A SUIVRE | La commissaire-priseur Elsa Joly-Malhomme raconte à travers ses objets, l’histoire du patrimoine des entreprises, tant industrielle, scientifique, qu’esthétique. Rencontre.

 

C’est dans un paysage des ventes aux enchères en pleine mutation lié à la digitalisation de  ce métier qu’Elsa Joly-Malhomme a décidé d’ouvrir sa maison de vente aux enchères en 2019. Non sans une certaine spécificité : le marché « corporate». Partant du constat qu’au fil du temps, les entreprises et les institutions accumulent de nombreux objets trop peu valorisés, la Maison Ader Entreprises & Patrimoine réveille avec un oeil aiguisé toutes sortes d’actifs devenus en quelque sorte des témoins singuliers et forts de l’évolution d’un métier, d’une passion, du savoir-faire de salariés ou de l’évolution d’une activité. Passionnée par l’Histoire de l’art la jeune femme après un cursus HEC -École du Louvre, a fait ses premiers pas dans le mécénat, puis au marketing chez Christie’s avant de décider de faire ce qui lui tenait vraiment à cœur : commissaire-priseur. Un nouveau diplôme en poche et une formation de dix années chez Art Richelieu, elle a continué de se faire confiance en s’adossant à la maison de vente Ader pour ouvrir sa propre étude. Ventes en ligne et vente sur place dans des lieux atypiques (Palais de la découverte, Siège de la banque Lazard,… ), la commissaire-priseur n’hésite pas à réinventer les codes de ce secteur parfois ampoulé. Le 12 février prochain, elle présidera la vente Luminaires de Radio France à Drouot en partenariat avec Ader… rencontre.


 

 

Désirée de Lamarzelle : Pourquoi avez-vous suivi ce double cursus assez méconnu d’HEC – Ecole du Louvre ?

Elsa Joly-Malhomme : J’ai toujours su que je voulais travailler dans le monde de la culture, j’ai commencé par le mécénat à la fondation EDF. Au bout de trois années très formatrices j’ai eu envie creuser mon goût pour l’art contemporain en entrant chez Christies où j’ai eu la chance d’assister à leur première vente aux enchères en France, avec la fin du monopole de la charge des commissaires-priseurs (désormais réservée aux ventes judiciaires).

 

Le mécénat est-il une bonne entrée en matière pour se former dans l’univers de la culture ?

E. J.-M. : Oui, la fondation EDF une des plus grandes fondations en France, qui intervient dans différents domaines comme la nature, le patrimoine, et l’art contemporain. Cela passe par des actions de protection de la nature, la mise en valeur -par la lumière- de lieux historiques, et pour l’art contemporain c’est un lieu d’exposition (Galerie Electra) avec de nombreux événements. Une période très formatrice où je me suis rendue compte que c’est le métier de Commissaire-priseur qui me passionnait. J’ai repris mes études pour réaliser ce rêve : a 31 ans j’étais la plus âgée des diplômé(e)s de ma promo, avec notamment trois enfants. Après 10 années dans l’étude Art Richelieu je me suis lancée. J’ai créé ma société avec Ader : Ader Entreprises & Patrimoine est une filiale de la maison de vente, elle bénéficie de leur structure et de l’excellence de leurs experts, mais reste indépendante.

 

Quelles sont les différences entre la vente d’une succession et celle d’une entreprise ?

 

E. J.-M. : C’est très différent, déjà dans une succession concerne souvent un partage entre plusieurs membres d’une famille avec des liens affectifs parfois complexes à gérer. Les entreprises qui s’adressent à moi ne sont pas dans une problématique de liquidation judiciaire, elles se portent bien, mais souhaitent  à l’occasion d’un changement -soit de lieu, soit d’univers- répertorier et vendre la totalité ou une partie de leur mobilier. Même si à l’instar d’une succession simple nous procédons à un inventaire pour tout répertorier, nous avons une démarche d’accompagnement de l’entreprise. On met à leur service toute notre expertise pour sélectionner certaines pièces mais aussi les valoriser dans leur histoire.

