Ruth Porat, la directrice financière fidèle de chez Alphabet et Google, a l’habitude des situations de crise. Ayant commencé sa carrière à Morgan Stanley en 1987, seulement quelques semaines avant le lundi noir, elle a tout de suite été plongée dans le grand bain. Elle se souvient : « À cette période, j’avais peur que ma carrière ne s’arrête avant même d’avoir commencé ».

Loin de là. Ruth Porat fait partie des rares dirigeants d’entreprise à avoir gravi les échelons de Wall Street pour atteindre les plus hauts rangs de la Silicon Valley. Si le paysage est différent, les défis restent les mêmes : faire face aux ralentissements économiques, aux enquêtes gouvernementales et aux obstacles réglementaires. Une pandémie mondiale constitue évidemment un nouvel obstacle, et elle déclare à ce sujet : « Cet environnement est plus difficile que tout ce que j’ai pu voir, car vous associez une crise sanitaire et une crise économique ».


Mais Ruth Porat a réussi à tracer son chemin avec brio dans un territoire incertain. Pendant ses 28 ans de carrière chez Morgan Stanley, elle a occupé des postes tels que vice-présidente de la banque d’investissement et directrice mondiale des institutions financières, avant d’être promue au rang de directrice financière en janvier 2010.

Elle raconte : « J’ai sans doute commencé dans la banque quand ce n’était pas facile d’être une femme dans ce milieu ». Ce qui l’a fait rester, c’est la possibilité de « continuer à apprendre et à grandir » face à de grands bouleversements. Par exemple, le gouvernement américain a fait appel à elle pour le sauvetage du géant de l’assurance AIG et des agences de financement hypothécaire Fannie Mae et Freddie Mac pendant la crise de 2008. Ruth Porat explique : « Tout comme dans le contexte de la crise actuelle, l’un des points forts de ma carrière a été de conseiller le département du Trésor des États-Unis pendant la crise financière de 2008. J’ai pu faire appel à mes compétences acquises tout au long de ma carrière pour une mission à l’époque très important pour le pays ».

Plus d’une décennie plus tard, Ruth Porat fait preuve de la même détermination concernant la pandémie de coronavirus, qui a déjà fait des ravages considérables dans l’économie américaine. Selon le National Bureau of Economic Research, plus de 100 000 entreprises ont fermé définitivement leurs portes au mois d’avril. Parallèlement, selon une récente enquête menée par Goldman Sachs auprès de plus de 1 500 entreprises, 88 % des propriétaires de petites entreprises déclarent avoir utilisé tous les fonds de leur programme de protection des salaires. Sans fonds publics supplémentaires, 30 % déclarent qu’ils épuiseront leurs réserves de trésorerie d’ici la fin de l’année. C’est pourquoi Ruth Porat dirige les derniers efforts de Google pour aider à remettre sur les rails les petites entreprises ravagées aux États-Unis, tout en gérant l’un des plus grands bilans financiers du monde, dans un contexte où la menace de poursuites judiciaires antitrust pourrait peser sur le sort de l’ensemble du secteur de la tech. Un défi de taille.

Si Google est un géant du marché, ses racines puisent dans les petites entreprises. « Il est clair que les petites entreprises sont le moteur de l’économie américaine. Elles fournissent environ deux tiers des nouveaux emplois nets, et sur un dollar dépensé dans une petite entreprise, 67 cents restent dans l’économie locale », déclare Ruth Porat.

Au début de la pandémie de Covid-19, le PDG de Google, Sundar Pichai, a annoncé un engagement à hauteur de 800 millions de dollars pour aider les petites entreprises et apporter une aide globale à la crise. Sur ce montant, le fonds Grow with Google Small Business de 200 millions de dollars a été lancé en mars en partenariat avec l’Opportunity Finance Network (une association nationale d’institutions financières de développement communautaire) afin d’accompagner les petites entreprises mal couvertes par le système financier classique. L’objectif principal ? Soutenir la reprise à court terme et les besoins de financement à long terme des petites entreprises les plus touchées par la crise sanitaire. La majorité des fonds sont affectés à des prêts d’une durée maximale de 10 ans, à un taux d’intérêt ne dépassant pas 3 %. Quelque 340 millions de dollars en crédits Google Ads ont également été mis à la disposition de toutes les petites entreprises ayant un compte actif au cours de l’année écoulée.

