Voilà 10 ans que Tawakkol Karman, “la mère de la révolution”, a reçu le prix Nobel de la Paix pour son action pacifique au Yémen. Pourtant, le pays est aujourd’hui menacé d’implosion du fait d’une guerre civile qui dure depuis plus de 7 ans. Le combat de la prix Nobel, qui a recemment été nommée au conseil de surveillance de Facebook, s’avère donc loin d’être terminé. Retour pour Forbes la situation actuelle au Yémen avec la plus jeune récipiendaires du prix Nobel de la paix.

 

Quelles sont les leçons que vous avez tirées après dix ans de révolutions du printemps arabe ?

Tawakkol Karman : “Les espoirs étaient grands qu’une transformation radicale aurait lieu. Nous luttions alors pour un État citoyen. Cependant, la guerre a fait obstacle à toutes ces aspirations et a jeté son ombre sur l’ensemble de la société, retardant ainsi indéfiniment ces transformations. Des millions de jeunes arabes se sont retrouvés sans espoir et plus de 100 000 yéménites ont déjà perdu leur vie. Dans le sud de mon pays, la coalition prosaoudienne menace aujourd’hui d’imploser en raison des luttes fratricides entre islamistes et séparatistes. Les révolutions arabes étaient tardives et leur déclenchement nous a fourni une opportunité historique de rattraper notre temps. Mais l’ordre mondial a soutenu les contre-révolutions – les autres pays voyaient dans notre liberté une menace pour eux et dans nos appels au changement une attaque personnelle.

Le changement que nous avons amorcé ne s’arrêtera néanmoins jamais et cette guerre civile qui ravage le pays depuis plus de 7 ans doit finir le plus rapidement possible. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a annoncé fin août 2021 la nomination du diplomate suédois Hans Grundberg comme nouvel émissaire pour le Yémen, après le départ du Britannique Martin Griffiths qui avait dressé un constat d’échec des négociations pour résoudre ce conflit dévastateur. Au cours des dix dernières années, le monde comme le Yemen a connu des types de guerres hideuses crées par des dictatures cherchant à se venger de leurs sociétés en révolte. Cependant, vouloir être libre est plus fort que la mort et la destruction, et l’avenir est à nous et non à des meurtriers.  “

Quelle est la réalisation récente pour le droit des femmes dont vous êtes la plus fière ? Et quelle problème voyez-vous dans la lutte de l’émancipation des femmes aujourd’hui?

T. K. : “L’attribution au Yémen de 30 % de sièges au gouvernement et de postes aux femmes, comme stipulé dans le projet de constitution résultant du dialogue national. C’était avant que le coup d’État soutenu par l’Iran, avec une complicité saoudienne et émirienne, ne sape le processus de transition produit par la révolution yéménite. 

En général, la question des droits des femmes étaient un sujet élitiste, déconnecté de la société et incapables d’avoir un impact sur celle-ci. Tous les efforts internationaux pour pousser les droits des femmes et leur rôle à aller au-delà des niveaux minimaux de présence et de participation n’ont pas porté leurs fruits. J’ai toujours pensé qu’une meilleure situation pour les femmes exige que leur liberté et leurs droits soient intégrés dans les enjeux de la société dans son ensemble. Lorsque j’ai été annoncée lauréate du prix Nobel de la paix le 7 octobre 2011, les femmes du Yémen et de toute la région arabe y ont vu un hommage symbolique qui leur était rendu. Les révolutions du changement ont fait émerger la question des femmes des salons privés des hôtels cinq étoiles vers la sphère publique, s’adressant directement aux femmes yéménites et arabes aux premières lignes des révolutions.

Comment chacun dans le monde peut-il favoriser la liberté des femmes ?

T. K. : “Il y a un fait que je dois souligner avant toute chose: le plaidoyer en faveur des droits des femmes n’est pas séparé des efforts pour promouvoir les droits de l’homme et la paix mondiale. Ce n’est pas un combat solitaire mais la défense d’un système global reposant sur la démocratie, l’Etat de droit ou encore la lutte contre la pauvreté. Le combat est ainsi plus large qu’il n’y parait au premier regard.

Si l’enjeu pour les droits des femmes est donc général, la réponse doit être aussi universelle que possible, tant locale et qu’internationale. Je pense notamment à la résolution n°1325 du Conseil de sécurité sur les femmes ; une résolution qui est la première du genre sur les problèmes des femmes et qui a reconnu l’importance de l’impact des conflits armés sur les femmes et les filles et qui a garanti la protection et la pleine participation de celles-ci aux accords de paix

Cette vision holistique permet d’avoir un impact qui peut dépasser et pérenniser ce qui est réalisé sur la seule base des quotas, d’accords de protection ou encore de la discrimination positive. La libération des femmes est de fait liée à la libération de la société. Défendre l’Etat de droit ou la démocratie, c’est en quelque sorte aussi s’engager pour le droit des femmes.”

Yemen, Vieille ville de Sana’a – Liste du patrimoine mondial en péril : – Source: Pixabay

 

Tawakkol naît en 1979 à Ta’izz au Yémen et est instruite par son père à trouver des solutions plutôt que de les attendre, Karman n’est pas retournée physiquement au Yémen depuis 2014 par peur de ne pas pouvoir utiliser sa voix et continuer son plaidoyer à l’échelle mondiale. Aujourd’hui, sa présence est visible dans plusieurs forums internationaux, universités et événements pour répondre aux problèmes rencontrés par les femmes au Yémen et dans le monde arabe. Elle continue de travailler avec sa fondation, créé en 2005, Women Journalists Without Chains.

Quelle fût votre motivation pour créer des Femmes journalistes sans chaînes ? Et quelles sont les motivations qui vous poussent à agir?

T. K. :  “J’ai fondé les Femmes journalistes sans chaînes à une époque où les droits, les libertés et la marge de la démocratie au Yémen faisaient l’objet de légitimations et de mesures restreignant la liberté d’expression. Le régime yéménite, après la guerre de 94 , tentait d’abolir la large marge de liberté d’expression stipulée dans la Constitution de 1990 du Yémen unifié. Nous nous sommes battus pour les problèmes de notre société et contre les griefs auxquels sont confrontés les groupes de la société. C’est le devoir des journalistes libres. De même qu’il s’agit d’un combat pour la défense des journalistes hommes et femmes, il s’agit aussi de faire la lumière sur les violations des droits humains dans notre société, de les rendre publiques et de défendre les droits et libertés de tous les citoyens, hommes et femmes. 

Il n’y a pas de but plus important dans la vie lutter pour une cause juste. Peu importe l’importance de vos objectifs personnels, ils resteront moins importants que ceux de la société. Il s’agit d’objectifs qui vous mettent sur la voie d’un changement global pour tous ceux qui vous entourent. “

En fin de compte, Karman croit au combat pour une cause qui est plus grande qu’elle. Ne pas céder et prouver que la volonté du peuple est plus forte que toute autre chose. Inspirée par Ghandi et Martin Luther-King, Tawakkol Karman s’est imposée par la paix comme une source d’inspiration pour beaucoup. Son mantra reste « la volonté de liberté est plus forte que la mort et la destruction, et l’avenir est à nous et non aux tyrans et aux meurtriers ». 

 

La conversation a été modifiée et condensée pour plus de clarté.