Dans le numérique, les femmes ne représentent que 27 % des employées du secteur, un taux qui s’écroule à 11 % dans la cybersécurité. Quant à l’entrepreneuriat, seulement quatre entreprises sur dix ont été fondées par des femmes en 2017, un chiffre qui n’augmente plus depuis 2015. Pour faire en sorte que le monde ne se construise pas sans elles, certaines femmes ont décidé de se regrouper en réseau, en collectif, en club.

Numérique, tech, entrepreneuriat, où sont les femmes ? En 2017, selon un rapport de l’Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques (Insee) publié en janvier, 591 000 entreprises ont été créées en France, soit 7% de plus que l’année précédente. C’est le plus haut niveau depuis 2010. Et parmi ces créations, quatre sur dix l’ont été par des femmes. Quatre sur dix, la proportion est stable depuis 2015, « alors qu’elle augmentait progressivement depuis 30 ans (29% en 1987 et 33% en 2000) », indique l’Insee. Et les femmes n’entreprennent pas dans tous les secteurs.


Certains sont investis par les hommes comme la construction (98%), les transports (94%) et l’info-com (77%), tandis que les femmes sont majoritaires dans la santé et l’action sociale (73%) et les services aux ménages (69%). Certains secteurs peinent vraiment à embaucher des femmes. Selon le Syntec numérique, premier syndicat de l’écosystème numérique de France, les femmes ne représentent que 27% des employées du secteur, un taux qui chute à 11% pour la cybersécurité.

Terribles biais

« Le numérique est en train de s’écrire par des plumes masculines », s’inquiétait Delphine Remy-Boutang, lors de la présentation des Margaret, un concours d’entrepreneuriat au féminin en l’honneur de Margaret Hamilton, informaticienne et responsable de la mission Apollo 11 pour la NASA. Pour l’instigatrice de la Journée de la Femme Digitale (JFD), le fait que le numérique soit masculin provoque de terribles biais, comme celui des assistants virtuels, systématiquement affublés de prénoms féminins : « Une fois de plus, les femmes sont reléguées par les hommes à des rôles secondaires. Il faut donc rééquilibrer ce secteur en donnant envie aux femmes d’écrire leur carrière dans le numérique. »

Plusieurs éléments contribuent à l’éloignement des femmes des domaines du numérique, de la tech, de la science et de l’entrepreneuriat. Selon une étude menée par la Commission européenne, trois types d’obstacles se dressent devant elles : les « obstacles contextuels » que sont le choix de la formation et les stéréotypes sur les femmes à propos de la science et de l’innovation ; les « obstacles économiques » avec cette idée selon laquelle les femmes sont moins crédibles que les hommes et lèvent ou empruntent moins d’argent ; enfin les « obstacles structurels » avec un manque d’accès à des réseaux techniques, scientifiques et commerciaux.

C’est sur ce dernier point, qui permettra de débloquer les deux autres, que les réseaux féminins comptent agir. Delphine Remy-Boutang, dont l’objectif est de mettre en avant des modèles, propose aux femmes de se retrouver dans un club pour leur permettre de réseauter. « Le networking est trop souvent, et encore aujourd’hui, fait sans les femmes. Il fallait donc casser les codes d’un  réseautage à la papa », indiquait-elle.

Mais réseauter entre femmes, n’est-ce pas prendre le risque de ne pas faire changer la société ? « Il faut de tout pour tout le monde », affirme Béatrice Duboisset qui organise le rendez-vous annuel TedxWomen ChampsElysées. « Mais les réseaux féminins manquent de culture du collectif car les participantes vont dans un réseau parce qu’elles rencontrent un problème ou un manque. Les réseaux sont trop sectorisés, c’est ce qui m’a poussée en 2012 vers Tedx qui permet de fédérer des gens autour d’un projet commun. » Alors, le réseau de femmes pour s’épauler, réseauter, et le réseau mixte pour avancer ensemble vers un monde plus inclusif ?

