GRAND ENTRETIEN // Forbes France lance une nouvelle série à l’aube des présidentielles 2022… Au programme, chaque semaine, un entretien exclusif par candidat pour mieux comprendre la place laissée à l’innovation dans leurs programmes respectifs. Que va devenir la French Tech ? Quelle stratégie pour l’entrepreneuriat ? Quelle vision pour la souveraineté économique et technologique de la France ?  Pour ce premier épisode, Yannick Jadot a accepté de jouer le jeu.


 

La French Tech compte aujourd’hui plus d’une vingtaine de licornes à son actif… La “start-up nation” imaginée par Emmanuel Macron a-t-elle tenu ses promesses selon vous ?

Yannick Jadot : Les dernières années ont été exceptionnellement positives pour la French Tech, et je me réjouis qu’un certain nombre de licornes françaises soient des acteurs très engagés dans l’économie plus circulaire, comme Back Market, Vestiaire collective et bientôt YNSECT, Ecovadis ou Phenix. Nous avons besoin de ces acteurs qui contribuent à des changements de pratiques, insufflent d’autres manières de consommer et de produire. 

Pour autant, d’un point de vue de politique publique, l’action reste encore très incomplète. L’activité de ces start up repose sur l’usage de nouvelles technologies et du numérique, cela signifie qu’elles sont dépendantes des Big techs pour leur fonctionnement et leurs débouchés commerciaux puisqu’elles sont à la fin de la chaîne logistique du numérique et dépendent à 100% des vendeurs de systèmes d’exploitation, des fournisseurs etc.

Près de 40 % de l’argent levé par les start-up, dont une partie d’argent public, part en budget acquisition et publicité chez Google et Facebook, auxquels il faut ajouter au moins 30% en facture cloud chez les Big 3 (Amazon, Microsoft et Google). Le business des start-up est aussi celui des géants du numérique. Ce n’est pas ma vision du bon usage de l’investissement public. Permettre l’innovation c’est bien, lui donner les moyens de son indépendance, de son développement intégré et vertical, de la sécurité de ses données ou encore de son maintien dans l’écosystème européen, c’est mieux. Plutôt que de reprendre les succès de nos entrepreneurs à son compte pour alimenter sa communication politique comme le fait le gouvernement actuel, je serai plus attentif aux enjeux d’indépendance de stratégie à long terme.

 

Si vous êtes élu.e en avril prochain, est-ce que l’entrepreneuriat fera partie de vos priorités ? Quelles mesures allez-vous prendre en la matière ?

Y. J. : Bien sûr, nous avons besoin d’entreprises innovantes et nous devons développer notre écosystème entrepreneurial autour d’ambitions communes clairement définies.

J’étais aux Universités d’été de l’économie de demain, j’ai rencontré à plusieurs reprises les représentants dImpact France et soutiendrai pendant mon mandat cette communauté d’entrepreneurs et de dirigeants convaincus, alliés de la transition écologique et solidaire. Ils ont un rôle et une responsabilité essentiels dans la construction d’un autre modèle d’entreprise, plus solidaire, plus équitable, plus soutenable. 

Pendant mon mandat, je conditionnerai les aides publiques au respect de critères environnementaux, sociaux et d’égalité homme-femme et mobiliserai la commande publique, l’investissement public et les leviers fiscaux pour aligner notre économie sur nos objectifs climatiques et encourager l’innovation d’utilité sociale et écologique.

Mon objectif n’est pas de me contenter de compter le nombre de licornes mais bien de réussir une stratégie de plus long terme. Je mettrai enfin les moyens pour les métiers et les compétences, la formation et la recherche, pour que ces femmes et ces hommes entreprennent ensuite. Je veux mener un effort collectif et national, pas seulement me féliciter du succès de quelques-uns.

 

Pensez-vous que la technologie et l’innovation sont à même de trouver une solution à l’équation climatique ?

Y. J. : Nous sommes bien loin d’une simple équation. Il y a urgence. Une urgence qui exige une transformation profonde de notre manière de produire, de consommer, de nous déplacer, de nous nourrir, de nous loger, de nous divertir. Bien sûr, tout cela nécessite de fortes innovations technologiques, même si elles ne sont qu’une partie de la solution.

