OPINION | Greenwashing, ce mot est sur toutes les lèvres depuis plusieurs années maintenant. Il revient sur le devant de la scène sur la période récente alors que le mouvement de collecte « responsable » semble bien amorcé et prêt à se pérenniser. En effet, les fonds durables ou labélisés ESG (c’est-à-dire Environnemental, Social et Gouvernance) ont collecté 120 milliards d’euros au premier trimestre 2021, soit 18 % de plus qu’au trimestre précédent. Selon Morningstar qui publie ces chiffres, ce total représente plus de la moitié des flux de collecte des fonds européens sur la période. Cet engouement pour le développement d’une finance durable est une bonne nouvelle même s’il peut s’accompagner d’effets pervers, tant sur le fond que sur la forme. Et si le greenwashing était utile ?


Une innovation se construit sur un problème et engendre de nouveaux problèmes…

Afin d’illustrer notre propos, prenons comme exemple l’invention du transport ferroviaire. Si cette innovation de la fin du XVIIIe siècle a considérablement « réduit les distances » en comprimant les temps de trajet, elle a néanmoins notamment créé l’accident ferroviaire, un nouveau problème lié donc à l’avènement du rail. Il en va de même pour les innovations en ingénierie financière liées aux problématiques du verdissement des produits financiers tels que les indices et, plus généralement, à leur caractère durable.

Afin de trouver des réponses à l’urgence climatique tout en prônant une croissance économique inclusive et responsable, le secteur financier s’est emparé du sujet et a cherché à innover. Mais de nouveaux problèmes ont alors émergé, et notamment le phénomène de greenwashing. Selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), le greenwashing ou blanchiment écologique signifie « verdir » ou donner une image écologique à des entreprises et à des produits qui ne le sont pas. Autrement dit, n’est pas vert qui veut…

Dans une étude récente intitulée « Doing Good or Feeling Good? Detecting Greenwashing in Climate Investing », trois chercheurs de la chaire Scientific Bêta de l’EDHEC sur l’investissement ESG dressent un portrait peu flatteur des « indices climat » sur les marchés d’actions (MSCI Climate Change, Euronext Low Carbon Paris Aligned Benchmark ou encore S&P Dow Jones Paris-Aligned & Climate Transition notamment utilisés via des ETF). Les auteurs de l’étude, Amenc, Goltz et Liu, dénoncent un greenwashing généralisé en décortiquant les indices boursiers « climatiques » de grandes maisons européennes de la gestion indicielle sur une période de 10 ans et un univers d’environ 2 000 entreprises cotées. L’une de leur principale conclusion est de dire que « les scores climatiques ne correspondent en moyenne qu’à 12 % des différences de poids des titres du portefeuille » ; l’évaluation financière classique représentant donc les 88 % restants. La capitalisation boursière semble jouer un rôle prépondérant dans la construction de ces indices. Selon les auteurs, « environ 35 % » des entreprises « dont le score environnemental se détériore au fil du temps » voient contre-intuitivement leur poids augmenter et c’est bien l’accroissement de la capitalisation boursière qui est pointé du doigt. Lorsque l’on en vient à parler d’indices ESG qui englobent la thématique climatique, le poids du facteur climat est encore plus faible, à 6 %. Enfin, les chercheurs établissent un seuil de 50 %, en-deçà duquel un indice présente « un risque significatif de greenwashing ». Le greenwashing est-il une réalité ? Très probablement. Mais est-il forcément pernicieux ?

 

De l’utilité du greenwashing !

 

Depuis la COP 21 et la signature de l’Accord de Paris en 2015, l’Union Européenne (UE) a été l’un des meilleurs élèves au niveau mondial. En effet, les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) ont été dépassés à court terme et révisés à la hausse à moyen terme. Selon l’édition 2021 des chiffres clés du climat, les émissions de GES de l’UE ont diminué de 23 % entre 1990 et 2018 pour un objectif initial de -20 % pour 2020. En revanche, nous parlons ici uniquement d’émissions intérieures (c’est-à-dire relatives à l’inventaire national par l’approche territoriale) qui sont à dissocier de l’empreinte carbone qui comprend les émissions importées relatives à la demande domestique (hors utilisation des terres, changement d’affectation des terres et foresterie – UTCATF). Les émissions importées continuent de croître sur la période et viennent contrebalancer une partie des efforts liés à la réduction des émissions territoriales. A l’été 2021, la Commission européenne a présenté un dispositif de grande envergure baptisé « Fit for 55 » qui ambitionne une réduction de 55 % des émissions de GES entre 1990 et 2030 (-30 % auparavant). Enfin, à horizon 2050, l’UE parle désormais de neutralité carbone (c’est-à-dire zéro émission nette de GES).