« Les petites entreprises font partie de l’ADN de notre propre entreprise… Il y a plus de 21 ans, Google aussi était une petite entreprise qui démarrait dans un garage, et notre premier client était une société de vente de homard par correspondance dans le Maine. »

Ruth Porat, directrice administrative et financière d’Alphabet et de Google

À bien des égards, Ruth Porat considère sa conversion vers la Silicon Valley comme un retour à ses racines. Née à Palo Alto, en Californie, où son père, ancien chercheur à Harvard, avait accepté un poste au Linear Accelerator Center de Stanford, elle obtient sa licence en économie et en relations internationales à Stanford en 1979, puis une maîtrise en relations industrielles à la London School of Economics et un MBA à la Wharton School.

À son arrivée à Morgan Stanley, elle est coresponsable de la banque d’investissement technologique, travaillant aux côtés de la célèbre analyste internet Mary Meeker, qui deviendra la marraine de ses trois enfants. Ruth Porat explique avoir beaucoup travaillé dans le domaine de la technologie, et c’est un euphémisme : elle a été l’architecte en chef du financement de la dette qui a sauvé Amazon d’un quasi-effondrement lors de la bulle internet en 2000, puis a travaillé sur l’introduction en bourse de Google en 2004. Elle raconte : « C’était formidable de voir la vision, la mission et le dynamisme de Google à un stade aussi précoce. Étant donné que je connais Google depuis sa création et que j’étais passionnée par la société, lorsque l’opportunité s’est présentée, j’ai dit oui sur-le-champ ».

Si l’actuelle directrice financière a brisé le plafond de verre à maintes reprises, Google a eu du mal à intégrer la diversité dans ses propres rangs. Alors que les tensions raciales ont atteint un point d’ébullition cet été, le groupe a annoncé en juin un montant supplémentaire de 45 millions de dollars de prêts et de 5 millions de dollars de subventions pour aider les petites entreprises, en particulier celles détenues par des Noirs. Google s’est également engagé à accroître la diversité de ses dirigeants de 30 % d’ici 2025. Ruth Porat anlayse : « J’espère que c’est le moment de changer les relations raciales et de s’attaquer réellement à l’inégalité. Il n’y a plus de temps à perdre et nous examinons donc de près les moyens de lutter contre le racisme systémique à l’encontre de la communauté noire, avec un réel sentiment d’urgence ».


La société a également annoncé le premier cycle du fonds Grow with Google Small Business. Cinq institutions financières de développement communautaire ont reçu un total de 15,5 millions de dollars de prêts, et six ont reçu 750 000 dollars de subventions. Parmi celles-ci figurent Grameen America, une organisation à but non lucratif (fondée par le prix Nobel de la paix Mohammed Yunnus) qui fournit des microcrédits, des formations et un soutien à diverses femmes entrepreneurs à faible revenu, et Citizens Potawatomi Community Development Corporation, l’une des plus grandes institutions financières appartenant à des locaux. Pour Ruth Porat : « Les inégalités systémiques, comme l’écart de richesse entre les ethnies, créent des désavantages importants pour les communautés minoritaires, c’est pourquoi nous nous attachons à fournir aux communautés noires, latinos et autres un accès plus équitable au capital grâce à notre partenariat ».

Ce partenariat est unique dans sa structure par rapport aux efforts d’autres entreprises de la tech, comme Facebook ou Amazon. Lisa Mensah, présidente et directrice générale d’Opportunity Finance Network, précise : « Ce qui fait de Google un pionnier si stratégique et si différent, c’est l’accent mis sur la reprise plutôt que sur l’aide à court terme. C’est extrêmement rare qu’un trésorier d’entreprise débloque 170 millions de dollars. Ils n’ont pas attendu une évaluation des risques ou une garantie du gouvernement ou d’une autre source : Google est un pionnier ».

Pour Ruth Porat, c’était l’occasion d’aider des entreprises déjà fortement désavantagées avant la pandémie à se repositionner sur le marché : « La plupart des petites entreprises sont lancées avec des biens personnels et des prêts qui sont généralement garantis par le réseau de l’entreprise. Mais si l’on commence avec le genre de disparités de richesse constatées dans la société, où seuls 20 % des petites entreprises sont détenues par des minorités et 21 % par des femmes, notre situation actuelle est une conséquence de cette disparité initiale ».

