaillons aussi la Faculté d’œnologie dont nous recevons beaucoup d’experts. Nous sommes un lieu d’expérimentation.

 

Qu’entend-on par lieu d’expérimentation pour un vignoble ?

Avec des nouveaux outils viticoles, technologiques, avec des recherches sur les nouveaux modes de taille car on peut à tout moment re-mettre à zéro notre apprentissage de la taille pour un nouveau mode plus approprié, mais aussi en organisant des rencontres dont la dernière était avec Axel Marchal dont la thèse sur la sucrosité de l’élevage en bois de vin rouge montre que cela varie selon la qualité des chênes… Nous voulons être à l’avant-garde de ce qui se fait de mieux.

 

La gestion d’un vignoble passe également par sa rentabilité, comment gérez-vous un grand cru classé ?

La rentabilité des grandes maisons comme Haut Bailly s’apparente un peu aux voitures de luxe qui sont très précises, très pointues mais qui peuvent avoir des sorties de route facilement : c’est de la haute mécanique qui coûte aussi beaucoup d’argent car c’est le prix d’une main-d’œuvre artisanale.

 

L’œnotourisme est-il un relai de croissance ?

L’œnotourisme n’est pas du tout au centre de nos activités mais nous le développons car il contribue au rayonnement de notre maison. Aujourd’hui il y a beaucoup de personnes qui voyagent et s’intéressent au vin et qui veulent venir voir de plus près ce métier. Nous nous organisons pour leur ouvrir nos portes et faire découvrir les coulisses de l’élaboration du vin. Nous avons également des chambres d’hôtes au Château le Pape qui propose aussi une table privée pour une expérience gastronomique.

 

Quel est le meilleur conseil professionnel qu’on vous ai donné ?

De redémarrer chaque année sur une page blanche en évitant les idées préconçues de recettes toutes faites, en mettant nos connaissances à plat. Le compteur à zéro.

 

Quel développement projetez-vous pour Haut Bailly dans les dix prochaines années ?

Nous avons le projet « Haut Bailly demain » qui s’articule autour de trois phases. La première est l’adaptation du vignoble aux changements climatiques : c’est un énorme travail de recherche sur chaque petit morceau de chaque parcelle qui est de savoir comment replanter de la meilleure manière possible. Quand on plante une vigne, on la plante pour la génération d’après, ce qui signifie que toutes les décisions que l’on prend aujourd’hui ont un impact sur ce que feront les successeurs. La seconde est notre nouveau Chai, qui est un projet extraordinaire de prouesse architecturale et de technique environnementale,

un bâtiment qui va être labellisé HQE (haute qualité environnementale). Enfin la troisième est de repenser nos anciens bâtiments pour développer toujours mieux et différemment l’œunotourisme. Le métier de vigneron est d’une richesse extraordinaire qui commence en pleine nature et se poursuit dans la biochimie.

 

Peut-on parler d’œuvre d’art quand on parle d’un très bon vin ?

C’est un travail d’artisanat mais également artistique, notamment avec le concept de millésime qui est très important à prendre en compte puisqu’on fait des vins qui vont dans certains cas durer un siècle. Je trouve extraordinaire de goûter des bouteilles dont les gens qui les ont fait ne sont plus là, mais dont les enfants peuvent les découvrir à leur place. J’ai eu la chance de goûter des millésimes « 1916 », « 1918 » car ces vins racontent une histoire. Le vin raconte notre histoire.

Oenotourisme et réservation Chambres d’Hôtes 33850 Léognan Château Le Pape

Chateau Haut-Bailly Cru Classé Graves