Depuis près d’un mois, des incendies ravagent l’État de la Californie. Plus de 12 000 hectares sont d’ores et déjà partis en fumée. Du comté de Sonoma, au nord de San Francisco, à la vallée de Simi, au nord-ouest de Los Angeles, en passant par Santa Paula, partout la même scène de chaos. Portés par des vents d’une violence extrême, les incendies entraînent des vagues successives d’évacuations forcées. Plus de 180 000 personnes ont déjà été déplacées.

 


A San Bernardino, à 100 km à l’est de Los Angeles, le Hillside Fire s’est déclaré jeudi avant l’aube. Plusieurs bâtiments majeurs ont été détruits, et la population a dû être déplacée.

Depuis le début du mois d’octobre, près de 7 000 soldats du feu sont engagés dans une lutte sans merci contre des flammes de plus de 12 mètres de haut. Les conditions sont si critiques (sécheresse extrême et vent dépassant les 100 km/h de force) que, malgré tous leurs efforts, la propagation est fulgurante et seuls 5% de la zone de feu ont pu être circonscrits. La décontraction californienne a laissé place à la désolation, le quotidien et la liesse à une sorte de nuée irréelle.


Partout, l’incrédulité et la bravoure, telles une ultime dose d’adrénaline, permettent aux sinistrés de tenter de sauver le peu qui puisse l’être encore de ce qui ne sera bientôt plus que des décombres fumants, avant de devoir se résigner, inexorablement, à suivre les ordres d’évacuation qui retentissent à récurrence régulière sur chaque téléphone, invitant à quitter sans délai la zone dans laquelle ils se trouvent.

Par le concours d’un mécanisme de bornage des cellulaires via triangulation, tout smartphone allumé dans un rayon concerné par les mesures d’urgence avertit son propriétaire qu’il doit suivre la procédure d’évacuation.

Autoroutes surencombrées, accès aux ponts coupés, files interminables de véhicules conduits par des pères et mères de famille fébriles, au milieu d’une fumée âcre, d’un smog suintant, lumière vive des foyers d’incendies à quelques encablures, il est difficile de ne pas envisager un parallèle troublant avec l’exode des populations, à l’aube de bombardements.

Le Gouverneur Gavin Newsom, qui s’est rendu sur place à de nombreuses reprises en différents endroits, a d’ailleurs qualifié ce tableau dramatique de « paysage de guerre ».

 

Un impact et une incidence économique terribles

Aux fins de prévenir tout nouveau départ de feu, le Gouverneur Newsom a déclaré « l’état d’urgence absolue », et PG&E (Pacific Gaz & Electricty, le fournisseur énergétique californien) a privilégié la coupure préventive d’électricité dans 32 comtés de l’État. Plus de 300 000 résidents sont actuellement plongés dans le noir. Le parc de Yosemite, haut lieu du tourisme local – et international -, a été fermé.

L’ensemble des activités touristiques de l’État a été affecté, et les services administratifs fonctionnent au ralenti, suspendus aux générateurs de secours et à la progression constante des flammes qui gagnent chaque heure plus de territoire et lèchent dangereusement les bâtiments officiels.

Le seul recul financier viable pour un événement équivalent réside dans les chiffres qui ont été publiés en suite de la vague d’incendie similaire qui avait déjà touché la Californie en 2018, laissant présager du marasme économique que traduiront les actuels, le porte-parole des pompiers ayant indiqué qu’ils ne pourront pas enrayer la progression de l’incendie avant le 7 novembre, et que le feu prendra ensuite des semaines pour être complètement éteint.

Plus de 3,5 milliards de dollars de coûts, dont 1,792 milliard directement liés à l’extinction des incendies. 766 439 hectares – soit près de 8 milliards de mètres carrés ! – réduits à l’état de cendres et près de 23 000 bâtiments détruits.

L’incendie dit de « Mendocino » a, à lui seul, ravagé 186 000 hectares, ce qui en a fait le sinistre par le feu le plus dévastateur de l’histoire de l’État. Au seul mois d’octobre, 175 millions de dollars étaient mobilisés aux fins d’assurer les missions conduites par les soldats du feu.

En 2018 déjà, devant l’étendue des dégâts, l’État de Californie avait doublé ses stocks de retardant : 5 millions de gallons (soit 19 millions de litres) au lieu de 2 millions les années précédentes.

Le respect de la vie sauvage, la conception si chère à de nombreux californiens selon laquelle l’Homme doit vivre en harmonie avec la nature et doit s’y adapter, ayant d’ailleurs conduit à ce que Big Sur, Carmel Valley ou Carmel-by-the-Sea deviennent ces endroits si exclusifs et si uniques au monde, où les prix de l’immobilier atteignent des sommets, présentent, hélas, un revers de médaille.

