Figure emblématique de la formation des métiers du numérique en France, l’école 42 prend à bras-le-corps la question de la parité dans la Tech. A l’occasion de l’évènement Tech pour toutes qui se tenait dans ses locaux, Forbes France s’est entretenu avec Sophie Viger, directrice de l’école 42.

Forbes France : En tant que directrice d’une école phare de la Tech, en quoi est-ce important pour vous d’accueillir l’événement Tech pour toutes ? 

Sophie Viger : C’est une première et nous sommes fiers de porter cet événement avec Digital Ladies & Allies et le soutien d’Engie. En effet c’est un événement important. Si nous voulons faire durablement bouger les lignes et construire une tech mixte et inclusive, condition sine qua none pour faire face aux défis de demain, il est primordial d’acculturer les femmes au numérique et leur montrer que le monde de la tech est aussi le leur. C’est tout l’objectif de ces trois jours.

Le manque de parité dans les métiers de la Tech vous apparait comme un problème majeur ?

Il n’y que 17% de femmes dans les métiers du numérique. C’est dramatique : tenir les femmes à l’écart des écosystèmes c’est tout simplement se priver de 50% de talents potentiels et d’un moteur de croissance crucial alors que la tech européenne manque de plusieurs centaines de milliers de profils. Au-delà de tous les chiffres que nous pouvons avancer, sur le fond, le numérique refaçonne nos sociétés et nos économies. Les femmes doivent être, comme les hommes, des actrices de premier plan dans l’élaboration des nouveaux usages, biens et services qui définiront le monde de demain. Chez 42, il nous est inconcevable d’imaginer une société où elles seraient de simples spectatrices. Par exemple, des programmes d’intelligence artificielle ou algorithmiques pensés uniquement par des hommes seraient biaisés d’avance.

Pour vous, c’est un problème qui ne porte pas seulement préjudice aux femmes…

J’insiste : il ne faut pas croire que cette problématique ne concerne que les femmes : c’est l’affaire de tous. La tech, et au-delà la société dans son ensemble, a tout à gagner à une plus grande diversité. Nous avons la conviction que l’action et les solutions doivent être portées par tous. C’est d’ailleurs aussi pour cette raison que nous avons voulu que La tech pour toutes soit un événement gratuit, ouvert à tous, sans distinction de genre ou d’âge !

Quels sont les obstacles, les freins, à la féminisation de la Tech en France ? 

Il y en a au moins deux à mon sens, intimement liés. Tout d’abord, les stéréotypes et la division socio-sexuée des savoirs. Historiquement, les savoirs ont été répartis entre les savoirs supposés masculins et les savoirs supposés féminins. La technique, les mathématiques et les sciences ont été considérés comme des savoirs masculins. Et ces idées préconçues autour du fait que les maths, les sciences, l’information seraient plus une affaire de garçons que de filles perdurent encore aujourd’hui.

Comment dépasser, au moins en partie, ces obstacles ? 

Je suis convaincue que nous mettrons fin à un grand nombre de stéréotypes intériorisés par les filles et les femmes le jour où nous leur donneront à voir plus de “role model”. Nous devons valoriser les réussites féminines si nous voulons lutter efficacement contre le manque de confiance en elles des élèves françaises (effet Golem) et le syndrome de l’imposteur. « Vous ne pouvez devenir ce que vous ne pouvez voir » : pour permettre aux femmes de se projeter dans le secteur du numérique, il faut donner une plus grande visibilité aux femmes d’hier et d’aujourd’hui, à celles qui font la tech, qui réussissent, excellent, et s’épanouissent et change littéralement le monde. Une action simple et efficace pourrait consister à modifier les manuels scolaires pour que les représentations scientifiques (personnages historiques ou mises en scène fictives), soient tout autant incarnées par des femmes que par des hommes. Marie Curie fait figure d’exception alors même que l’histoire regorge de réussites féminines. Ada Lovelace, Hedy Lamarr, Grace Hopper ou plus proches de nous Aurélie Jean, Aroua Biri ou Sajida Zouahri.

Qu’avez-vous mis en place à l‘école 42 pour attirer plus de femmes ou mieux les accompagner dans leurs carrières ? 