Questionnons-nous collectivement sur le rôle de l’innovation. Elle peut être un formidable levier de gain d’efficacité énergétique, de développement des transports en commun, d’amélioration des services publics ou du matériel de médecine. Mais j’assume de ne pas cautionner le développement incontrôlé de services de livraison en 10 minutes ou de VTC, de trottinettes, qui déstabilisent des filières entières et bafouent les droits sociaux. J’assume de vouloir mettre la priorité sur l’efficacité énergétique et la sobriété plutôt que la hausse sans limite de la production ou de la quantité de données numériques.

Je poursuivrai l’investissement dans les greentech et les technologies de rupture, qui peuvent contribuer à fournir un ensemble de solutions. Mais il faut aussi penser la low tech, angle mort du quinquennat précédent. Les innovations d’avenir, pour des raisons écologiques, de gestion des risques et de résilience, seront aussi celles qui visent la juste intensité technologique. 

 

Quelles ambitions pour les entreprises françaises et leur faculté à faire le poids sur la scène économique mondiale ? Est-ce possible de concilier patriotisme économique et mondialisation ?

Y. J. : Cette conciliation entre patriotisme économique européen et mondialisation n’est pas seulement possible, elle est essentielle. 

Je me suis exprimé à plusieurs reprises pour un Buy European act, qui est la juste réponse aux stratégies commerciales de nos partenaires. En ce sens, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières tel qu’il devrait être mis en œuvre en 2023 est également évidemment une bonne chose, mais nous devons encore l’étendre à d’autres secteurs pour qu’il soit efficace, il doit être accompagné de la fin prochaine des quotas gratuits et doit servir à financer la transition, en Europe et dans le monde.

Pour garantir cette souveraineté industrielle et numérique, nous devons investir dans les entreprises motrices de la transition écologique puisqu’elles seront les plus à même de saisir les opportunités économiques de demain.

 

Yannick Jadot : L’économie circulaire offre des solutions de bon sens, très riches en emploi et qui nécessitent de nombreuses innovations

 

Comment assurer notre souveraineté économique et technologique face à la Chine, aux Etats-Unis et aux Gafam ?

Y. J. : Premièrement, nous devons renforcer notre vigilance face au risque de vulnérabilité de nos filières stratégiques et nos infrastructures vis-à-vis d’investissements étrangers. Il n’est pas possible de laisser des fleurons industriels être absorbés par des investisseurs étrangers sans garantie de sécurisation de notre savoir-faire et de nos emplois et sans qu’il y ait une stratégie de long terme au service de notre propre économie et de nos territoires.

Des choix politiques ont été faits en conscience ces dernières années et je les déplore. L’objectif politique du quinquennat précédent est resté la transformation numérique de surface bien plus que l’autonomie stratégique et la maîtrise des infrastructures. Un exemple : la structure même de la technologie 5G, sa couche logicielle qui propose une distribution « intelligente » du réseau, est entièrement assurée par les géants américains et asiatiques du numérique, ce qui rend dépendants tous les opérateurs utilisant leurs services. Autre exemple : la guerre du transfert et de stockage des données. Alcatel et Orange ont toujours une place de marque dans les câbles sous-marins de télécommunication, nous devons tout faire pour la préserver.

L’urgence à court terme est d’abord, et ce n’est pas une mince affaire, que les GAFAM respectent les lois, les normes et la fiscalité de notre pays. Ensuite, c’est évidemment de renouer avec une stratégie offensive et de structurer une réponse européenne. Nous avons en France deux grands acteurs en concurrence modérée avec Amazon et Microsoft, OVH et Orange, quand certains pays européens comme l’Allemagne ne disposent que d’une seule autre option nationale réelle face aux géants américains. Cette situation n’est pas tenable.

Les travaux européens pour la période 2021-2027 vont dans le bon sens mais il faut remettre en contexte : Quand la totalité du programme « Europe numérique » dispose d’un budget de 6,8 milliards d’euros, soit 800 millions d’euros par an d’ici à 2027 pour toutes les technologies numériques, le gouvernement américain investit la même somme pour la seule informatique quantique.