De Paris Pionnières à Willa : “Être une femme dans la tech doit être normal”

Marie Georges est présidente de Willa, ex Paris Pionnières, et associée chez Deloitte Développement durable. 

Forbes. Pourquoi, alors que Paris Pionnières est bien repéré dans l’écosystème, avez-vous décidé de changer de nom ? Pourquoi Willa ? 
Marie Georges : A Paris et en Île-deFrance, nous sommes passés de 8 à 21% de femmes entrepreneures. Le défi a donc été relevé ici. Nous souhaitons désormais accélérer et nous avons donc enlevé « Paris » du titre. Il y a treize ans, nous étions pionnières dans la tech, aujourd’hui, nous voulons que soit normal. Willa est un mot qui regroupe le « will » qui donne l’idée de futur, d’avenir et de volonté, et le « a » qui correspond au féminin. Nous agissons donc pour que l’avenir se construise aussi au féminin.

F. Quel est le rôle de Willa ?
M.G. Notre rôle est d’augmenter la place des femmes dans la tech. Pour cela, nous avons un incubateur de 600 m² dans le Sentier et nous accompagnons 150 start-up par an. Depuis plus d’un an, nous travaillons également hors les murs avec d’autres accélérateurs désireux d’inclure plus de femmes mais qui ne savent pas comment faire. C’est ce que nous avons fait avec Le Tremplin, l’incubateur sportif de Paris & co. En deux ans, ils sont ainsi passés de 0 à 20% de femmes incubées.

F. Quels types de projets accompagnez-vous ?
M.G. Willa accompagne des start-up ayant au moins une femme dans l’équipe de fondateurs. Et malgré cette politique volontariste, nous ne parvenons « que » à 50% de femmes dans l’incubateur. Cette politique volontariste ne veut pas promouvoir le women power, mais favoriser la mixité. Notre conviction est que le monde actuel est construit sur un modèle de domination masculine. Pour faire bouger les choses, la politique volontariste est indispensable pour aller plus vite. Ensuite, les projets doivent être innovants mais pas exclusivement dans la tech.

Et nous avons la spécificité d’intégrer des projets qui ne sont qu’au stade de l’idée. C’est une grosse prise de risques car il est difficile d’identifier le potentiel sur un pitch de dix lignes. Nous croyons beaucoup dans les équipes, donc nous misons sur le fait qu’une bonne équipe saura pivoter. Nous avons une mission d’intérêt général en mettant le pied à l’étrier, et c’est pour cette raison que nous sommes soutenus par la mairie de Paris, la région Île-de-France, quelques “corporates” qui s’associent selon le thème. En treize ans, nous avons accompagné 350 start-up dont 90% sont encore en vie après cinq ans.

Nous proposons trois programmes : « possible » pour 80 à 100 start-up au stade de l’idée, « start » pour 40 à 50 entreprises juste avant la création, enfin « l’incubation » pour vingt d’entre elles à partir du lancement.

F. Vous parliez d’intérêt général, dans quelle mesure ? 
M.G. Au-delà de l’incubateur et des 350 start-up accompagnées, nous participons à une prise de conscience. Nous ne pouvons pas laisser l’innovation, et donc l’invention du monde de demain, aux seules mains d’hommes blancs de trente ans. Le monde de demain doit s’inventer avec les femmes et la mixité sociale et culturelle. Nous travaillons également à la démystification de la tech : Ce n’est pas rédhibitoire de ne pas être geek. Et nous invitons nos startuppeuses à témoigner dans les écoles et collèges et nous accompagnons des initiatives comme celles de Claude Tesorier (Magic Makers) pour que des petites filles s’initient au code. Nous permettons aux femmes qui ont envie d’entreprendre de se connecter à l’écosystème. C’est une rampe de lancement.

 

Article et interview initialement publiés dans le dossier “entrepreneuriat féminin, quand les réseaux tissent leur toile” du magazine Forbes France, été 2018