Femme pionnière, femme inspirante. Mais avant d’endosser ce « rôle-modèle » de femme influente, d’évoluer sous les ors de la République et de se produire dans les salles de spectacles les plus prestigieuses du monde, la cheffe d’orchestre Zahia Ziouani a eu le courage « d’oser ». Briser le plafond de verre, le syndrome de l’imposteur, l’équilibre vie pro / vie perso… ou l’histoire de beaucoup de femmes : Forbes a questionné la fondatrice de l’Orchestre symphonique Divertimento pour remonter le fil d’un parcours d’exception. 

 

 

Briser le plafond de verre

Zahia Ziouani : Je me suis toujours dit : « Quand je serai grande, je serai cheffe d’orchestre ». Dans mon entourage, notamment certains professeurs au conservatoire où j’ai étudié me disaient : « Mais Zahia, ce métier n’est pas du tout fait pour les femmes, donc concentre-toi plutôt sur tes études et sur tes études d’instrument ». Autant d’injonctions auxquelles je n’avais pas envie de céder ! J’ai aussi la chance d’avoir grandi dans une famille où mes parents m’ont toujours poussée à réaliser mes rêves, mes ambitions, à me montrer combative. En particulier, ma mère et ma grand-mère d’Algérie, des femmes aussi fortes qu’inspirantes. Un jour, le destin a mis sur ma route un grand maître de la direction d’orchestre, Sergiu Celibidache, qui m’a acceptée dans sa classe après avoir pressenti mon potentiel. Au terme de mes études, je me suis vite rendu compte que si je ne me prenais pas en main, ce serait difficile de diriger, parce que je ne voyais aucune femme à la tête d’orchestres nationaux et que j’ai compris que personne ne viendrait me chercher.

A tout juste vingt ans, j’ai eu l’idée de créer l’orchestre symphonique Divertimento. Mon objectif était double : diriger et faire bouger les lignes. J’avais une idée assez précise quant au costume de cheffe d’orchestre au XXIe siècle. De fait, « briser le plafond de verre », c’était de se dire que – même si tout était fermé – je pouvais me créer quand même les conditions d’y arriver. Par ma seule volonté. Je voulais prouver au milieu musical et à tout le monde, qu’une jeune femme pouvait être aussi à cette place-là.

 

Le syndrome de l’imposteur

Z.Z : Je ne crois pas avoir déjà ressenti, à un moment donné, ce sentiment de ne pas me sentir à ma place ou de ne pas la mériter, parce que justement, j’ai toujours été convaincue que j’étais à ma place, et que l’estrade de cheffe d’orchestre était vraiment l’endroit où je me sentirais le mieux. Accéder à ce rang, convaincre à la fois les musiciens de se joindre à mon projet artistique, mais aussi les différents publics et autres programmateurs de la qualité de mon travail et de sa singularité, a toujours supposé un engagement à toute épreuve. Cette exigence se nourrit notamment de mon éducation familiale et musicale. Selon l’école de mon maître de direction d’orchestre, Sergiu Celibidache, il fallait d’abord être exigeant avec soi-même avant de l’être avec les autres. Ainsi, si je ne suis pas prête à 1000 %, je ne m’engagerai pas dans un projet car se posera la question de légitimité. Ce métier éminemment exigeant l’est encore plus quand on est une femme. Pourquoi ? Parce que les enjeux sous-jacents, notamment sociétaux, dépassent cet art.

 

© Cheffe Zahia Ziouani

 

L’ambition féminine

Z.Z : Parce que je suis une femme, est-ce que je peux aspirer à telle ou telle ambition ?  Pour ma part, je ne sais pas si l’ambition peut vraiment « être genrée ». Non, je ne me suis jamais posé la question en ces termes. J’ai ce même raisonnement sur scène : sur l’estrade, je suis Zahia, et donc je dirige comme Zahia, avec tout ma passion, mon énergie, la délicatesse et le phrasé musical qui me portent. Ainsi, j’ai toujours souhaité diriger les plus grandes œuvres, évoluer dans les plus illustres scènes et réaliser mes projets d’éducation et de transmission auprès des plus jeunes. De grands rêves pour lesquels je travaille dur tous les jours. Cela ne m’a jamais freiné bien que je sois davantage exposée aux difficultés en tant que femme. Nous sommes moins de 4% à la tête d’orchestres à l’échelon international. En France, au niveau des orchestres symphoniques, la confiance vient moins spontanément que pour les hommes parce qu’il y a encore une tradition très masculine dans cet univers.

Conséquemment, les grandes cheffes d’orchestre, aujourd’hui, sont des femmes qui ont toutes dû créer leurs propres orchestres pour s’épanouir, pour s’exprimer musicalement. Une preuve s’il en est que cela reste encore une gageure… Durant les vingt années où j’ai construit l’orchestre Divertimento, il n’y avait aucune femme à la direction d’orchestres nationaux, donc cela prouve que si l’on veut s’exprimer, il faut se prendre en main.

 

Mes plus belles leçons

Z.Z : Comme évoqué plus tôt, ma démarche initiale était d’interroger le rôle de cheffe d’orchestre au XXIe siècle. Je voulais décloisonner la musique en ouvrant des passerelles avec d’autres univers, milieux sociaux et d’autres territoires à l’image du monde rural, des quartiers populaires… Donc, pour moi, les plus belles leçons de vie, c’est d’avoir été justement fidèle à ces valeurs qui, il y a vingt ans, paraissaient parfois dans le microcosme musical complètement surréalistes ! Certaines personnes se montraient même dédaigneuses en pensant que c’était une perte de temps que d’essayer de valoriser la musique classique en banlieue. Dès le début, je ne voulais pas choisir entre les grandes salles de concert et les lieux de proximité, je ne voulais pas choisir entre être artiste et être pédagogue, et par extension, céder à la facilité.

A travers cette polyvalence et ces partis pris, j’ai obtenu de beaux succès car mon orchestre Divertimento, c’est l’adhésion de tous mes musiciens, et un grand chœur de cinq cents personnes, à ces valeurs humanistes. Dans notre programmation, on retrouve des musiques issues des trois religions et des cultures de tout le bassin méditerranéen de l’Algérie au Liban. J’ai donc toujours voulu donner du sens à mon œuvre.

 

L’équilibre vie personnelle/vie professionnelle

Z.Z : Pour moi, être une bonne cheffe d’orchestre femme, c’est aussi de savoir trouver un bel équilibre dans sa vie, et pouvoir se ressourcer dans d’autres univers comme auprès de sa famille. On a souvent préjugé de la capacité des femmes à être cheffes d’orchestre et aussi mères. Il y a souvent eu des polémiques quant à la maternité et la direction d’orchestre. Moi-même, lorsque j’étais enceinte de ma fille, j’ai été exposée à cette réalité. Cela ne m’a pas entravée dans mon activité puisque j’ai supervisé une centaine de concerts pendant ma grossesse. Aujourd’hui, en étant mère et cheffe d’orchestre, je me sens meilleure ! Parce que j’ai appris à travailler dans l’efficacité. Pour exceller dans mon art, je dois m’épanouir pleinement dans mon rôle de maman et inversement, ces deux casquettes sont intimement liées. Je ne me vois pas faire des compromis au détriment d’une de ces facettes. Pour moi, cet équilibre est la clef de mon épanouissement et de mes succès.

Pour aller plus loin : 

www.orchestre-divertimento.com

Téléphone : 01 48 22 21 82
Email : [email protected]

 

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