Les constructions sont quasi intégralement érigées en bois, et la végétation abondante, notamment les chaparrals (des buissons et broussailles typiques de la côte Ouest), est omniprésente et en quantité impressionnante. Les arbres, en très grand nombre, sont peu élagués et quasiment jamais coupés.

Or, avec la sécheresse s’aggravant au fil des ans, une quantité non négligeable de ces arbres est en réalité du bois mort. Le problème réside pour partie dans le fait qu’alors que sur le Vieux Continent le taux d’humidité d’un arbre sec est de 10 à 14%, il n’est que de 4% en Californie, notamment en raison de son climat particulier.

Ces facteurs, s’ils n’en sont pas les agents déclencheurs, sont autant de vecteurs favorisant le développement des incendies, et demeurent un terreau fertile pour les flammes. A tel point que les compagnies d’assurance se refusent à assurer certains secteurs et comtés, en raison de ce qu’elles qualifient d’« un trop grand risque qui ôte toute substance au risque raisonnable ».

En clair, nonobstant une prime particulièrement élevée, l’algorithme de calcul fait apparaître un potentiel de risque trop important qui dissuade les assureurs.

 

Des conséquences d’autant plus désastreuses, et des inégalités encore davantage exacerbées.

Là où le salaire moyen d’un Californien oscille entre 2 100,77 dollars à Bakersfield, et 5 139,61 dollars à Santa-Barbara, la destruction par le feu de sa résidence principale, non assurée, est un drame absolu. D’aucuns diront qu’il faudra alors faire appel à son épargne, et à la mobilisation de toutes ses ressources disponibles.

Seulement, une étude menée par GoBankingRate et réalisée sur un panel de 7000 personnes fait apparaître que 7 Américains sur 10 disposent de moins de 1 000 dollars d’épargne. Pire, ils sont 24% à ne disposer d’aucune épargne disponible et seuls 15% d’entre eux déclarent détenir plus de 10 000 dollars en banque.

Élément saisissant de cette étude, chez les sujets interrogés percevant plus de 100 000 dollars par an, base de revenus plutôt confortable, ils demeurent 44% à disposer de moins de 1 000 dollars d’épargne, et sont encore 29% pour ceux appartenant à la tranche des interrogés percevant plus de 150 000 dollars.

Pour ceux qui ne seront pas concernés par les 12 milliards de fonds déjà prévus d’être débloqués par les assurances, ils devront donc faire appel à des soutiens familiaux, reconstruire par leurs propres moyens, ou espérer entrer dans les critères d’éligibilité des fonds publics spéciaux.

Pendant ce temps, ceux qui font partie des 5% les plus aisés se battent avec des moyens proportionnels à leur superficie financière. Ils ont la faculté d’employer des « pompiers privés ». Des sociétés qui ont vu le jour il y a une quinzaine d’année et qui interviennent sur commande. A l’inverse des services de secours publics qui se doivent de « protéger et servir », selon la formule consacrée, sans distinction de classe ou de revenus, ces pompiers privés se concentrent sur les villas et propriétés pour lesquelles ils ont été mandatés et dûment rémunérés. Et souvent la facture peut atteindre des sommets.

Un camion spécialisé dans la lutte contre les incendies et une équipe de professionnels peuvent coûter jusqu’à 25 000 dollars par jour. Comble de l’ironie, certaines de ses équipes sont dépêchées… par les compagnies d’assurance elles-mêmes !

Et le vice du procédé ne s’arrête pas ici. Car a contrario de participer à un élan collectif de protection des populations et de leurs biens matériels, ces mercenaires du feu demeurent un frein aux équipes de pompiers « traditionnelles ». En effet, ces dernières doivent parfois intervenir aux fins de protéger ces « pompiers privés » qui se mettent en danger lors de leur intervention, et déposséder d’autant les lignes de feu principales de moyens précieux.

Ceux qui, malgré le concours de cette force privée, n’auront pas pu protéger leur résidence vont faire appel en urgence à toutes les entreprises disponibles aux fins de réparer et reconstruire. Et comme dans toute salle de marché, lorsque la demande est supérieure à l’offre, les prix s’envolent.

Ainsi, le deuxième effet pervers réside dans un manque cruel de main d’œuvre, et des tarifs qui deviennent soudainement prohibitifs pour celle qui reste.

Le segment de population non assuré, ne disposant d’aucune épargne, et de peu de soutien, se trouvera donc une deuxième fois démuni, avec cette sensation, avérée, de double peine. Celle d’avoir tout perdu, et de ne rien pouvoir retrouver. 

Ce que la nature donne, la nature le reprend, parfois assorti d’intérêts. Et à l’instar de certains mécanismes macro-économiques, les intérêts sont liquidés de manière inéquitable.

 

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