Odile Casset de la Chesneraie, propriétaire de la Maison Lapparra, dernière mémoire d’une véritable orfèvrerie en plein cœur de Paris, apporte sa touche de modernité pour mieux perpétuer la tradition de ce savoir-faire.


 

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Au cœur du marais l’ailier d’orfèvrerie Lappara

 

Elle en rêvait, elle l’a fait. Silhouette fluette perchée sur ses talons, Odile Casset de La Chesneraie est une pionnière puisqu’en reprenant en 1914 la Maison Lapparra, elle est devenue la première femme orfèvre française. Après de longues années comme designer à collaborer avec des grandes maisons (Hermès, Louis Féraud et Dior) du luxe, la créatrice a décidé de « taquiner » le métal et de le hisser au rang de la haute couture. En plein cœur du Marais, La Maison est devenue l’un des derniers bastions d’excellence d’un savoir-faire qui remonte à l’antiquité. Dans les ateliers de production de Lapparra, les vieux établis éclairés par de larges verrières et encombrés de marteaux de toutes tailles vous invitent à un voyage dans le temps : 120 ans de création et plus de 130 modèles de couverts vous contemplent. L’entrepreneuse n’hésite pas à réinventer les codes des arts de la table en s’adaptant aux nouveaux modes de consommation… baguettes chinoises, carafe d’eau de nuit, kit de rasage participent à l’évolution des arts décoratifs, mais aussi les trophées dont la maison s’est fait une spécialité. Rencontre avec cette femme d’exception, pour qui la transmission de ces savoir-faire aux générations futures est le principal enjeu. Garantir la pérennité de ces maisons artisanales d’exception.

 

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Atelier Lapparra orfèvrerie

 

Désirée de Lamarzelle : C’est quoi exactement une maison d’orfèvrerie ?

Odile Casset de la Chesneraie : Dans l’orfèvrerie, on entend par extension le travail de tous les métaux précieux. L’or est d’ailleurs le préfixe de cet art qui remonte à l’antiquité. Les techniques vont ensuite se développer avec d’autres métaux comme l’argent ou le vermeil mais elles n’ont pas changé : comme celle du martelage au marteau où l’orfèvre va partir de la forme simple de la plaque pour obtenir son volume. Des formes que l’on va ensuite assembler en fusionnant à très haute température. En venant dans nos ateliers, vous pouvez suivre les différentes étapes de la fabrication d’un couvert, du « flan » d’une fourchette forgée à partir d’un lingot d’argent au polissage, en passant par sa découpe. C’est un spectacle dont je ne me lasse pas.

 

Comment mariez-vous vos métiers de designer et d’orfèvre ?

O. C. de la C. : L’orfèvrerie incarne assez bien la réconciliation entre la création et l’utile. Je me considère comme une artiste devenue artisane. J’ai dessiné pour différentes maisons (Hermès, Villeroy & Boch…) avant de reprendre Lapparra. Cela m’a appris à créer aujourd’hui pour toutes sortes de clients. Dernièrement nous avons répondu à la demande d’un oligarque russe passionné de Napoléon. Je n’ai pas forcément le même goût que mes clients mais l’élan créatif reste intact, c’est pour moi un acte d’amour et un défi que j’aime relever. Avec souvent l’envie de trouver des solutions techniques – influencées par un père qui collectionnait les brevets d’invention – qui complètent le dessin. Comme le piston d’ouverture du couvercle d’une théière style Art Déco qui est devenu un élément de design de l’objet.

 

Odile Casset de la Chesneraie : Le cœur du métier n’est plus les couverts comme au 19ème siècle, car on ne reçoit plus comme avant. On produit des objets plus importants pour des réceptions ou cocktails, telles que les grands plateaux ou les vasques à champagne

 

Comment faire évoluer dans la continuité une maison créée en 1893 ?

O. C. de la C. : Nous sommes un des derniers représentants du savoir-faire artisanal d’orfèvrerie, avec en héritage des objets et des archives exceptionnels. Un patrimoine que j’ai eu envie de « twister » en allant vers des formes parfois plus simples mais où je peux rajouter des anses sophistiquées, augmenter la taille de certaines pièces d’origine ou encore en cherchant d’autres matériaux comme la laque. J’aime casser les codes, aller plus loin.

  

Vous vous adaptez à l’air du temps ?

O. C. de la C. : Oui, d’ailleurs si on se plonge dans l’histoire de la maison, il y a toujours eu cette ouverture vers la nouveauté. Notamment dans les années 30 où Henri Lapparra, jeune neveu du fondateur a repris le flambeau. Il a fait évoluer la collection en s’affranchissant du style surchargé du XIXe siècle, pour se tourner vers la rigueur géométrique et les formes Art Déco. La modernité de la collection n’a pas pris une ride ! Il faut conserver l’âme de la maison mais aller vers les nouveaux marchés, c’est aussi cela l’histoire de l’orfèvrerie.

 

De quels marchés parle-t-on pour l’orfèvrerie ?

