OPINION | Nombreux sont les entrepreneurs qui développent un discours et des pratiques qui visent à servir des causes sociétales. Xavier Niel est de ce point de vue emblématique. Ses engagements écologiques (avec par exemple un investissement pour la marque L’œuf qui ne tue pas la poule) ou dans l’éducation (avec l’Ecole 42) illustrent cette volonté de dépasser la seule recherche de rentabilité économique à court terme. Cette vision d’un entrepreneuriat plus engagé est en plein essor. Au-delà des entrepreneurs dits sociaux, beaucoup de fondateurs de start-ups souhaitent non seulement faire fortune mais aussi contribuer à résoudre des défis sociétaux. Ces démarches sont louables mais avec la pandémie de Covid-19, on réalise encore un peu plus à quel point la défense de l’intérêt général ne peut se limiter à l’engagement de quelques entrepreneurs.

Ces dernières années, le mot « entrepreneur » a eu tendance à renvoyer presque systématiquement à celui de « start-up ». Pourtant, si l’on remonte aux origines de ce mot, dérivé d’entreprendeur (nom commun du XIIIème siècle), celui-ci désigne une personne qui crée, qui agit. Le périmètre d’action des entrepreneurs ne saurait donc être réduite à une logique d’entreprise, et encore moins à un modèle économique. Mais alors comment faire pour entreprendre au service de cet intérêt général ?

La notion d’intérêt général apparait au 18ème siècle en France avec l’ouvrage de Jean-Jacques Rousseau Du contrat social. Le philosophe dépasse les conceptions anglaises de l’utilitarisme où l’intérêt général se limiterait à la somme des intérêts particuliers. Cette nouvelle perspective qui transcende l’intérêt isolé des membres d’une société est constitutive de l’action des services publics en France. La question que pourrait poser Rousseau en ce début de 21ème siècle est de savoir s’il est possible de mobiliser toute la puissance opérationnelle offerte par les méthodes entrepreneuriales au profit de l’intérêt général. En effet, au-delà des start-ups, l’entrepreneuriat est d’abord et avant tout une façon de penser et d’agir qui permet de transformer le réel. Nombreux sont les fonctionnaires qui développent des pratiques entrepreneuriales sans être entrepreneur au sens propre. On l’a vu dans les hôpitaux ces derniers mois. Face à un environnement inédit, il a fallu repenser les manières de faire dans un contexte de forte incertitude. Si la démarche entrepreneuriale se limite parfois à compenser des manques de ressources et de personnels, elle peut aussi contribuer à l’amélioration des services publics.

 

Entrepreneur d’intérêt général : un programme accessible à toutes les administrations

L’idée d’utiliser la logique entrepreneuriale et le levier du numérique est au cœur du programme Entrepreneur d’Intérêt Général (EIG) initié et développé par Etalab depuis quatre années. Cette équipe de la DINUM (Direction interministérielle du numérique), fait partie des services du Premier Ministre, sous la tutelle du Ministère de la Transformation et de la Fonction publique. Dans une démarche similaire, la Maison Blanche a initié les Presidential Innovation Fellows en 2012, et le Royaume Uni a lancé le No. 10 Innovation Fellowship ce printemps. Comme le déclare Laure Lucchesi, directrice d’Etalab, « le programme EIG est né pour permettre à des développeurs, des data scientists et des designers de mener à bien des projets numériques qui améliorent le service public. Aujourd’hui, on voit à quel point l’apport culturel et les méthodes utilisées par les EIG ont des effets déterminants pour transformer les administrations et répondre aux attentes des citoyens ».

 

Concrètement, le programme EIG propose aux administrations publiques de soumettre des projets d’amélioration de l’action publique par le numérique, dont une vingtaine sont retenus chaque année. Dans le même temps, 40 à 50 talents du numérique sont sélectionnés pour développer les projets. Durant 10 mois, des femmes et des hommes vont apporter toute leur expertise (en développement, en data science, en design et en droit du numérique) à la réussite de ces projets. Le programme EIG, au-delà du travail de sélection de ces talents, apporte aux administrations 30 % des rémunérations versées et offre un appui à l’innovation. A l’issue des 10 mois, certains sont recrutés dans l’administration, tandis que d’autres peuvent choisir de poursuivre leur engagement pour le service public avec le statut d’indépendant.

 

Succès et limites du programme d’Entrepreneurs d’Intérêt Général

Ce programme contribue à l’amélioration du service public comme le démontrent de nombreux projets passés, qui ont eu un impact significatif. Parmi les 71 projets menés, on peut citer Signaux Faibles, dont le logiciel déployé aujourd’hui à l’échelle nationale permet la détection des entreprises à risque de défaillance. Il y a également Réfugiés.info dont la plateforme d’aide à l’accueil des réfugiés facilite leur parcours d’intégration, ou encore CartoBio dont l’outil numérique permet de localiser les parcelles bio parmi plus de 40 000 producteurs engagés en agriculture biologique. Fort de ses résultats, le rapport Bothorel remis au Premier Ministre en décembre dernier a conclu qu’il fallait que le programme EIG passe à l’échelle et s’inscrive dans la durée. Cette dynamique est d’ailleurs déjà lancée cette année avec le nouvel appel à candidatures du programme EIG ouvert aux profils du numérique jusqu’au 2 mai 2021.

Souvent aspirés par les entreprises privées, en particulier les leaders américains, les talents du numérique n’ont pas toujours en tête qu’ils pourraient mettre leurs compétences au service de l’intérêt général. Si le programme EIG y contribue, beaucoup reste à faire au sein de l’Etat pour rendre ces trajectoires plus connues et attractives. Il est évidemment bienvenu que des talents entreprennent en créant ou en travaillant au sein de start-up qui s’engagent à répondre aux défis de notre époque, mais il est aussi indispensable de valoriser d’autres parcours d’individus qui entreprennent pour améliorer le service public et défendre l’intérêt général.

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