A l’échelle de 42, nous avons défini un véritable plan d’actions avec 35 mesures très concrètes pour sensibiliser les collégiennes, les lycéennes, les étudiantes, les femmes en recherche d’emploi ou en reconversion professionnelle, afin de les inciter à élargir leurs horizons. Les jeunes filles et les femmes ont une très mauvaise connaissance du type de métiers qui existent ou vont exister dans la Tech. Nous le voyons bien avec les actions que nous mettons en place, notamment avec Pôle Emploi. Nous accueillons des centaines de femmes une journée par mois pour des ateliers de découverte du code. C’est génial de voir le nombre de femmes qui disent après une journée « je n’ai jamais pensé que je pouvais le faire ou que c’était pour moi. Alors qu’en réalité je peux le faire et j’ai envie de le faire ». On leur montre que ce sont en plus des métiers bien rémunérés, valorisants, gratifiants, où il est possible d’être autonome et de se lancer en entrepreneur·e seul·e si on le souhaite.

Nous nous attachons également à favoriser les conditions de leur réussite en veillant à développer un environnement de travail sécurisé et confortable au sein duquel elles se sentent respectées et soutenues aussi bien par l’équipe pédagogique que par leurs pairs. Légitime, leur présence est normale et naturelle pour nous tous.

En 2018, nous avons définitivement éliminé la limite d’âge de 30 ans pour intégrer la formation, et ces initiatives commencent à porter leurs fruits : les femmes sont plus nombreuses à participer et à réussir la piscine [le concours d’entrée à 42, ndlr]

Entre 2017 à 2018, nous sommes ainsi passés de 7% de femmes 14% puis de 14% à 21% en une année seulement de 2018 à 2019. Nous espérons atteindre 30% d’étudiantes cette année.

Derrière la question de la féminisation de la Tech, il y a aussi celle du sexisme de ces messieurs : comment travaillez-vous pour endiguer ce phénomène ? 

Les 35 mesures prises pour favoriser une plus forte présence des femmes donnent de premiers résultats tangibles et représentent déjà un message fort. Chez 42, nous ne laissons passer aucun comportement discriminant de quelque forme ou nature qu’il soit. Nous avons notamment mis en place des outils dédiés comme la création d’une adresse mail sur laquelle toute personne victime ou témoin de n’importe quel agissement discriminant peut nous alerter afin que nous appliquions si nécessaire les sanctions qui s’imposent.

Et comment se fait-il qu’il y avait plus de femmes il y a 30 ans qu’aujourd’hui ? 

Pour Claire L. Evans, autrice d’un livre sur l’implication des femmes dans l’histoire de l’informatique : “Quand l’informatique a pris de la valeur, les femmes ont dû quitter le terrain “. On a tendance à oublier que les femmes ont joué un rôle fondateur dans l’histoire de l’informatique. De 1972 à 1985, la filière informatique était la deuxième filière comportant le plus de femmes ingénieures au sein des formations techniques.

Les années 80 représentent un tournant avec la conjonction de plusieurs facteurs. D’abord l’entrée des micro-ordinateurs dans les foyers qui ont été proposés prioritairement aux jeunes garçons et assignés comme un jouet, un gadget masculin. C’est la naissance de la mythologie du geek et de l’association, dans la tête des gens, entre informatique et genre masculin. Des clichés dont on peine encore à se débarrasser plus de 30 ans après.

Au même moment, la micro-informatique commence à investir les entreprises et on assiste à l’essor des métiers de l’informatique. On dit le secteur pourvoyeur d’emploi et de croissance, un métier d’avenir. Il y a eu une sorte de continuum logique entre la maison et le bureau. L’adolescent qui jouait sur l’ordinateur familial est devenu un adulte. Les hommes qui étaient favorisés dans l’utilisation de l’ordinateur familial se sont alors engouffrés dans les filières informatiques et les écoles d’ingénieurs. A partir de là, les hommes ne cesseront d’investir les formations tandis que le nombre de femmes ne cessera de baisser pour passer de 30% de femmes dans les écoles d’ingénieurs à 15% aujourd’hui.

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