L’enfermement aura donné lieu à des remises en question, pour certains plus que d’autres. Forbes s’est intéressé à ces femmes qui ont décidé d’écouter leur petite voix intérieure. Souvent impulsées pendant le confinement, les reconversions professionnelles sont en plein essor. En toile de fond, la quête de sens et l’envie de contribuer à la transformation du monde. Enquête.

Durant le confinement, Hélène Picot, coach en reconversion professionnelle, a vu ses journées s’écouler à vitesse grand V boostées par des sollicitations tous azimuts. La créatrice du concept « Rêvez, Osez, Foncez ! », une méthode qui permet de faire émerger ses vraies aspirations, est le témoin privilégié d’un phénomène exacerbé par la crise sanitaire. Certitudes ou révélation, beaucoup ont voulu mettre des mots sur une envie irrépressible de changement : « Je n’ai jamais été aussi accaparée que pendant cette période ! Quand tous ces actifs se sont retrouvés au chômage technique ou partiel, et que certains ont goûté au télétravail, découvrant à l’occasion les bénéfices de ne plus consacrer de temps aux transports, ils ont alors mis à profit ce temps pour s’introspecter. Le confinement a été le moment parfait pour s’interroger sur ses envies, réévaluer ses priorités, repenser ses ambitions. Qui suis-je ? Ai-je envie de passer 80% de mon temps dans un travail qui n’a pas vraiment de sens ? », confie cette hyperactive entre deux webinaires.


Une lame de fond qui interpelle la spécialiste tant elle recouvre de réalités différentes. Entre ceux qui ont depuis longtemps conscience d’être enfermés dans un ‘bullshit job’, d’autres qui veulent exercer un métier utile aux autres, ou ceux qui ont décidé de ‘se mettre au vert’ durablement, femmes et hommes veulent se réapproprier « leur vie ». Le confinement ? Ou comme un coup de projecteur brutal sur des choses trop importantes pour faire l’objet de compromis. 

« Il y a 10 ans, mes coachés étaient plutôt des femmes, âgées de 33 à 43 ans. Aujourd’hui, j’accompagne presque autant d’hommes que de femmes,  lesquelles sont toujours majoritaires. Ils sont membres de comité de direction, DRH, directeurs de la communication, partenaires dans des cabinets de conseil, avocats mais aussi responsables marketing, instituteurs, journalistes… J’observe depuis peu une plus grande amplitude dans la tranche d’âge, qui va de 21 ans à 65 ans ! Il y a aussi, fait nouveau, de plus en plus d’étudiants et de jeunes diplômés. Ces derniers se refusant d’adhérer au modèle d’entreprise proposé », analyse Hélène Picot.

Affranchir la coachée de ses carcans

L’une de ses coachées, archétype de la working girl parisienne à qui tout réussit, raconte : « Je suis responsable d’une équipe de 9 collaborateurs dans le service informatique d’une grande banque française. J’ai été amenée à travailler dans différentes régions de France ainsi qu’à l’étranger. A 49 ans, je suis plus que jamais engagée dans une quête de sens : le confinement a agi comme un catalyseur ! J’ai désormais besoin d’être en phase avec mes valeurs, mes attentes, d’être en harmonie avec la nature pour être utile à la planète. Je m’interroge de plus en plus sur l’écologie et sur nos sociétés de consommation. La recherche régulière d’un meilleur salaire, d’un meilleur poste, de plus grandes responsabilités managériales, etc., nous fait croire que nous progressons et que nous serons mieux après. C’est certainement vrai pour certains d’entre nous mais, dans la majorité des cas, ces progrès ne changent pas fondamentalement notre vie et c’est plutôt le niveau de contraintes qui progresse. J’estime qu’il faut profiter de ce moment pour prendre les bonnes décisions, les bonnes trajectoires en termes de transport, énergie, alimentation, agriculture, santé, travail… », partage Julie*.

Cette cadre dirigeante en est certaine : elle ne veut plus expérimenter au quotidien la hiérarchie, l’absence de sens de beaucoup de missions, ainsi que le stress et la fatigue liés à sa charge de travail et à ses responsabilités. A ses yeux, il est désormais vital de mieux équilibrer vie professionnelle et vie privée. Un cheminement qui passe par l’accompagnement avisé d’un professionnel. « Je considère ma coach, Hélène Picot, comme un guide. Même si, au final, je serai le principal moteur du changement, elle m’a permis de mieux me connaître, de structurer la démarche, de mettre en évidence ce qui a du sens pour moi, ce que je sais faire de mieux, pour au final, faire les bons choix. A ce jour, je n’ai pas encore de projet définitif mais les domaines à privilégier se précisent. Je suis au milieu du gué », conclut-elle.