O. C. de la C. : Celui évidemment des arts de la table. L’orfèvrerie a toujours été un moyen de montrer sa richesse, dès le Moyen-Âge. Mais cela a évolué en fonction des modes de consommation. Le cœur du métier n’est plus les couverts comme au 19ème siècle, car on ne reçoit plus comme avant. On produit des objets plus importants pour des réceptions ou cocktails, telles que les grands plateaux ou les vasques à champagne. Et puis nous répondons au marché plus récent des cadeaux d’entreprises (coffrets à cigares, boîte, plateau…). L’objet décoratif a pris le pas sur le « recevoir », même s’il y a toujours les listes de mariage, de fiançailles et de naissance.

 

Le secteur du luxe fait-il vivre cet artisanat ?

O. C. de la C. : Je travaille beaucoup à la commande. La moitié de ma clientèle est étrangère (russe, américaine, arabe du Moyen Orient, …) avec des demandes parfois exceptionnelles comme dernièrement la réalisation d’un immense plateau un argent pour un designer de meubles anciens. J’ai appris par hasard que sa cliente était Madonna. Bien sûr, certaines personnalités font perdurer l’artisanat d’exception. Nous fabriquons des objets forcément coûteux, puisque sur-mesure, pour des clients qui veulent du rêve.

 

Vous êtes femme d’entreprise dans un secteur historiquement masculin, est-ce compliqué ?

O. C. de la C. : Je suis la seule femme orfèvre, ce qui n’est quand même pas rien (rires) et cela n’a pas toujours été facile ; j’ai la chance d’avoir un goût prononcé pour les relations humaines. Ce sens du relationnel, je le mets à contribution pour la partie commerciale de mon entreprise mais également dans la gestion en interne de la maison : l’atelier de fabrication est un milieu assez masculin où l’on travaille le métal. Il a fallu à la fois me faire entendre et rassurer sur mes capacités. Et puis il faut entretenir le réseau très précieux de tous les artisans freelances qui sont parfois uniques dans leur savoir-faire à l’instar de notre ciseleur espagnol Fransisco qui travaille également pour la papauté.

 

Odile Casset de la Chesneraie : L’artisanat est un métier difficile pour toutes les maisons d’orfèvrerie. Aujourd’hui elles dialoguent toutes entre elles, même si elles ne travaillent pas ensemble. C’est un petit milieu où le souci de préserver le savoir-faire nous unit.

 

Lapparra détient le label « entreprise de patrimoine vivant », qu’est-ce que cela représente exactement ?

O. C. de la C. : Cela dit que l’on tient bon. Nous avons un patrimoine énorme mais nous ne sommes pas un musée. Christofle a arrêté son atelier de haute orfèvrerie quand son dernier artisan est parti à la retraite et n’a pas été remplacé. Cela pour vous expliquer que la question de la transmission est cruciale. Il existe une école d’orfèvrerie, mais je pousse les artisans qui ne sont pas de la maison et qui travaillent seuls à former des apprentis. Parallèlement, j’organise la visite des ateliers chez Lapparra, et je travaille sur un livre qui répondra à beaucoup de questions sur notre savoir-faire.

 

Vous regardez toujours vers l’avenir…

O. C. de la C. : La formation des artisans est devenue l’enjeu de toutes ces maisons historiques. Oui, je me définis comme quelqu’un de passage dans cette maison où viendra le moment de passer le témoin.

 

Comment organisez-vous ce transfert des compétences ?

O. C. de la C. : L’artisanat est un métier difficile pour toutes les maisons d’orfèvrerie. Aujourd’hui, elles dialoguent toutes entre elles, même si elles ne travaillent pas ensemble. C’est un petit milieu où le souci de préserver le savoir-faire nous unit. Le réseau est essentiel pour survivre, d’ailleurs, tous les représentants des maisons sont venus ici. Je reçois beaucoup, des personnalités de la finance et du monde de l’entreprise comme les élèves des écoles de formation (Drouot formation…).

 

Où en est cette maison séculaire dans la transition numérique ?

O. C. de la C. : Ah ! Nous sommes aux balbutiements mais nous avons une très belle histoire à raconter et des marchés à développer comme les Etats-Unis. Pour l’instant je numérise les archives de dessins pour les protéger et j’ai une chargée de communication pour gérer les réseaux sociaux, mais je suis en train de faire appel à une agence spécialiste de l’e-commerce premium.

 

Comment avez-vous vécu les confinements successifs ?

O. C. de la C. : Cela a forcément eu un impact sur notre chiffre d’affaires. Il fallait faire face à l’annulation de certains événements sportifs pour lesquels nous fournissons les coupes et répondre aux commandes avec des effectifs très réduits. Sans oublier la clientèle étrangère que nous avions l’habitude de recevoir. L’aspect positif – en toute chose – est que j’ai compensé avec plus de temps pour le dessin de nouveaux modèles.

 

Quel sont vos projets de développement ?

O. C. de la C. : La transition numérique mais aussi un projet de tourisme d’expérience culturelle. Nous dialoguons déjà avec d’autres institutions dont le Musée de la Chasse et de la Nature pour créer des événements communs.

 

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