Le secteur du prêt aux petites entreprises est un marché colossal, avec environ 800 milliards de dollars de prêts annuels. Il implique une paperasserie fastidieuse, des interventions manuelles et très peu de transparence (ou de logiciels, d’ailleurs). Le groupe Google compte-t-il bouleverser le secteur du crédit aux petites entreprises ? Ruth Porat met rapidement cette idée en veilleuse : « Nous ne sommes pas une institution financière et nous n’avons pas l’intention de le devenir », affirme-t-elle.

Si cela a tout l’air d’une décision prise à la va-vite en réponse à la pandémie, le géant de la tech travaille en réalité depuis près de dix ans avec des organisations à but non lucratif axées sur les petites entreprises, s’associant à des organisations comme l’American Small Business Development Council et SCORE pour élaborer des ateliers de formation aux compétences numériques dans tout le pays. À une époque où les entreprises qui adoptent les outils numériques peuvent s’attendre à des revenus quatre fois supérieurs à ceux de leurs concurrentes, Google a annoncé un financement de 1,3 million de dollars pour l’American Library Association, afin de faire déployer cet effort. Ruth Porat affirme : « Le travail que nous faisons en matière de formation aux compétences numériques va être essentiel à la création d’entreprises pour un succès à long terme ».


« Le meilleur compliment que je puisse faire à quelqu’un est de dire qu’il ou elle fait vraiment la différence : c’est le cas de Ruth. »

Hank Paulson, ancien secrétaire du Trésor des États-Unis et ancien PDG de Goldman Sachs

Tout au long de sa carrière, Ruth Porat a toujours réussi à surmonter les obstacles pour trouver des solutions. En 2013, elle figurait sur la liste des candidats présélectionnés par Barack Obama pour le poste de secrétaire adjoint au Trésor, jusqu’à ce qu’elle se retire en raison de préoccupations sur la façon dont les banquiers étaient traités par les politiciens. 

Cela va de soi, les efforts de Google ne sont pas purement altruistes. L’entreprise est certes un moteur de croissance, mais il ne faut pas oublier qu’une bonne publicité ne fait jamais de mal. Les 30 millions de petites entreprises implantées aux États-Unis représentent près de la moitié du PIB. Selon l’OMC, au niveau mondial, les petites et moyennes entreprises représentent plus de 90 % des entreprises et 55 % du PIB des économies développées. Et comme beaucoup de ses concurrents, comme Facebook, Google compte sur les petites entreprises pour une grande partie de ses activités, bien que les chiffres réels ne soient pas divulgués.


Ruth Porat, deux fois survivante du cancer du sein, raconte : « Je me souviens de certains des moments les plus difficiles de ma carrière, et je sais ce qu’ils m’ont appris. Cette expérience épouvantable et terrifiante a également été un cadeau, car une question a pris toute son importance : que se passe-t-il si on ne vous donne pas plus de cinq ans à vivre ? J’ai donc entrepris de trouver une réponse à cette question. Que voulais-je faire avec un temps qui pourrait être limité ? Et j’ai réalisé que je n’avais tout simplement aucun regret. La leçon que j’ai tirée de cette terrible expérience est que si vous voulez faire quelque chose, alors faites-le… La vie ne sait pas qu’elle est censée suivre un calendrier ».

« Au cœur des grands bouleversements et des turbulences du marché, le jugement et l’expérience de Ruth sont inestimables. »

Stephen Schwarzman, cofondateur et PDG de Blackstone

Cette attitude et ce courage sont peut-être un élément clef de la recette de Ruth Porat pour surmonter les crises, mais aussi pour en sortir plus forte. Pour Stephen Schwarzman, cofondateur et PDG de Blackstone : « Il est rare de trouver des personnes qui ont opéré aux plus hauts niveaux à Wall Street et dans la Silicon Valley, et cette combinaison est exceptionnellement puissante ». En juin dernier, elle a rejoint le conseil d’administration de cette grande société de capital-investissement de 564 milliards de dollars, dont elle a également participé à l’introduction en bourse en 2007.

La directrice financière de Google reconnaît très volontiers que les temps difficiles qu’elle a traversés ne sont rien en comparaison à la douleur ressentie aujourd’hui dans le monde entier. Pourtant, l’histoire lui a appris à croire encore en la promesse de jours meilleurs.

Ruth Porat conclut : « Pour ceux qui contemplent le moment présent et se demandent quel est le chemin à suivre, je dirais qu’après avoir vécu de nombreuses périodes de turbulences auparavant, il y a toujours un remède. Les crises apportent de nouvelles opportunités ».

 

Article traduit de Forbes US – Auteur : Maneet Ahuja

 

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