Quid de la méthode de l’auteure-conférencière dont l’audience a dépassé le cadre de nos frontières ? « Hier encore, nous étions dans une société basée sur le ‘Faire’ et ‘l’Avoir’. Or, fort heureusement, nous sommes en train d’opérer un changement vers ‘l’Etre’. Un raisonnement qui se pose selon ces termes : « Qui suis-je ? », « Quelle vie je veux mener ? », « Quelle est ma contribution dans ce monde ? »…autant de questions que j’aborde pendant mes coachings. Pour moi, une reconversion réussie doit avoir un sens profond pour la personne qui l’entreprend, ce n’est pas juste changer de métier, c’est changer de vie et se reconnecter à qui l’on est véritablement. », introduit l’instigatrice. « Rêvez, Osez, Foncez ! » permet donc d’accompagner chacun dans sa globalité.

Hélène Picot © Isabelle NIO

 

La première étape relève du déconditionnement et de la déconstruction pour affranchir la coachée de ses carcans, ses freins. Ensuite, vient l’exploration de la vie : « Vie personnelle, spirituelle, amoureuse, sociale, attaches géographiques… et ce n’est qu’après que nous envisageons le versant professionnel qui n’est qu’un pan de notre existence. Le problème vient du fait que nous sommes depuis toujours questionnés sur cet aspect. Enfant, on nous demande ce que l’on veut faire quand on sera plus grand, à quelles études on se prédestine… A contrario, personne ne nous amène vraiment à la réflexion de « qui suis-je ? », de la vie que l’on souhaite mener. Or, là est la clé. », poursuit la trentenaire. Après cette phase d’introspection, la dernière étape permet de faire émerger l’objectif de la personne et les moyens pour l’atteindre. Hélène Picot fait état de 80% de clients qui décident de créer leur entreprise ou leur emploi, à l’issue de cet accompagnement. Quant aux 20% restants, ils deviennent ‘slasheurs’, c’est-à-dire qu’ils exercent plusieurs activités et ce, par plaisir, « car ils découvrent qu’ils sont multipotentiels et que ce n’est aucunement par nécessité », souligne-t-elle.

“Passer de la prise de conscience à l’action”

Autre histoire tout aussi révélatrice d’une tendance sociétale, celle de Carole Bollard, entrepreneure dans l’âme basée à Lyon qui, sans coach, a amorcé un virage à 180 degrés. De prime abord, rien ne laissait présager ce changement de cap professionnel tant elle incarnait la bonne élève de la start-up nation à travers sa société Tikaway. A la tête d’une société spécialisée dans l’industrie 4.0 qui assure la maintenance industrielle de prestigieux clients à l’image de Veolia, Engie ou Alstom, la jeune cheffe d’entreprise a connu l’hypercroissance, les levées de fonds, les pivots et l’expansion internationale. ‘Le Graal’ de tout startupper. Et pourtant, Carole Bollard a surpris son monde en annonçant récemment son projet de création d’un concept original et local de traiteur baptisé ‘FoodMoood’.

« Je me suis souvent demandée le matin en me levant comment je pouvais impacter le monde à mon échelle. Graduellement, j’ai commencé à sentir un désalignement avec des valeurs et des aspirations plus profondes, un décalage étrange : comme si je n’étais pas à la bonne place. Le confinement, comme une énorme pause sur le monde, m’a permis de m’alléger du regard de l’autre. J’ai réalisé que j’avais besoin d’avoir un impact sur ce qui est véritablement tangible, sur ce que l’on peut voir, toucher, sentir. Une quête de sens orientée sur les enjeux environnementaux, humains, sanitaires et économiques. Je ne suis pas économiste, mais je trouve qu’il y a des incohérences évidentes dans le fonctionnement de notre monde. La consommation irresponsable, tant par les quantités que les provenances, ne peut plus continuer ainsi : consommons ce que la terre nous offre, là où elle nous l’offre et quand elle nous l’offre. Sortir de cette équation crée nécessairement le déséquilibre dont nous payons aujourd’hui les conséquences. L’échelle locale est, selon moi, un facteur de résilience et de contrôle de notre économie, ainsi, le circuit alimentaire doit être court, local et bio. Pour notre environnement, pour notre santé, pour aider nos petits producteurs des alentours qui travaillent dur et avec le cœur. », éclaire Carole Bollard.

© Carole Bollard

 

A présent reconvertie en traiteur et associée à une cheffe restauratrice, la Lyonnaise aspire à recréer un lien entre « l’homme qui cultive, l’homme qui cuisine et l’homme qui déguste ». Son concept d’entreprise FoodMoood, est une cuisine de plaisir, de sens, de responsabilité et de partage. Le local, c’est « L’échelle de demain pour plein de secteurs, mais bien évidemment encore davantage dans l’alimentation. », pressent-elle. Femme de défis, la startuppeuse a d’ailleurs trouvé ses locaux en plein confinement ! « Nous avons même signé nos premiers devis pour des événements prévus à l’automne et validons les producteurs avec lesquels nous souhaitons collaborer. Il nous tient également à cœur de créer des ‘tablées nomades’ : cuisiner en pleine nature, dans des lieux secrets, pour un cercle de convives restreint, où le plaisir, la convivialité et le partage sont les seules directives. Nous sommes en pleine préparation de cette première tablée nomade qui marquera le lancement officiel de FoodMoood. », se réjouit cette passionnée.