 

Il apparaît désormais établi que l’ingénierie financière a de belles années devant elle tant les stratégies climatiques d’investissement peinent à prendre en compte correctement les véritables performances climatiques des entreprises cotées

 

Ce cercle vertueux en termes de trajectoire d’émissions de GES est donc déjà bien amorcé en Europe. Il s’est accompagné d’innovations financières cherchant à intégrer les problématiques climatiques dans les indices. Nous parlons ici de contraintes ex ante. Au-delà des métriques utilisées dans la construction des indices climat ou ESG, la manière dont ces contraintes sont intégrées est primordiale. Beaucoup d’indices climat ou ESG sur les marchés d’actions pratiquent l’exclusion. Cela consiste à exclure purement et simplement les actions des sociétés cotées les plus émettrices de GES. L’un des effets pervers de cette pratique est que les secteurs à forte intensité carbone, comme le secteur de l’énergie, pourraient se retrouver privés d’accès aux capitaux, ce qui ne favoriserait clairement pas la transition énergétique. En effet, les majors pétrolières disposent déjà des technologies, des infrastructures, des réseaux et des ingénieurs à mobiliser pour mener à bien cette transition. Des approches d’intégration des critères climatiques ou ESG semblent plus en adéquation avec les besoins réels de transition vers une économie décarbonée. L’UE, via le règlement Benchmark, devrait progressivement standardiser les approches d’intégration en (i) améliorant la transparence autour de la construction des indices et en (ii) renforçant la création et l’encadrement de « labels ». Les noms parfois aguicheurs des indices climat ne semblent aujourd’hui pas refléter correctement l’urgence climatique.

Certes, beaucoup de ces indices ressemblent fortement aux benchmarks dont ils dépendent. En effet, les écarts de performance et de volatilité entre les indices climatiques et leurs benchmarks respectifs sont faibles, voire insignifiants dans certains cas. Cela est en majeure partie dû aux contraintes imposées par les investisseurs. Même s’ils aspirent à investir dans ces nouveaux indices, ce qui est une bonne nouvelle, ces derniers ne souhaitent pas pour autant s’écarter trop de leurs benchmarks en imposant des contraintes ex post de « tracking error » ou encore d’ « active share ». Pour rappel, la tracking error ou l’erreur de réplication est une mesure de risque utilisée en gestion d’actifs dans les portefeuilles indiciels. Elle représente l’écart-type des différences entre les rendements du portefeuille et ceux du benchmark. Le concept d’active share s’appuie sur la composition du portefeuille plutôt que sur des mesures statistiques comme la tracking error. Il consiste à mesurer le pourcentage des actifs du portefeuille qui diffèrent de ceux présents dans le benchmark.

En conclusion, il apparaît désormais établi que l’ingénierie financière a de belles années devant elle tant les stratégies climatiques d’investissement peinent à prendre en compte correctement les véritables performances climatiques des entreprises cotées (c’est-à-dire les contraintes ex ante). De plus, pour pallier l’urgence climatique, les investisseurs devront eux aussi s’engager davantage en faisant des concessions sur certaines métriques financières classiques. Plus ces contraintes seront relâchées par les investisseurs et plus l’impact sur le climat sera potentiellement important. Sur ce sujet, les approches d’intégration semblent plus convaincantes que les critères d’exclusion, encourageant ainsi davantage l’engagement actionnarial ou encore les efforts de reporting des entreprises sur les contraintes climatiques. De même, l’approche « best effort » paraît plus inclusive que son homologue « best-in-class », plus largement utilisé. Des approches plus disruptives pourront voir le jour lorsque les contraintes ex ante seront mieux définies et plus standardisées (voir « La taxonomie, clef de voûte du financement de la décarbonisation » pour plus de détails sur la standardisation des contraintes environnementales) et que les contraintes ex post seront moins prédominantes dans l’industrie financière.

 

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