A quoi peut-on bien penser quand on détient la plus grosse fortune mondiale et lorsqu’on est à la tête d’une entreprise qui pourrait franchir le cap des 1000 milliards de dollars de capitalisation boursière en 2018 ? Quelle trace Jeff Bezos, puisque c’est de lui dont il s’agit, veut-il laisser dans l’histoire ? En sélectionnant la ville qui hébergera son second siège social, il a l’occasion de peser sur l’avenir d’une région. Son choix nous éclairera peut-être sur sa manière de concilier capitalisme et philanthropie.

La puissance d’Amazon crée des obligations sociétales


Jamais l’empire d’Amazon n’a été aussi puissant. Depuis sa création en 1994, la stratégie s’est déroulée de main de maître. Difficile à présent pour le consommateur d’échapper à l’emprise d’Amazon qui fournit les produits, maîtrise toute la logistique et propose ses propres services de paiement. Amazon a tout compris à l’économie de la donnée, chaque nouvelle acquisition lui permet de collecter d’avantage de données personnelles et de coloniser notre sphère privée, comme le souligne le sociologue Antonio Casilli. Un atout avec le développement de l’intelligence artificielle qu’Amazon utilise depuis déjà longtemps pour ses algorithmes de recommandations et son assistant vocal Alexa. Tout réussit à Jeff Bezos porté par son incroyable vision. La progression rapide de la capitalisation d’Amazon en 2017, dont il détient environ 20%, l’a ainsi propulsé à la première place des plus grosses fortunes dans le dernier classement de Forbes. L’influence de Jeff Bezos est considérable et ses investissements financiers drainent toute une économie. Une telle puissance induit d’énormes responsabilités vis-à-vis de ses actionnaires, de ses employés, mais plus globalement envers la Société.

Pour une approche business raisonnable et sociale

La fortune de Jeff Bezos est équivalente au PIB de la Croatie et la capitalisation boursière d’Amazon est voisine du PIB de l’Afrique du Sud. Avec un tel pouvoir financier le profit seul ne peut pas tenir lieu de stratégie. Les termes Responsabilité Sociale de l’Entreprise (RSE) n’ont jamais eu autant de sens que pour des sociétés comme Amazon. Sa taille et sa sphère d’influence sont telles que les répercussions de chaque décision peuvent rejaillir sur la société toute entière. Des anciens de Google et Facebook l’ont bien compris et ont même créé un « Center Human Technology » pour veiller à ce que la technologie serve les intérêts de l’humanité. Il vient sans doute un moment où, arrivé à la tête d’un tel empire, on s’interroge sur la finalité des investissements. Sans obérer la rentabilité qui incombe à un entrepreneur, pourquoi une approche business, raisonnable et sociale ne serait-elle pas possible sans remettre nécessairement en cause le capitalisme ? Au travers de ses différentes initiatives, on constate que ses objectifs personnels vont au-delà de la technologie et de la rentabilité. Donations personnelles, création de la start-up Blue Origin pour démocratiser les voyages dans l’espace. Ce qu’il fait à titre personnel, peut-il le faire en tant que dirigeant d’Amazon ? Amazon a démontré que la nouvelle économie pouvait rimer avec création d’emplois et a réussi l’exploit en 2017 de mettre en service 75 000 robots et dans le même temps créer 146 000 emplois. Un bon point pour l’entreprise mais qui n’en fait pas pour autant un modèle de RSE.

Parions sur un partenariat sociétal plutôt que sur des avantages fiscaux

Cette année Jeff Bezos a l’occasion de prouver qu’une entreprise comme Amazon peut jouer un véritable rôle sociétal à l’échelle d’une ville. L’implantation de son premier siège social à Seattle a drainé 38 milliards de dollars dans l’économie locale depuis sa création en 2010. Pas moins de 238 villes se sont portées candidates pour héberger le second siège social d’Amazon et seules 20 restaient en lice en janvier. Elles souhaitent profiter des 5 milliards d’investissements d’Amazon et des 50 000 emplois qualifiés à la clé. Elles déroulent le tapis rouge, mettent en avant leurs infrastructures et des avantages fiscaux pour séduire Jeff Bezos. Choisira-t-il la voie de la facilité pour rentabiliser au plus vite ses investissements en minimisant les risques ou jouera-t-il les philanthropes pour donner sa chance à la ville qui en a le plus besoin pour se développer ? Va-t-on une fois de plus résumer un projet porteur d’avenir pour une région aux subventions et aux crédits d’impôts accordés ? On sait Jeff Bezos capable de grands rêves comme la colonisation de l’espace. Alors Jeff Bezos, faites-nous rêver et accordez dans vos critères de sélection une place importante aux aspects sociétaux. Pourquoi ne pas choisir la ville qui a le plus à gagner plutôt que celle qui a le plus à offrir. Pourquoi ne pas parier sur la force d’Amazon pour attirer les talents, créer des vocations, faire émerger un écosystème local et insuffler une dynamique d’innovation.

Jeff Bezos peut choisir de négocier en position de force ou établir une forme de partenariat sociétal qui façonnerait l’avenir d’une ville et servirait de modèle aux grands investisseurs. L’homme le plus riche du monde a sans doute ses propres contraintes et des comptes à rendre à ses actionnaires. Souvenons-nous pourtant qu’Amazon n’est rentable que depuis quelques années. Signe que la nouvelle économie peut miser sur le long terme.


par Sylvain Cazard