Lorsque l’on lui demande sa recette gagnante, Carole Bollard nous invite à « passer de la prise de conscience à l’action, de demeurer optimiste même en temps de crise. ».

Du Nord au Sud, l’enfermement lié au confinement aura donné lieu à des remises en question pour tout le monde, mais pour certains plus que d’autres. Assistante de direction à Nice, Salima*, 38 ans, dit que la pandémie lui a ouvert les yeux. « C’est la claque dans le dos dont j’avais besoin pour me bouger et changer de vie ! ». Bien qu’heureuse dans son poste et entourée de collègues « agréables au quotidien », elle ressent le besoin viscéral de prouver quelque chose à elle-même. « Je vais avoir 40 ans et j’ai la chance d’avoir la stabilité professionnelle, et pourtant, cela ne me suffit plus. Plus que jamais, j’ai besoin de sortir de ma zone de confort pour expérimenter autre chose : j’ai envie d’entreprendre, d’être à mon compte. Depuis des années, je réfléchis à l’opportunité d’ouvrir une boutique de décorations d’intérieur pour partager mes coups de cœur et faire connaître des artisans qui me bouleversent. En sillonnant l’Algérie dont je suis originaire, j’ai découvert toutes sortes d’objets ornementaux que j’ai commencé à collectionner : paniers tressés, bougies parfumées, tentures brodées, art de la table et linges de maison aussi design que colorés mais toujours typiquement locaux. J’ai accumulé un véritable patchwork esthétique qui est une invitation à voyager dans le terroir millénaire algérien », s’illumine-t-elle.

Etre heureux et accompli, maintenant

Pendant le confinement, la Niçoise a multiplié les consultations auprès d’entrepreneurs de son cercle professionnel et familial tout en passant en revue les nombreux dispositifs consacrés aux aspirants entrepreneurs. Aujourd’hui, Salima se dit complètement habitée par son projet, fruit de semaines de braindstorming, veille et networking : « Tout commence à s’imbriquer dans mon esprit et sur papier ! A présent, il me reste à trancher un dernier aspect, à savoir si je démissionne ou si je pose un congé sabbatique ou sans solde. », examine-t-elle. Convaincue que l’on ne peut échouer quand on a la passion, l’assistante de direction ne veut plus taire ses aspirations profondes.

Quête de sens, contribution sociétale, besoin de se challenger ou concrétisation d’un rêve, autant de déclics qui ont conduits de nombreux congénères à reconsidérer leur vie durant ce printemps pas comme les autres. Etre heureux et accompli, une urgence devenue vitale dans ce monde d’après pour Julie, Carole, Salima, et tant d’autres encore.

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Pour aller plus loin : 

Les réseaux féminins à connaître pour passer à l’action et se financer :

Actionn’elles : présente à Lyon et Paris, cette association Loi 1901 regroupe 500 femmes entrepreneures et se donne pour mission de former, accompagner et soutenir les femmes dans la création et le développement de leur entreprise. 

Grandes écoles au féminin : formé en 2002, Grandes écoles au féminin (GEF) regroupe les anciens de Sciences Po, ParisTech, l’ENA, Centrale, ESCP Europe, ESSEC, HEC, Insead, Polytechnique. Le GEF mène des études sur la parité, la mixité, la place des femmes en entreprise et dans l’économie.

Professional Women Network : le plus important réseau féminin d’Europe organise 400 événements par an pour aider les femmes dans le développement de leur activité professionnelle. Filiale de PWN Global, ce mouvement est un réseau intersectoriel de networking, de plaidoyer, d’information et de formation pour les femmes.

La garantie ÉGALITÉ femmes : mis en place par France Active, ce dispositif national remplace le FGIF (Fonds de garantie à l’initiative des femmes). Il permet de faciliter l’accès au crédit bancaire des femmes porteuses d’un projet de création, de reprise ou de développement d’entreprises. La garantie couvre jusqu’à 80 % d’un emprunt bancaire dans la limite d’un montant de 50 000 €.

Le prêt d’honneur Initiative France : Il s’agit d’un prêt d’honneur accordé sans demande de garantie personnelle ni intérêts par le réseau Initiative France. Il permet aux femmes entrepreneures de renforcer leurs fonds propres et ainsi d’accéder plus facilement à des prêts plus importants.