 

La spécificité de Ader Patrimoines & Entreprise c’est aussi la vente en ligne ?

E. J.-M. : Oui et non. Nous faisons les deux : de la vente physique et de la vente en ligne qui représente l’avenir de notre métier. Néanmoins, pour les ventes physiques, nous capitalisons sur le lieu qui doit être beau ou s’y prêter comme la vente au Palais de la découverte, qui était prévue dans la rotonde du palais. Cela devient souvent un moment festif.

 

Le numérique vient-il transformer le métier des maisons de vente aux enchères ?

E. J.-M. : Cela donne « un coup de jeune » à notre métier. En ce qui nous concerne nous sommes une petite équipe plutôt très jeune, composée de graphiste, photographe, manutentionnaire, etc. Nous faisons preuve d’une certaine agilité dans notre capacité à réagir et faire vite. Pour prendre l’exemple de la digitalisation des ventes, certaines personnes âgées rencontrent des difficultés comme s’inscrire, enchérir, etc. On prend le temps de leur expliquer, de répondre à tous les mails, aux appels.

Dans ce secteur qui sont vos concurrents ? Y-a-t-il beaucoup de femmes commissaires-priseurs ?

E. J.-M. : Nous sommes les seuls sur ce marché. Quant aux femmes, je n’ai pas le chiffre exact mais cela le métier reste un milieu majoritairement masculin. J’ai néanmoins plusieurs consœurs dont certaines très proches. Il y a d’ailleurs une forme d’entraide entre nous.

 

Parallèlement vous avez rejoint l’équipe des commissaires-priseurs de l’émission TV de France 2 « Affaire Conclue ».

E. J.-M. : Je participe à cette émission depuis janvier dernier comme experte commissaire-priseur. C’est une expérience très ludique qui me permet de concourir à la mise en lumière de notre métier auprès du grand public. C’est une émission de qualité qui montre des objets eux-mêmes d’excellente qualité aussi. 

 

Vente en ligne ou vente sur place, peut-on dire qu’avec Ader Entreprises & Patrimoine, vous faites « un pas de côté » dans l’univers de la vente aux enchères ?

E. J.-M. : On a tendance à galvauder le mot expérience mais je trouve qu’avec nos ventes nous offrons une expérience différente, surtout quand on peut le faire sur place dans des endroits historiques comme le Palais de la découverte. Pour notre vente au siège de la banque Lazard, certaines personnes -plutôt très jeunes- assistaient pour la première fois à des enchères, ils étaient ravis et prenaient des selfies sur les marches. Ils ont vécu une vraie expérience ! Mais si je ne fais pas mes ventes à l’Hôtel Drouot, cela reste la « Mecque des ventes aux enchères ». J’adore ce lieu et je pense qu’il faut continuer à y aller évidemment.

 

La vente aux enchères est assez concurrencée, comment résiste-t-on économiquement ?

E. J.-M. : C’est un métier où il faut savoir faire un business plan, chaque vente est différente avec une négociation du pourcentage en fonction du temps passé et des intervenants, en faisant appel à de vraies notions de comptabilité. Il y a aujourd’hui trop de maisons qui ferment, dont certaines qui n’ont pas pris le virage des ventes digitales.

 

Marguerite Yourcenar qui dit que « le conformisme est une mauvaise maladie. », cette citation vous inspire ?

E. J.-M. : Oui, je suis complètement d’accord avec elle. Nous devons éviter les carcans. Chaque vente est différente et nous devons nous adapter à chacune des entreprises en nous immergeant dans leur univers. Il faut prendre le pouls de leur histoire, de la culture d’entreprise pour ensuite imaginer les choses, leur faire une proposition.

Vous n’êtes pas trop tentée d’acheter ce que vous vendez ?

E. J.-M. : La règle nous interdit d’acheter dans nos ventes mais heureusement pour moi car j’ai tout le temps envie d’acheter des choses !

 

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