Alors que la France fait de la rénovation énergétique l’un des piliers de sa relance verte, de graves dysfonctionnements persistent dans le secteur de l’isolation. En témoignent les nouvelles réglementations techniques en la matière qui ne corrigent en rien les défauts inhérents à la pose de laines minérales. Faut-il y voir un nouveau signe de l’influence des industriels sur la filière du bâtiment, alors même que le gouvernement a confié les rênes de l’élaboration de son plan d’éradication des passoires thermiques à Saint-Gobain, numéro 1 mondial de l’isolation en laine minérale ? Par Jean-François Moreau, ingénieur et formateur.

Après des mois de crise sanitaire et de confinement, et alors que la crise économique liée à la pandémie de Covid-19 ne fait que commencer, faut-il privilégier la relance de l’économie sur l’urgence climatique ou, au contraire, faire passer les impératifs environnementaux devant toute considération économique ? La question, légitime, n’en relève pas moins d’un faux débat. Refusant de choisir entre un retour à la normale et un « retour à l’anormal », les autorités françaises misent fort opportunément sur une relance verte. La rénovation énergétique fait, à ce titre, partie des piliers du plan de relance dévoilé par le gouvernement, ce dont on ne peut que se féliciter.


Véritable serpent de mer, la question de l’isolation des bâtiments demeure donc une priorité des autorités, qui souhaitent aider les Français à réduire leurs factures de chauffage. Deux signaux récents témoignent de la poursuite de cet engagement : d’une part, la prolongation du dispositif « Coup de pouce isolation », dont une nouvelle version s’appliquera à partir du 1er septembre au bénéfice des ménages éligibles ; d’autre part, l’entrée en vigueur, à partir du 1er janvier 2021, de la RE2020, la future Réglementation environnementale visant à l’amélioration de la performance énergétique et à la baisse des consommations des bâtiments neufs construits à partir de cette date. Plus ambitieuse que l’actuelle réglementation, la RE2020 insistera en particulier sur la performance de l’isolation, indépendamment du mode de chauffage installé.

Des laines minérales très sensibles à l’air

Solaire, bois, chaudière à biomasse, pompe à chaleur (PAC), etc. : qu’importe le type de chauffage, si le bâtiment est mal, peu ou pas isolé, il reste immanquablement une véritable passoire très énergivore. C’est pourquoi la prolongation des « coups de pouce isolation » devrait s’accompagner d’un renforcement des contrôles, avec des types ou domaines de travaux plus détaillés et un rythme de contrôle par audit plus soutenu à l’horizon début 2021, et ce, afin de s’assurer que les travaux soient bien réalisés dans les « règles de l’art ». Comme de plus en plus de Français s’en rendent compte à leurs dépens, les arnaques et malfaçons se multiplient en effet à mesure que la problématique de l’isolation prend de l’ampleur, ce juteux marché et les colossales aides publiques attirant les escrocs en tout genre. Ces « règles de l’art » sont pourtant claires et, théoriquement, connues de tous les professionnels concernés, qui doivent notamment effectuer une visite technique préalable au devis, préciser les caractéristiques et la surface de l’isolant prévu et accorder un délai légal de rétractation de sept jours entre la signature du devis et le début des travaux.

Ces contrôles suffiront-ils ? Rien n’est moins sûr : en matière de laine minérale, produit d’isolation très majoritaire sur le marché (couvrant 90% des murs et combles isolés) et qui bénéficie, à ce titre, des aides de l’État en faveur de la rénovation énergétique, les fameuses « règles de l’art » ont été révélées au grand public grâce à un scandale dont l’ampleur rappelle celui du « Dieselgate ». Les investigations techniques menées dans le cadre de l’affaire dite de l’« Isolgate » ont ainsi démontré que, sans pose simultanée de membranes d’étanchéité, les laines minérales n’isolent pas autant que leurs fabricants laissent à penser – une perte de l’ordre de 75% tout de même, due notamment à leur sensibilité à l’air. D’après un arrêt de la Cour de cassation, les mauvaises performances des produits auraient en fait été sciemment cachées.

De nouvelles règles techniques… qui ne corrigent pas le nœud du problème

Quelle surprise de constater alors que les tout récents DTU (documents techniques unifiés), les réglementations françaises supposées déterminer ces « règles de l’art », n’imposent toujours pas la pose systématique de dispositifs d’étanchéité lors de la pause de laine de verre… Non seulement le DTU 45.10 (concernant l’isolation des combles par panneaux ou rouleaux en laines minérales) et le DTU 45.11 5 (portant sur l’isolation thermique de combles par soufflage d’isolant en vrac – laines minérales ou ouate de cellulose) ne corrigent pas la situation actuelle, mais ces nouveaux textes indiquent, de plus, qu’il n’est pas nécessaire de poser un pare-vapeur s’il n’y a pas d’écran de sous-toiture. Pourquoi, quand on connait la perte de performance due à ces manquements, une telle carence est-elle encore acceptée ? Faut-il y déceler une nouvelle preuve de l’influence des industriels de la laine minérale sur le secteur du bâtiment, au détriment du consommateur final et de l’impératif climatique ? La question mérite d’être posée, et ce d’autant plus que ce sont les entreprises qui ont été à la manœuvre du plan gouvernemental d’éradication des passoires thermiques. Les associations et ONG n’ont hélas pas été associées à la concertation. Une méthode qui interroge, même les experts. Ainsi, Antoine Vauchez, directeur de recherche au CNRS au centre européen de sociologie et de science politique, interrogé sur le sujet par le journal Le Monde, partage son analyse : « Qu’un gouvernement lance des consultations est somme toute assez banal. Mais la manière de composer les groupes de travail, “qui sont une forme de société civile miniature”, “renseigne sur les personnes par lesquelles l’État accepte d’être influencé”. »

 

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