 

Face à notre dépendance aux matières premières et la chaîne d’approvisionnement mondiale qui nous les acheminent, une relocalisation est-elle possible ? Comment y parvenir ?

Y. J. : Il est vrai que les transitions énergétiques et numériques accroissent encore nos besoins en matériaux, avec un risque majeur d’accroissement de notre dépendance après plus d’un siècle de dépendance à l’importation d’hydrocarbures. Avec la crise sanitaire les pénuries se multiplient, laissant éclater nos fragilités. Sur l’échiquier mondial des négociations à l’accès aux ressources, les acteurs les plus puissants conserveront un accès privilégié dans le temps et dans les crises à venir. Nous devons bien mieux anticiper. 

L’économie circulaire offre des solutions de bon sens, très riches en emploi et qui nécessitent de nombreuses innovations. Elle passe d’ailleurs par un renforcement des normes de production et d’importation en matière d’éco-conception. Que ce soit pour faciliter le recyclage et le réemploi, mais aussi pour réduire l’empreinte carbone de la production et la quantité de déchets.

La relocalisation est une solution mais soyons lucides, nous continuerons de dépendre de l’importation de nombreuses matières premières. La géopolitique des matières premières est en pleine reconfiguration et nous devons être actifs, ne pas se laisser dépasser. De plus, la “maladie hollandaise” dont ont été victimes de nombreux pays producteurs de pétrole menace, encore plus dangereusement, les pays producteurs de matières premières. La situation en RDC est emblématique et très inquiétante.

Nous devons aussi définanciariser le commerce de matières premières, très exposé à la spéculation et la volatilité, et réfléchir à une politique ambitieuse de stocks stratégiques.

 

Yannick Jadot: “Bien sûr que les entrepreneurs et les investisseurs doivent être récompensés pour les risques qu’ils prennent et je sais que beaucoup d’entre eux sont attachés à l’utilité sociale et écologique de leurs projets. Mais je ne crois pas en la magie du marché”

 

Quelle règle devrait-on impérativement instaurer pour réguler les marchés publics ?

Y. J. : Sur le numérique, les questions de choix d’un outil ou d’un prestataire technique dans nos ministères et nos institutions ont souvent été vues comme des sujets opérationnels et budgétaires, sans grand intérêt. Notre Etat a finalement participé à cette mise en dépendance en favorisant une « transformation numérique » à bas coût, qui nous évite de développer ou d’améliorer nos propres socles logiciels, sans prendre en considération les risques associés. Or ce sont les données des citoyens, des entreprises et de l’Etat qui sont en jeu. Nous devrons avoir dans ce domaine une politique d’achats publics plus soucieuse de la protection des données.

Sur le volet social et écologique, mon programme détaille nos stratégies pour une commande publique exemplaire qui applique des critères sociaux et environnementaux ambitieux. Cela sous-entend d’exiger de la transparence sur l’impact écologique et les stratégies de transition des entreprises et d’établir des critères précis de conditionnalité des marchés publics. C’est un levier d’action très puissant.

 

Est-ce que la théorie du ruissellement est valable selon vous ? Permettrait-elle plus de croissance et d’innovation ?

Y. J. : Plutôt que de ruisseler, l’argent s’évapore. Cette théorie n’a jamais été vérifiée et a même entraîné un effet inverse qui est que le fruit du travail est accaparé par une minorité et ne bénéficie ni aux travailleurs, ni au service public qui offre pourtant l’environnement favorable au développement économique.

Bien sûr que les entrepreneurs et les investisseurs doivent être récompensés pour les risques qu’ils prennent et je sais que beaucoup d’entre eux sont attachés à l’utilité sociale et écologique de leurs projets. Mais je ne crois pas en la magie du marché qui, seul, répartirait équitablement les bénéfices de la production, éviterait tout dommage à l’environnement, préserverait les droits sociaux des travailleurs et préserverait nos filières stratégiques… Sans intervention publique claire et sans règle forte, les travailleurs sont menacés par une forme d’aliénation, l’environnement est détruit, les filières stratégiques fragilisées.

Je prône un modèle d’économie régulé, où la libre concurrence et la libre entreprise doivent s’opérer au sein d’un cadre clair et dans lequel certaines règles doivent s’appliquer.

 

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